Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
VII
Illusions

VII


   Il se dirigeait, hors d’haleine, en direction de Sawen. 
 - Monsieur ! Monsieur !
 Surpris, mais ne voulant point troubler la quiétude de fin de repas, le maître des lieux se tourna discrètement, en pointant le doigt sur sa bouche.
 - Moins fort, voulez-vous ! et il ajouta, intrigué : Que se passe-t-il donc ?
 Le domestique s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle, puis répondit :
 - Un autre invité vient d’arriver à l’instant, Monsieur ! Mais je crois qu’il n’était pas prévu au départ, c’est étrange…
 - Oui, en effet. Ce monsieur vous a-t-il dit son nom ? 
 - Oui, euh… attendez. Le valet fronça les sourcils un instant pour se remettre en mémoire le nom de l’inconnu. C’était quelque chose comme Ilkanel ou Iskahel… Je ne me souviens plus très bien et, de plus…
 Sawen l’interrompit :
 - Iskahel ! Vous avez bien dit Iskahel ?
 - Oui, il me semble que c’est ça.
   Aussitôt, le visage de Sawen s’éclaircit et un mince sourire de joie fendit le coin de sa bouche. Iskahel ! Voilà un nom qu’il n’avait plus entendu depuis près de dix ans. Ainsi, « il » était de retour. Mais, comment avait-il fait pour les retrouver ? Et qu’était-il devenu depuis tout ce temps ? Sawen sentit ses souvenirs se nouer et, un peu désorienté, il fit avertir, par l’intermédiaire d’un domestique, sa femme Mitilda et ses fils Naarlen, Sahen, Bernen et Ternen de le rejoindre sans tarder. Ces derniers cessèrent immédiatement toute activité et, sous les regards stupéfaits des autres convives, accoururent vers Sawen, qui les attendait dans une pièce voisine. Ils avaient besoin de se retrouver dans un cadre familial et intime, loin de l’agitation de la salle à manger. Tous s’attablèrent en cercle et, solennellement, Sawen prit la  parole :
 - Mes enfants, j’ai une grande nouvelle à vous apprendre : Iskahel est revenu parmi nous ! Oui, Iskahel… ! Il répéta ce nom avec insistance, comme pour mieux marquer l’émotion du moment. Tout en dévisageant ses fils un à un, il prononça cette phrase d’un ton mêlé d’étonnement et de bonheur. Il s’interrompit alors pour observer les réactions, mais personne ne bougeait, de peur de trahir ses sentiments intimes. Seule Mitilda, se tenant debout dans un coin sombre de la salle, se rengorgea. Sawen poursuivit :
 - Je suppose qu’aucun d’entre vous ici ne désire éviter ces retrouvailles, nous n’avons plus eu de nouvelles d’Iskahel depuis plusieurs années et je compte sur vous pour l’accueillir comme il se doit ! Sawen termina son court discours avec une intonation paternelle et bienveillante dans la voix ; Bernen s’aperçut alors que ses yeux s’emplissaient de frêles larmes et s’apprêtait à le faire remarquer, mais Sawen, qui regrettait ce moment d’égarement, le devança : 
 - Bien ! abrégea-t-il, je propose d’aller lui souhaiter la bienvenue.
 Alors que tout le monde se levait, Bernen s’approcha de son père, encore perdu dans ses pensées, et lui tapota tendrement le dos.
 - Je suis content qu’Iskahel soit de retour, papa. 
 - Moi aussi, mon fils, moi aussi…
 Pour la première fois, Sawen ressentit une totale sérénité envahir son corps. Le simple fait de ce contact physique avec son fils, le premier depuis très longtemps, l’avait ému et rassuré sur l’amour qu’on lui portait. Aujourd’hui, il ne doutait plus. Il était confiant et se congratulait intérieurement d’avoir fait une concession en découvrant discrètement ses sentiments, lui qui, d’habitude, ne laissait rien transparaître de ses émotions.
