IX
Iskahel rouvrit les yeux. Ces quelques secondes
passées à se remémorer ces lointains
souvenirs avec Kehter lui avaient parut une éternité.
Ses yeux, cernés de larmes, trahissaient l’expression
d’une intense émotion, mêlée de ferveur
et de nostalgie. Il était fatigué, dérouté
par la longueur du récit et les multiples efforts de
mémoire consentis pour une meilleure véracité
et authenticité de son histoire. Cependant, autour
de lui, comme fascinés, les invités ne pouvaient
détacher leur regard du conteur. A travers cette épopée,
chacun d’entre eux retrouvaient une part de leur vie passée.
Comme quelque chose de déjà vu, de déjà
vécu. Rompant le silence environnant, Sahen, ramenant
les convives dans la réalité, demanda à
son frère :
- Et, c’est tout ? Tu n’as pas réussi à
vaincre le démon ?
- Si, si, j’y viens justement, répondit-il.
Sorkleen, jusqu’alors réservé, s’écria
brusquement d’une voix enjouée :
- Oh oui ! Oh oui ! Raconte… !
Surpris mais amusé, Iskahel se tourna vers l’enfant
:
- Tu m’as l’air bien enthousiaste, petit ! Quel est
donc ton nom ?
- Sorkleen, monsieur. Et je dois avouer que votre récit
me passionne…, ajouta le garçon avec une pointe de
naïveté.
- Eh bien, tu m’en vois ravi !… Alors, je continue ou
pas ?
- Bien sûr ! rétorqua-t-il machinalement.
Iskahel s’éclaircit la gorge et reprit le cours
de son incroyable aventure :
- Très bien ! Je me suis donc lancé à
la poursuite du monstre qui terrorisait depuis maintenant
plus d’un ans le continent d’Iraskal. Après avoir quitté
Kehter, je pris la direction de la forêt d’Hamial où
l’on avait signalé, quelques temps auparavant, la présence
mortelle de la créature.
Dès les premières paroles prononcées,
tout l’entourage s’était à nouveau approché,
pour mieux écouter le dénouement tant attendu
de cette insoutenable intrigue. Rassuré, Iskahel continua
:
- La traversée des bois d’Hamial s’exécuta
sans encombres, et, très vite, je me retrouva au pied
des terribles montagnes de Lariah…
Midilhen, ensorcelée par le suspense, frissonna. Comme
pour mieux faire ressentir l’angoisse du moment à ses
amis, Iskahel força la voix :
- Rien n’est plus pareil lorsqu’on se trouve à
Lariah. On a l’impression que, du haut de ces cimes enneigées,
si solitaires, si mystérieuses, tellement inviolables,
tous les éléments se déchaînent
dans le seul but de vous faire reculer ou dévier de
votre chemin. Et plus l’on s’approche du sommet, plus l’on
sent les forces de la nature s’opposer à vous dans
une lutte dantesque et apocalyptique. Un blizzard polaire
vous glacent les os, rendant périlleuse toute progression,
les fortes tempêtes de neige se succèdent inlassablement,
pareilles aux vagues d’un océan en furie, de violentes
bourrasques cinglent impétueusement votre visage, les
risques d’avalanches, omniprésents, vous poussent sans
répit dans vos derniers retranchements, et les avancées,
rendues difficiles par les nombreuses crevasses qui morcellent
le sol, sont rares et brèves, et accompagnées
d’un effort violent et soutenu. Je peux vous certifier que
ces moments passés en solitaire à arpenter les
crêtes vertigineuses de Lariah ont été
pour moi une véritable épreuve de force… et
même un calvaire. Chaque heure qui s’écoulait
me paraissait interminable et il me semblait ne jamais avancer
dans le bon sens ; parfois même, une sensation étrange
de vertige m’envahissait et je devais stopper ma progression
pendant plusieurs minutes pour retrouver un certain équilibre.
Heureusement, j’avais bénéficié des conseils
avisés de Kehter dans le domaine de l’alpinisme extrême,
et, malgré le froid intense, les risques importants,
et la météo plus que capricieuse, je me sortis
de cet enfer après quatre jours de combat quotidien.
- Tu avais emporté du matériel, quand
même ? interrompit Mitilda, influencée par son
instinct maternel.
- Evidemment ! Kehter m’avait confié tout l’attirail
du parfait petit montagnard, ironisa-t-il. Tout le nécessaire
était là : tente, sac de couchage, couvertures,
sacs à dos, vivres, matériels divers, etc… j’étais
largement paré. Paré pour enfin affronter le
démon.
