VIII
- Réfléchit un peu, Iskahel ! Jamais tu
ne pourras battre ce démon tout seul.
- Et que me conseilles-tu, toi ? Tu n’as jamais eu,
à ma connaissance, à affronter pareille créature.
Le vieil homme se racla la gorge et son visage s’assombrit.
Il s’approcha de son interlocuteur et
déclara :
- Le moment est venu…
Stupéfait, Iskahel questionna:
- Quel moment ? De quoi parles-tu ?
Pour toute réponse, le vieillard grogna. Mais,
il ajouta ensuite :
- Le moment est venu pour toi de savoir mon secret.
De plus en plus étonné, le jeune homme
répéta :
- Mais enfin ! Quel secret ? Vas-tu me dire de quoi
il s’agit ?
- Calme-toi, tu vas le savoir immédiatement.
Iskahel, intrigué, s’assit sur un rustique banc
de bois, l’oreille tendue, prêt à entendre l’histoire
de Kehter. Ce dernier passa lentement ses doigts difformes
dans sa longue barbe, puis ouvrit la lucarne qui surplombait
le mur de la cuisine et, énigmatique, débuta
subitement son récit :
- Très bien ! Voilà mon secret : je ne
suis pas un ermite qui vit reclus ici depuis cinquante ans,
j’appartiens en fait au peuple des Ghittis qui fut chassé
voilà cinq siècles des paisibles plaines de
Stot Ghar et obligé, par décret du souverain
Sehonhol X, soucieux d’agrandir ses terres personnelles, de
s’exiler sur les hauts plateaux d’Iraskal. Loin de leurs terres
d’origine, les Ghittites, souffrant de dépaysement,
ne réussirent jamais à s’acclimater aux longues
saisons arides et sèches des hauts plateaux, isolés
pour la plupart de toute civilisation. Néanmoins, ils
y vécurent près de trois cent vingt-cinq ans,
sans jamais obtenir de reconnaissance officielle.
- Mais… Mais comment se fait-il que l’on ne trouve plus
trace de cette tribu à l’heure actuelle ? intervint
Iskahel, troublé par ce qu’il venait d’entendre.
- J’y viens, répondit le vieillard. La légende
raconte qu’un jour, un jeune berger du nom de Nangos découvrit
par hasard un puits de lazérite dans un creux de rocher,
en cherchant un de ses moutons qui s’était trop éloigné
du troupeau. Comme à cette époque les Ghittites
ne possédaient pas encore un système d’éducation
très perfectionné, le berger, ignorant tout
de l’importance capitale de cette trouvaille, ne parla de
son aventure qu’aux membres de sa famille. Et, ainsi, cette
surprenante épopée « voyagea » à
travers les générations. Ce puits d’énergie
si précieux resta donc inexploité pendant deux
cents ans car les descendants du jeune berger ne connurent
pas d’amélioration de leur industrie - en effet, ils
utilisaient encore le charbon comme source d’énergie
- et commençaient à douter d’une quelconque
utilité de la découverte de leur ancêtre.
Mais quelques mois plus tard, un émissaire, envoyé
par le roi Amenhor Ier pour une exploration complète
du continent, fut mis au courant de la trouvaille de ce puits
en interrogeant fortuitement les divers héritiers de
Nangos. Aussitôt, il adressa un rapport au monarque
lui confirmant, après vérification personnelle,
l’existence d’un puits de lazérite sur le Mont Nekyet,
aux abords du village de Rohals. Dès qu’il fut informé
de cette nouvelle inattendue, le souverain dépêcha
sur place ses meilleurs techniciens-foreurs et, en quelques
jours, le village de Rohals et ses alentours furent submergés
par la vague incessante de mandataires royaux. Considérés
comme inutiles parce que ne pouvant fournir aucune main-d’œuvre
qualifiée, les instances gouvernementales
« prièrent » fermement les Ghittites de
plier bagage dans les jours suivants, sous peine de sévères
sanctions. Ils exécutèrent les ordres et se
réfugièrent dans les bois de Tihakko, laissant
derrière eux, non seulement un village mais aussi un
peuple entier. Ils réussirent à survivre plusieurs
années, mais, par manque de nourriture, d’eau et d’autres
matières vitales, leur nombre décrût
très rapidement et, bientôt, il ne resta plus
qu’un seul survivant…
- Et ce survivant, c’est… toi ! acheva Iskahel, encore
abasourdi par cette histoire abracadabrante mais purement
véridique.