   Toute la famille se dirigea donc vers la grande porte d’entrée, prête à recevoir chaleureusement un de ses membres, isolé pendant dix ans de ce bel entourage si souvent déchiré mais uni aujourd’hui dans le bonheur et la joie de vivre. Sorkleen, un peu dépassé par tant d’émotion, se tenait à quelques mètres derrière le groupe, en compagnie de Midilhen, qui allait enfin retrouver son oncle, perdu de vue depuis si longtemps et dont Ternen n’avait que très rarement évoqué le nom depuis. Il ne lui manquait pas énormément, mais Midilhen se félicitait toujours d’être quelqu’un de très attaché aux relations de familles ; selon ses propres dires, elles permettraient même « d’oublier en un fugace instant les ennuis quotidiens ». Istryll et Mytrill bavardaient toujours avec dédain au fond de la salle. Elles qui connaissaient Iskahel depuis plusieurs siècles ne l’avaient jamais réellement apprécié, elles dénonçaient sempiternellement son caractère changeant et son humeur parfois maussade et ne semblaient pas prêter attention à toute cette agitation. Mais les autres piaffaient d’impatience. Le cœur de Sawen battait à tout rompre. Mitilda, à ses côtés, scrutait avec nervosité la porte, restée désespérément close. Sahen se rongeait fébrilement les ongles. Quant aux autres fils, ils piétinaient d’empressement. Tous avaient attendu ce moment avec tant d’espérance. Ils allaient enfin le revoir. Regroupés dans l’immense vestibule, les quelques secondes qui les séparaient de ces émouvantes retrouvailles paraissaient interminables. Finalement, un serviteur ouvrit la large porte principale. Le bois humide et érodé grinça longuement et les gonds ne semblaient jamais vouloir se libérer de leurs attaches. Les battants s’écartèrent lentement et, tout d’un coup, le hall fut inondé d’une lumière vive et aveuglante. Iskahel se tenait là, impassible. Tellement fier et sûr de lui. Tellement hautain. Tellement humain. Dehors, la lune, d’un blanc d’écume, aveuglait par sa clarté resplendissante. Les alentours étaient calmes et silencieux. Pas un souffle de vent, pas un cri d’animal, pas un seul bruit ne vinrent troubler la tranquillité avoisinante. Les ombres des grands arbres du parc recouvraient la cour extérieure avec démesure. Tout était si paisible. L’univers entier semblait avoir retenu sa respiration durant plusieurs minutes, pour permettre à cette simple scène de retrouvailles de prendre une ampleur si épique, qu’elle en paraissait maintenant suspecte. Iskahel, visiblement peu troublé, s'approcha d'un pas confiant vers ses proches, vers cette famille qu'il retrouvait enfin. Face à lui, Sawen restait figé, ne sachant que dire, que faire ; extérieurement, il ne laissait rien paraître, mais, au fond de lui, une émotion intense semblait brûler son être. Mitilda, ébranlée par tant d'effervescence, sentit des larmes lui monter aux yeux et réprima un sanglot. Un silence de cathédrale emplissait toujours le hall d'entrée. Nul ne bougeait. Iskahel scrutait avec inquisition ses interlocuteurs, mais n'esquissait pas le moindre geste. Ce pesant mutisme dura une bonne minute. Tous paraissaient abasourdis, comme noyés dans la masse de leurs pensées, de leurs rêves, de leurs illusions…
   C'est finalement Ternen qui brisa le calme environnant. Il s'avança vers Iskahel et déclara d'un ton plein d'entrain à l'adresse de son frère:
 - Bienvenue parmi nous, Iskahel ! Nous sommes tous très contents de te revoir !…, et il ajouta, traduisant les pensées de Sawen: Désormais, tu es ici chez toi ! 
   Tous applaudirent. Ces retrouvailles, tant attendues mais aussi tant redoutées, s'étaient finalement très bien déroulées et une gaieté presque palpable semblait se dégager de la pièce. Iskahel, qui, jusque-là, n'avait pas dit un mot, se tourna vers ses parents et, avec une pointe de bouleversement dans la voix, confessa, plein d'émoi: ? Merci ! Merci à tous ! Je suis réellement touché par cet accueil si généreux et si amical, je suis d'autant plus heureux que toute ma famille est là. Il regarda Sawen d'un œil plein de malice et renchérit: j'ai passé de longues années en solitaire, loin de tous et, aujourd'hui, en ce jour de fête - entre-temps, Iskahel s'était rapproché de Caffreen et l'avait prise dans ses bras - je n'ai qu'un seul souhait: rester parmi les gens que j'aime ! Merci !! ?. 