- Comment l’as-tu trouvé ? questionna Sawen,
fier des multiples exploits de son fils.
- Il faut tout d’abord savoir que ma chasse au démon
dura plus de sept
ans ! Un brin hautain, Iskahel renchérit : «
Oui, sept ans ! Sept longues années à parcourir
le continent de long en large à la recherche de la
créature. J’acquit de précieux renseignements
au fur et à mesure de mes investigations. Je visita
un nombre incalculable de villes et de villages, disséminés
tantôt au nord, tantôt au sud, et qui avaient
tous été victimes de la cruauté du monstre.
Sylbii, Nekhla, Rodhien, Lorita… partout dans ces fières
cités régnait un innommable spectacle de désolation,
partout flottait un horrible parfum de mort. Parfois, il m’arrivait
de me demander où s’arrêterai cette ignominie.
Est-ce que je pourrai venir à bout du démon
? Toutes ces enquêtes serviraient-elles finalement à
quelque chose ? Mais il fallait persévérer.
Et c’est ainsi qu’après sept ans de dur labeur, de
recherches acharnées, d’expéditions incessantes,
je fus enfin récompensé de mon obstination.
En effet, je pus localiser précisément, grâce
aux dires des rares villageois épargnés, où
se cachait la créature diabolique. Après tout
ce temps écoulé, je m’étonnai que le
démon se trouve encore sur Iraskal, mais, bien vite,
je compris qu’il agissait ainsi car son « maître
» ou son
« créateur » l’avait en quelque sorte programmé
dans un but strictement dévastateur et qu’Iraskal ne
représentait qu’une banale étape dans sa volonté
de domination mondiale ; même si plusieurs années
étaient nécessaires à la démolition
totale de cette « étape ». Bien que mon
raisonnement n’était pas entièrement fondé,
je demeurai certain de sa véracité. Il ne pouvait
en être autrement. Qui, à part un homme ou un
groupe d’hommes, aurait quelque chose à gagner dans
la conquête d’Asflhon ? Le démon n’était
pas arrivé là tout seul, par hasard. Et si je
ne pouvais vaincre les instigateurs de ce projet machiavélique,
je possédais néanmoins la capacité de
terrasser leur « création », de battre
une bonne fois pour toutes ce démon si destructeur.
Quels que soient les responsables, leurs crimes abominables
ne pouvaient rester impunis… ».
En entendant ces paroles, Sorkleen ne put s’empêcher
de sourire. Décidément, cet Iskahel lui ressemblait
tellement ! Comme lui, il avait choisi une vocation de justicier,
de messie, de héros. Comme lui, il tenait tous ses
pouvoirs de son maître. Comme lui, il voulait rétablir
la paix et la fraternité. Comme lui, il désirait
bouter définitivement les Forces du Mal hors d’Asflhon.
C’était sans doute pourquoi Sorkleen semblait autant
fasciné par l’existence mouvementée d’Iskahel.
Ils avaient tant de choses en
commun !
Amusé par la coïncidence, l’enfant relança
le récit :
- Si tu es là (le tutoiement lui vint naturellement),
c’est que tu as donc bien battu le monstre ?
- Bien sûr ! Je me rendis rapidement sur le plateau
de Skholt, où le démon avait été
vu pour la dernière fois, et je décida de l’affronter.
Emerveillé, Sorkleen soliloqua :
- « Quelle bravoure ! Je ne sais pas si, à
sa place, j’aurais pu réunir au fond de moi assez de
courage et d’héroïsme pour défier la créature.
Il est vraiment très fort… ».
Iskahel, soucieux de l’effet épique de son harangue,
se tourna vers le jeune adolescent et dit :
- Alors, Sorkleen, tu es avec nous ou pas ?
Le garçon fut brusquement tiré de son
imagination et, confus, il répondit :
- Oui, oui !… Euh… pardon, je vous écoute.