Kehter, lui aussi ému par tant de souvenirs,
répondit machinalement :
- Eh oui ! C’est exact ! Mais comme pour se rassurer,
le vieux déclara aussitôt : tu sais, je ne suis
pas éternel… et avec moi s’éteindra définitivement
la flamme mouvementée de la tribu des Ghittis. Un peuple
opprimé et bafoué durant des siècles
et dont très peu de personnes connaissent aujourd’hui
la véritable histoire. Il dévisagea Iskahel
et dit : mais ça ne semble pas être ton cas.
Comment savais-tu que les Ghittites avaient disparu ?
Iskahel rougit.
- Eh bien… mon père, Sawen, m’avait autrefois
parlé d’une mystérieuse ethnie qui, forcée
par un roi puissant, s’était réfugiée
dans les terribles monts d’Iraskal et s'y éteignit
progressivement. Mais, moi-même, je ne sais d’où
il tenait cette information, car selon tes dires, il semblerait
que l’histoire de ce peuple ne fut retranscrite nulle part.
C’est étrange…
Iskahel avait spontanément parlé
de son père mais il n'en revoyait, au fond de lui,
aucune image, aucun souvenir. Perdu dans sa fertile imagination,
il revint soudain dans la réalité et se rendit
compte que le secret que venait de lui confesser Kehter tenait
une place primordiale dans la Légende du Génorquen.
Si sa divulgation se répandait davantage, cela changerait
le cours de l'Histoire. Cela permettrait d'honorer la tribu
Ghittis, de faire partager, par l'intermédiaire d'études
poussées et de démonstrations, ses mœurs et
ses coutumes au monde entier, de faire connaître son
mode de vie, ses principes, ses croyances et, en quelque sorte,
de la ressusciter.
Mais, tout en réfléchissant longuement sur ce
mystère, secret et sacré, Iskahel se remémora
également le but réel de sa venue dans les bois
de Tihakko: il poursuivait le démon qui avait ravagé,
quelques semaines auparavant, le village de Govedhi. Il ne
put alors s'empêcher de faire un rapprochement inattendu
entre le récit de Kehter et la venue de ce monstre
diabolique. Méfiant mais intrigué, il demanda
subitement au vieillard:
- Mais… le peuple Ghittis n'a-t-il jamais cherché
à se venger des souffrances endurées au fil
du temps ?
La question, gênante, tomba comme un couperet.
Kehter, visiblement surpris, feignit l'innocence:
- Que veux-tu dire par là ? déclara le
vieillard, d'une voix mal assurée.
- Eh bien, si ses mes souvenirs sont exacts, les Ghittites
possédaient certains pouvoirs… et pas toujours bénéfiques,
dit-on.
Kehter se renfrogna, vexé.
- En effet, alchimistes et autres sorciers étaient
monnaie courante chez mon peuple, mais ils avaient également
d'autres dons naturels qu'ils utilisaient toujours à
bon escient.
- Lequel, par exemple ? répliqua Iskahel, sûr
de lui.
Kehter resta muet et scruta minutieusement son interlocuteur,
avant de déclarer brusquement:
- La télépathie, par exemple.
Consterné, Iskahel ne dit mot. Le vieillard,
apparemment satisfait de l'effet de surprise provoquée
par sa répartie, poursuivit d'un air triomphant:
- Eh oui ! Le don de lire dans les pensées est
l'un des plus anciens et des plus répandus parmi les
Ghittites. Je peux donc te certifier que, contrairement à
ce que ton esprit avance, ce n'est nullement mon peuple qui,
par le biais de quelques invocations maléfiques, a
attiré les foudres de l'Enfer sur la localité
de Govedhi. Et pour tout te dire, je ne sais ni comment ni
pourquoi ce démon hante les parages d'Iraskal. Je suis
par ailleurs surpris d'une telle pensée.
Iskahel baissa les yeux. Il se sentait maintenant
honteux d'avoir imaginé pareil raisonnement. Le visage
rougi par l'embarras, il marmonna confusément en guise
d'excuses:
- Ecoute, Kehter, je… euh… je suis désolé
d'avoir pensé cela. Jamais je n'aurais dû. Et…
je m'en repens.
Sans laisser le temps à son ami de répondre,
il enchaîna:
- Mais, tu sais… je crois que j'ai été
emporté par mon émotion. Ce que j'ai vu à
Govedhi, je ne le souhaite à aucun homme, et…
- Ne te justifie pas, interrompit le vieil homme. Ce
sentiment est tout à fait normal.