   Il balança affectueusement le nourrisson qui lui rendit aussitôt un sourire empli de réjouissance. Sawen, qui ne cessait de le regarder, avait l'impression de retrouver là un homme nouveau, ouvert et jovial, plein d'humanité. Lui qui se targuait d'être un excellent juge de la nature humaine, paraissait, une fois encore, certain de ne pas se tromper sur les aspirations de son dernier fils adoptif.
   Un peu plus tard, on invita le nouveau venu à partager la fin du repas. Iskahel grignota sans envie un bout de gâteau et, apparemment rassasié, but à toute vitesse une petite tasse de thé. Il semblait pressé, comme impatient. Mais de quoi ? Lui qui avait auparavant affirmé qu'il désirait demeurer pour toujours dans sa famille, donnait, involontairement, l'air de ne pas s'y attacher, d'en rester loin, comme étranger… Mais peut-être n'était-ce qu'une impression ? Iskahel devait être éreinté par son long voyage, et Sawen, bien qu'ignorant l'itinéraire parcouru, offrit instantanément à son fils de se détendre dans un large fauteuil de cuir, souple et moelleux à souhait. Ce dernier, pressé par bon nombre de convives, s'y installa confortablement et ressentit tout de suite un apaisement reposant. Mais, cela ne dura pas longtemps. En effet, les invités, désireux de connaître les péripéties de la dernière décennie, se groupèrent autour du nouvel arrivant et, en un rien de temps, les questions les plus diverses fusèrent: "qu'as-tu fait durant tout ce temps ?" ; "où étais-tu ?" ; "tu n'as pas souffert tout seul ?" ; "as-tu rencontré d'autres personnes ?"… Toute cette attention incommodait quelque peu Iskahel qui était néanmoins ravi de la sympathie qu'on lui portait, et, bien qu'un peu fatigué et désemparé, il annonça:
 - Ecoutez mes amis ! Votre sollicitude me va droit au cœur, et… - il hésita un instant - … et je vais, en guise de remerciements, vous narrer mes dix années d'aventures en solitaire, car je m'aperçois avec plaisir que vous y portez tous un vif intérêt. Cette phrase prononcée presque machinalement l'emplit aussitôt d'une passion brûlante et il semblait retrouver en lui une nouvelle âme, plus pure et plus vertueuse, lui qui, pendant plusieurs années, avait bien sûr souffert de la solitude, mais aujourd'hui, il redécouvrait une famille qui s'intéressait à sa vie, à ses épopées. Il adressa un grand sourire de condescendance à son entourage et les observa un long moment, sa tête pleine de bouleversements joyeux. Cela dit, Sorkleen, poussé par la curiosité, s'était rapproché de l'homme et s'installa près de lui, les jambes en tailleur, sa main droite supportant son menton. Et il écoutait, grave et passionné. Iskahel prit alors une grande inspiration et entama son récit:
 - Tout d'abord, et je sais que cela peut paraître surprenant, il vous faut savoir que, pendant ces dix années, je suis parti à la recherche de plusieurs démons qui, selon certaines sources, hantaient et terrorisaient les habitants des monts d'Iraskal et de Nhaëlkan, causant déjà plusieurs massacres. En tant que membre du "Brenhokh" (une organisation fondée par Milos Setrak, considéré depuis toujours comme l'un des bienfaiteurs du Génorquen, il y a près de vingt siècles et qui vient en aide aux plus démunis, aux victimes de guerres, de catastrophes naturelles ou, même, d'invasion de démons et de forces maléfiques), mon devoir était de les aider et je m'envolait donc en direction  du sud de la planète pour apporter un peu de réconfort à ces malheureux. 