- Bien ! En fait, mon combat avec le démon fut
ardu mais bref. Le monstre, d’une taille et d’une corpulence
largement supérieures à la normale, avait un
visage hideux, aux yeux noirs et globuleux. Son corps, brillant
sous le soleil, dégageait une odeur nauséabonde
et de longues griffes acérées terminaient d’immenses
mains. Mais, sous cet aspect peu reluisant se dissimulait
une force hors du commun. D’ailleurs, je m’en aperçus
dès les premières minutes de l’affrontement
lorsqu’il m’envoya à terre à cinq reprises sans
me laisser le temps de riposter. Heureusement, je savais que
les diverses incantations magiques initiées par Kehter
finiraient par me servir à un moment ou à un
autre. Je puis donc profiter d’une légère baisse
de régime de la créature pour expérimenter
une des formules. Elle consistait à disposer ses mains
de façon à représenter une croix à
l’envers, puis de concentrer toute son énergie pendant
un moment et enfin de crier « Gerhin nà Redyt
! » (« Que s’ouvrent les portes du Bien ! »)
tout en pointant la croix sur l’ennemi. Et, contre toute attente
personnelle, cela fonctionna ! Le monstre me fixa longuement
et, après qu’une étrange lueur bleue se soit
reflétée dans ses yeux, il disparut comme par
enchantement dans un épais nuage de poussière
! C’était incroyable ! J’étais abasourdi, mais
bien vivant. Et, surtout, j’avais gagné ! Après
tant de péripéties, j’avais enfin vaincu ce
démon. Je scrutais le ciel, redevenu bleu azur, et
je compris à l’air chaud et pur qui fouetta mon visage
que les Forces Occultes avaient définitivement quitté
Iraskal. Le Bien avait, une fois de plus, triomphé
du Mal.
Un silence apaisant, à peine troublé
par les pleurs lointains de Caffreen que tentait vainement
d’apaiser Istryll, restée près du berceau, succéda
à ce flot de paroles. Toutes les personnes présentes
autour d’Iskahel le regardait avec attention, souvent fières,
parfois envieuses, même un peu jalouses. Sorkleen et
Midilhen, ébahis, les yeux fixés au plafond,
semblaient revivre cette épopée à travers
leurs fertiles imaginations ; Sawen et tous ses autres fils
restaient admiratifs devant une telle leçon de bravoure
; Mitilda peinait à retenir des larmes de joie devant
la réussite de son enfant ; seul Atrios, en revanche,
demeurait toujours impassible, droit, l’air penseur, le dos
appuyé sur l’encablure de la porte. Il ne paraissait
pas impressionné par le récit d’Iskahel. Bien
que son attitude soit pour le moins équivoque, il ne
pouvait s’empêcher de jeter un regard amusé en
direction du « héros ». « Quel vantard
! » se murmurait-il à lui-même. Atrios,
d’un caractère peu chaleureux, n’aimait pas le nouveau
arrivant. Il lui semblait trop fier, trop orgueilleux. Non,
décidément ! il supportait difficilement son
outrecuidance.
Quant à Iskahel, visiblement marqué
par une si longue concentration de souvenirs et un si important
effort de mémoire, il éprouva le besoin de se
rafraîchir. Il fit mander un verre d’eau, que Ternen
alla immédiatement lui chercher. Durant ce temps, une
bonne partie des invités se tenait encore groupée
autour du héros, désireuse de s’entretenir avec
lui sur ses exploits et ses records, ne serait-ce qu’une minute.
Mais, curieusement, ce n’était pas le cas de Sorkleen.
Peut-être en avait-il assez entendu sur le comportement
héroïque d’Iskahel ? Peut-être voulait-il
rester seul quelques instants, loin des performances sans
cesse vénérées du conteur, à réfléchir
sur sa propre conscience et sur ses actes futurs qui, selon
Sawen, « redonneront au Génorquen ses vertus
initiales : la justice, la liberté et l’égalité
». Et, alors que Ternen devisait en toute quiétude
avec son frère d’adoption, Sorkleen, las de tant de
révérences, s’approcha de Midilhen qui, à
son tour, avait déserté les gratifiantes prouesses
d’Iskahel. Pour la première fois depuis le début
de la soirée, ils se retrouvaient seuls tous les deux,
unis et solidaires, amis et complices. Comme à Nùmen,
chez Ternen, lorsqu’ils partageaient ensemble leurs moments
de joie ou de tristesse, comme lorsqu’ils parlaient des heures
sans s’arrêter, évoquant leurs rêves et
leurs passions. Midilhen, qui, depuis plusieurs semaines,
ressentait d’étranges palpitations en présence
de Sorkleen, commençait à entrevoir leur relation
sous un jour différent. Ce n’était plus une
relation amicale, mais quelque chose de bien plus fort qu’elle
ne pouvait expliquer pour le moment. Comme une attache qui
ne s’use pas, comme un lien résistant et insécable…
Un lien que l’on appelle amour.