Iskahel, frappé par l'attitude chevaleresque
de son interlocuteur, ressentit tout à coup une sensation
d'humilité envers le vieillard. Il était si
bon, si généreux, si charitable !
Mais très vite, la surprise laissa à
nouveau place à la colère:
- Mais alors, qui a bien pu invoquer ce damné
démon ? Il n'est pas venu tout seul, quand même
!
- Cela restera probablement un mystère, répondit
Kehter.
- Quoiqu'il en soit, c'est un mystère qu'il me
faut solutionner au plus vite car, si cela continue, il n'y
aura bientôt plus personne dans les alentours d'Iraskal.
Et il ajouta, d'un air résolu: je suis bien décidé
à mettre la main sur cette maudite créature,
et par n'importe quel moyen, j'en donne ma parole d'honneur.
Un silence lourd de sens suivit ces paroles.
Kehter, le regard bas, prenait un air évasif. Iskahel
entendait ses propres paroles résonner dans sa tête.
Soudain, un frisson courut le long de son échine et
il sentit son cœur s'emballer. C'était une sensation
qu'il n'avait pas encore connu, comme un bien-être intérieur,
doublé d'une détermination inaltérable.
Rien ne semblait pouvoir stopper son élan. Il était
décidé à terrasser le démon. Pour
la première fois sans doute, il était fier.
Après la confession de son secret, Kehter
décida de mettre son savoir au service d'Iskahel. Ainsi,
ils serviraient tous les deux la même cause. Initialement,
Iskahel refusa, mais, par la suite, il fut bien obligé
de reconnaître qu'il ne pourrait venir à bout
du monstre sans l'aide d'une personne expérimentée
et savante dans des domaines aussi divers que les arts martiaux,
les techniques de combats, et même, la magie. Cependant,
Iskahel, bien que ne remettant aucunement en cause la connaissance
exhaustive de son mentor, pensait que le démon n'aurait
probablement pas la patience d'attendre la fin de sa formation,
et s'en irait rapidement vers d'autres cieux, d'autres massacres.
Exaspéré par le scepticisme de son ami, Kehter
lui répétait inlassablement : «
ne t’inquiètes pas, je suis certain que le monstre
ne quittera pas de sitôt les alentours, il sait très
bien que les prochaines terres habitées se trouvent
à plusieurs centaines de kilomètres d’Iraskal
et il ne partira pas avant d’avoir « exploré
» tout le pays. Même si cela m’attriste de ne
pouvoir intervenir avant et de sauver d’autres vies, nous
devons nous y résigner et commencer le plus tôt
possible ton entraînement. D’ici le départ de
la créature, nous aurons largement le temps de te préparer
à la lutte finale ». Décidément,
Kehter n’abandonnait
jamais !
La formation d’Iskahel fut rapide mais complète.
Durant plusieurs semaines, il travailla sans cesse à
l’apprentissage des arts du combat et de ses diverses techniques.
Sous la tutelle de Kehter, sa progression fut vertigineuse
et, bientôt, il acquit un savoir-faire conséquent
qui dépassait même les espérances premières
de son instructeur. Malgré une certaine réticence
dans le domaine de la magie due à une profonde et mystérieuse
hantise du paranormal, Iskahel accomplit des progrès
énormes en un laps de temps limité. Bien qu’ignorant
si le monstre sévissait toujours dans les environs,
Iskahel se résolut de prendre enfin congé de
son ami. Le départ eut lieu à peine quelques
mois après leur première rencontre. Dans la
pâleur humide d’un matin d’automne, Iskahel, déboussolé
par la fin d’une amitié qu’il voulait éternelle,
salua une dernière fois son maître en l’enlaçant
tendrement et, les yeux débordant de larmes, se retourna,
fin prêt à partir à l’encontre de son
destin, de sa fatalité. Il devait vaincre. Pour Kehter,
pour toutes les personnes massacrées par cette odieuse
créature. Jetant prestement son sac sur l’épaule,
Iskahel accéléra le pas en direction de la forêt
d’Hamial, au sud du continent. Quant à Kehter, il restait
droit sur le perron de la porte, impassible et dubitatif.
En apparence, il doutait, malgré les importants efforts
consentis, de la capacité de son élève
de venir à bout du démon, mais, étrangement,
il ressentait le courage et la détermination d’Iskahel
qui faisaient battre son cœur, et, soulagé et heureux,
il referma les lourds battants de bois tout en murmurant :
« Bonne chance, mon fils ».
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