   Iskahel avait mis immédiatement les choses au clair mais il n'avait pas utilisé cette expédition comme un alibi car, selon lui, il n'avait rien à se reprocher. Il craignait plutôt que certains aient vu dans sa fuite un prétexte pour échapper aux pressions familiales de l'époque, peu pesantes mais parfois embarrassantes. Il est vrai qu'Iskahel ne s'était pas toujours bien entendu avec tout le monde, et Sawen avait notamment eu vent de violentes disputes avec Naarlen, Mytrill ou Gunvindhal. Le caractère bien trempé de son fils donnait souvent lieu à d'inexplicables dissensions qui survenaient lors des réunions de famille. Mais aujourd'hui, tout le monde, et même ses  « ennemis », l'écoutait comme un vénérable sage qui raconterait une quelconque légende à ses disciples. Soulagé, il poursuivit: 
 - En arrivant donc au village de Glonel, durement touché par le cataclysme, je me rendis soudain compte de l'horrible ampleur du carnage. Des dizaines de cadavres, en charpie, jonchaient le sol, jetés là comme de simples bouts de papier, une odeur nauséabonde se dégageait des corps en dessiccation… Iskahel ferma les yeux, ému, et frissonna d'angoisse. Ces pénibles souvenirs lui revenaient en mémoire et il déclara subitement d'une voix grave: « j'ai vu l'Enfer ». Comment pouvais-je accepter, en tant qu'être humain, que des centaines de personnes soient déchiqueter par le simple fait d'un courroux démoniaque ? Alors que mes camarades tentaient l'impos-sible pour abriter les quelques survivants, je décidais de partir à la recherche de ce monstre et de lui faire subir un châtiment à la hauteur de ce que les habitants de Glonel avaient enduré. Ce serait ma vengeance personnelle. Sachant pertinemment que mon supérieur déléguerait dès le lendemain plusieurs patrouilles pour capturer le démon, je le devançais et, dès le crépuscule, je me mettais en route. Prêt pour l'aventure, la vrai… Mais, j'étais loin de me douter que cette chasse durerait huit longues années, dit-il avec un léger picotement d'amertume dans la gorge. Tout à coup, Ternen qui, jusqu'à présent, était resté silencieux, demanda: 
 - Et comment pensais-tu débarrasser la région de ce démon sanguinaire ? Enfin, je veux dire par là que tu étais seul, sans armes, sans vivres et sans réelle expérience des techniques de combat face aux forces occultes…  Ternen s'interrompit, craignant que sa question n'afflige son frère. Mais celui-ci, nullement touché, répondit calmement:
 - C'est ca qui te trompe, mon cher frère, je n'étais pas seul et désarmé… enfin, pas au début. 
 - Comment ça ? renchérit Ternen, stupéfait. Tu nous as pourtant bien dit que tu avais souffert de solitude durant ces dix années loin de tout, je ne comprends pas…
 - Justement, laisse-moi t’expliquer : voilà, en cheminant vers mon but, je réalisais brusquement que cette entreprise était insensée, inutile, et même suicidaire. J’étais effectivement seul et inexpérimenté, lâché par témérité dans cette quête absurde. Le temps de me rendre compte de mon erreur, et je me retrouvais perdu dans les profondeurs des bois de Milia, réputés pour être parmi les plus dangereux de la région d’Iraskal. Et là, mon véritable calvaire commença. J’errais durant deux jours dans la forêt, sans aucun point de repère, sans aucune aide extérieure possible. J’étais délaissé. Lors de mes premières heures de solitude, une angoisse inextinguible me torturait l’estomac, j’étais terrorisé à l’idée de mourir, je ne bougeais plus, je restais assis sur un tronc d’arbre, immobile et silencieux et je laissais la psychose s’installer en moi ; mais, bien vite, je pris conscience qu’il fallait lutter, lutter pour vivre, pour survivre. Aussi, je me nourrissais de racines, de feuilles ou de fruits cueillis au préalable et je m’abreuvais aux points d’eau que je rencontrais, mais, en dépit de ça, je sentais mon corps se vider au fil de mes déambulations et réduire à néant mes ultimes espérances. En totale déroute, je n’attendais plus que la mort. Mais, soudain, dans la grisaille d’une brume matinale, je distinguais une forme, vague et floue, et, comme pris d’un accès de folie, je me précipitais, vers elle, plein d’espoir. Une habitation ! Sans plus attendre, je frappais à la porte et un personnage pittoresque et énigmatique m’ouvrit ; il portait une longue barbe blanche et son visage, émacié et osseux, lui donnait l’air d’un magicien sorti tout droit des contes mythologiques. Cependant, en voyant le triste état dans lequel je me trouvais, il me fit entrer immédiatement. Je dois maintenant avouer que sans l’intervention de cette personne, je n’aurais pas donner cher des chances qui me restaient de demeurer en vie.