Tapis dans l’ombre des grandes armoires d’ébène,
les deux enfants discutaient, coupés du monde extérieur
mais réunis dans leur propre univers. Ils échangèrent
des propos ainsi durant vingt-cinq minutes, et, Sorkleen, fatalement,
en vint à parler d’Iskahel, au grand désarroi
de son
interlocutrice :
- Tu le connais bien, cet Iskahel ? C’est un de tes oncles,
je crois ?
Midilhen fit la moue :
- Mmh… Ouais…
- Mais qui est-il exactement ? Il nous a bien parlé
de sa vie, mais pas de sa personne.
- Oh, je ne sais pas grand-chose sur lui. C’est un des
fils adoptifs – tout comme mon père, d’ailleurs - de
mon grand-père Sawen. Personne, même pas ses proches,
ne sait qui sont ses vrais parents, mais, quoiqu’il en soit
Sawen et Mitilda l’ont recueilli il y a déjà plusieurs
siècles alors que mon grand-père était
en mission dans le comté de Drassion, près d’Alvhio.
Mitilda n’a jamais voulu dévoiler les conditions dans
lesquelles ils ont trouvé Iskahel mais elle le considère
depuis lors comme son fils de sang, comme, en outre, mon père
et Bernen.
- Tu sais quelque chose sur son caractère ? demanda
Sorkleen, animé d’un étrange sentiment de curiosité.
- Oui. Il est très vaniteux et fier. Je ne connais
personne doté d’un amour-propre si suffisant. De plus,
son humeur changeante lui a valu déjà quelques
ennuis, mais je n’en sais pas plus. En tout cas, s’il est très
souvent lunatique, on le considère comme un membre de
la famille honnête et loyal. Midilhen ajouta d’un air
narquois : « Mais, tu sais, moi je ne l’ai jamais vraiment
apprécié… ».
- Il a pourtant l’air amical… même s’il est vrai
que son esprit semble habité par un orgueil démesuré.
Sorkleen, qui avait remarqué depuis un bon
moment le comportement véhément de Ternen, renchérit
: « J’en veux pour preuve les discussions apparemment
très impétueuses qu’il a avec ton père.
Regarde. ». Il pointa le doigt en direction du bout de
la table où Ternen et Iskahel bavardaient incessamment,
tout en accompagnant leurs paroles de grands gestes significatifs.
A cette vue, Midilhen sentit une pointe de jalousie
la gagner. Elle ne supportait pas l’idée que son père
porte de l’attention à Iskahel. C’était curieux,
car elle ne détestait nullement son oncle, mais, depuis
la fin de son récit, Midilhen ne se sentait plus aussi
proche de lui, et les voir ensemble, discutant dans la bonne
humeur, la rendait envieuse. Elle avait un fort désir
de mettre fin à la discussion, mais, consciente des conséquences
futures de son acte, elle se ravisa.
Dans le fond, pourquoi briserait-elle ce moment
de bonheur ? Iskahel, qui, malgré son caractère
présomptueux et impudent, avait enduré tellement
d’épreuves n’avait-il pas le droit de discuter avec son
frère, de retrouver un peu de chaleur et de bien-être
familial ? En un éclair, Midilhen s’imagina sa vie sans
son père et sans Sorkleen, seule, loin de tous, isolée
pendant des années. Ce serait un véritable calvaire.
Elle réfléchit et décida de ne pas intervenir
afin de laisser s’écouler ce court instant de pure joie.
Après tout, Iskahel avait bien le droit de revivre une
convivialité avec ses proches. Et puis Ternen semblait
si bien s’entendre avec lui ! Midilhen regrettait maintenant
son léger emportement et, penaude, elle se tourna vers
Sorkleen, qui souriait de cette mésaventure sans importance.
Mais une chose paraissait néanmoins singulière
aux deux enfants : pourquoi ressentaient-ils maintenant une
aversion envers Iskahel, alors que, quelques minutes auparavant,
ils savouraient avec passion le récit de ses exploits
? Nul ne pouvait l’expliquer. Après avoir encensé
ses prouesses, Sorkleen et Midilhen se méfiaient maintenant
du nouvel arrivant. Une sorte de signal interne, comme un sixième
sens, semblait les prévenir d’un danger proche. Mais
quel danger ? Il leur était impossible de l’exprimer
dans la réalité. Peut-être était-ce
les visions de Sorkleen qui recommençaient ? Là
non plus, aucun des deux jeunes adolescents n’osait y croire.
Et pourtant…
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