 - Et ensuite, que s’est-il passé ? questionna Mitilda, suspendue aux lèvres du narrateur.
 - Ensuite ? Eh bien, je suis resté chez lui durant quelques jours et nous nous somme liés d’amitié. Je lui expliqua qui j’étais, d’où je venais, et ce que j’avais l’intention de faire. Lui me raconta qu’il s’était retiré voilà cinquante ans du monde civilisé et qu’il vivait là, en ermite, heureux et comblé. Je ne pouvais déterminer son âge, ni son origine, mais, avec le recul, je lui dois effectivement une fière chandelle ! ». Iskahel, que ces lointains souvenirs envahissaient, renifla fortement. Mais Midilhen, intriguée et enthousiasmée par ce récit, questionna à son tour :
 - Et, tu l’as laissé comme ca ? Tu es parti, sans rien dire ?
 Piqué au vif, son oncle rétorqua :
 - Non, bien sûr ! Au fur et à mesure que l’heure du départ approchait, je me sentais de moins en moins prêt pour revivre cet enfer, même mieux équipé. Esseulé dans ces bois aux allures de ténèbres, mon émotion avait été grande et je doutais fort de pouvoir à nouveau me sortir d’une situation si dramatique. C’est alors que, s’aper-cevant de mes craintes toujours omniprésentes, Kehter m’invita à rester chez lui quelques temps encore, jusqu’à ce que je sois paré pour affronter les multiples dangers de la forêt de Milia. 
 - Kehter ?
 - Oui, c’est son nom. Kehter Elghinen, un homme énigmatique à plus d’un titre, mais qui avait parfaitement compris ce que je ressentais. Il ne parlait jamais de ce qu’il avait vu ou vécu, jamais je ne l’ai entendu se plaindre ou même éprouver un quelconque sentiment. Mais sous ses apparences de vieillard bourru se cachait un homme au cœur d’or, généreux et magnanime. Et…
 - Un vrai ami, dit soudain Atrios, coupant net l’élan du conteur.
 Celui-ci, surpris par cette intervention, leva les yeux vers le ciel et déclara d’une voix grave qui dissimulait sa profonde émotion :
 - Plus qu’un ami, … un maître.
   Le long discours d’Iskahel avait ravivé en chacun des hôtes la flamme de l’aventure, qui s’était grandement atténuée par la langueur et la morosité du repas. Tous se sentaient fin prêt à partir vers l’inconnu, vers l’inexploré ; et, amusés par cette utopie récréative, ils laissaient leurs esprits vagabonder dans les couloirs de l’imagination. Quant à Iskahel, qui s’était accordé un moment de repos, il reprit l’allocution de son « odyssée » sous les yeux envieux des invités :
 - L’essentiel de mon histoire se déroule en effet à ce moment-là. A l’origine, je ne devais demeurer chez Kehter qu’une quinzaine de jours mais, en fin de compte, j’y vécu six mois. Six mois, le temps pour nous de devenir complice et confident l’un envers l’autre. Les premiers temps, je lui cachais la véritable cause de ma présence ici, mais par la suite, je lui annonça qu’un dangereux démon, aux origines mystérieuses, sévissait dans la région, qu’il avait déjà occasionné de nombreux carnages et c’est en partant à sa recherche que je me perdis dans les bois de Milia.
   Iskahel inspira profondément et ces moments d’intense intimité avec le vieillard lui revinrent soudain à l’esprit. Ses frêles paupières se refermèrent instantanément sur ses yeux remplis de larmes. La voix rauque et chaleureuse de Kehter résonnait dans sa tête. Il se souvenait…

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