Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
VI
Illusions

VI


   Les invités étaient maintenant tous rentrés. Dans cette grande demeure, à la fois château et manoir, l’animation chaleureuse et pétillante, presque incongrue, des deux cents cinquante convives semblait ranimer la vieille bastide, témoin du temps qui passe, inexorable et implacable. Elle ressemblait en de nombreux points à la villa de Ternen, mais l’espace habitable était plus vaste et le jardin beaucoup plus étendu. Ce décor champêtre et forestier, si enchanteur, si naturel, égayait l’ambiance et illuminait les visages de sourires enthousiastes. Le couvert était maintenant dressé et les nombreuses chaises de cuir qui entouraient l’immense table de bois, rustique mais conviviale, n’attendaient plus que leurs occupants. On s’installa donc dans un joyeux brouhaha, Sawen trônait en bout de table avec Mitilda ; à ses côtés, Ternen et Naarlen discutaient déjà avec entrain, imités par Sorkleen et Midilhen qui s’étaient judicieusement rapprochés l’un de l’autre. A l’autre extrémité, Atrios, un peu rêveur, écoutait le discours nébuleux de Mitryll, une des sœurs de Sawen cependant que Bernen et toute sa petite famille se disputaient leurs places, visiblement mal disposées. Quant à Caffreen, l’objet de tout ce tumulte, elle dormait paisiblement près de ses parents, ceinte d’un couffin de fine dentelle brodée et soyeuse à souhait. Néanmoins, près de Sawen, une chaise demeurait vide. Sorkleen, intrigué, s’approcha de lui discrètement et demanda en désignant le siège :
 - Ne manque-t-il pas quelqu’un ? 
 - Ne t’inquiètes pas, il s’agit de ma fille Navhira. Elle est souvent un peu longue à se préparer, mais elle ne devrait plus tarder maintenant.
   Il regarda sa montre. Il était un peu plus de neuf heures et Navhira se faisait toujours attendre. Aussi Sawen décida-t-il d’envoyer sa seconde sœur Istryll s’enquérir de la situation. Quelques instants plus tard, alors que les invités commençaient à s’impatienter, on entendit une porte s’ouvrir à l’étage supérieur. Aussitôt, une silhouette svelte sortit de l’ombre et descendit une à une les marches du grand escalier à impériale. Emerveillés, les invités poussèrent une exclamation. Un diamant d’or brut laissait glisser un corps de platine sur le marbre éclatant de pureté ; une sirène aux longs cheveux châtains effleurait délicatement de ses mains douces et blanches comme du lait la rampe dorée dans une union de lumières flamboyantes ; la robe de satin, frêle et étouffée, dépliait ses ourlets avec grâce à chaque mouvement de jambe et le corsage d’un rouge vif offrait la vision paradisiaque d’un décolleté affriolant. Arrivée au bas de l’escalier, cette princesse d’un soir se dirigea à pas silencieux vers sa place et, sous les regards abasourdis de l’entourage, s’assit soigneusement à côté de son père. Durant quelques minutes, le temps suspendit son vol. L’ange était parmi eux. Sorkleen restait estomaqué, Atrios, Etsinar et Isvhin ne pouvaient détourner leur regard de la nouvelle arrivante et Midilhen demeurait admirative et, même, un peu jalouse devant tant de splendeur. Sawen, gêné, se rengorgea et entama un vibrant mais bref discours de bienvenue. Les invités, toujours sous le coup de la stupéfaction, l’acclamèrent malgré cette désacralisation inopportune. 
   Une fois passé le grondement de l’attribution des différentes places, les quatre domestiques en blazer noir à queue-de-pie, dans la plus pure tradition, apportèrent successivement plusieurs hors-d'œuvre qui firent frémir de plaisir certains convives gourmets. Sorkleen écarquillait les yeux d’envie devant tant de mets si raffinés. Lambeaux de saumon fumé, cascade de crudités variées, pavés de terrine, monceaux de caviar frais, tant de plats si appétissants et si tentants que l’enfant poussa un gros soupir d’hésitation. Indécis et embarrassé, il ne savait que prendre. Un choix si vaste s’offrait à lui maintenant et le déstabilisait, lui qui, durant de nombreuses années, se contenta de repas frugaux. Et, tout à coup, il bénéficiait d’une liberté de choix. C’était, pour lui, nouveau et inespéré. Il se fit servir un succulent assortiment digne des plus grands chefs et, ne se souciant plus trop de Midilhen, commenca à manger.
   L’atmosphère se détendait au fur et à mesure que les heures s’écoulaient. A la froideur initiale avait fait place une convivialité et une intimité familières et presque infantiles où chacun des hôtes retrouvaient une part d’enfance à travers une franche camaraderie complice des sentiments et des paroles. Les uns plaisantaient, les autres riaient aux éclats ; Sawen et Ternen se remémoraient avec nostalgie leurs souvenirs passés ; Mitilda, toujours soucieuse du confort et du bien-être de ses invités, distribuait çà et là de délicieux biscuits secs ; Bernen discutait véhémentement de physique avec Vinthan et Esmial ; Atrios, Naarlen et Gunvindhal, l’ex-femme de Ternen, échangeaient leurs points de vue sur la dernière affaire politique qui ébranlait le Génorquen ; Midilhen berçait tendrement Caffreen ; quant à Sorkleen, il regardait Sahen, seul, perdu dans ses pensées. Il lui semblait si loin, dans son univers à lui, irréel et utopique. Tout comme sa précédente rencontre avec Sawen, l’enfant paraissait fasciné par cet homme d’apparence banale mais doté d’une intelligence et d’une philanthropie supérieures à la moyenne. Ses aptitudes en technologies n’avaient d’égales que ses harangues philosophiques. Malgré un physique différent de celui de Sawen, on retrouvait un peu de son père en lui, dans ses actes et ses décisions, pleines de sagesse et d’humanité. Sorkleen soupira longuement, la main posée sous le menton. Soudain, il reçut un violent coup de coude dans les côtes. C’était Midilhen. Elle trépignait d’impatience en apercevant le valet porter difficilement un énorme gâteau à bout de bras. A la vue de ce spectacle cocasse, tous applaudirent en chœur, et le pauvre serviteur, un peu désabusé, posa précipitamment l’immense pâtisserie sur le guéridon disposé entre Caffreen et ses parents. Le nouveau-né était maintenant réveillé et dévisageait le dessert avec envie. Sawen coupa le gâteau sous les vivats exaltés des convives et fit signe à un domestique d’en distri-buer à chacun une part égale. Tous les invités savouraient avec bonheur l’exquise pâtisserie et bientôt, le silence se fit dans la grande salle à manger. Seuls les cliquetis des cuillères d’argent raclant la porcelaine troublaient le calme environnant.
Le succulent dessert fut rapidement englouti par les plus gourmands, dont Midilhen, qui, lasse de la compagnie muette de Sorkleen, s’était approché de sa mère Gunvindhal et devisait tranquillement avec elle. Les autres convives finissaient les derniers bouts de gâteau ou discutaient patiemment, attendant l’arrivée des digestifs. Malgré l’extrême longueur du repas (ils étaient à table depuis près de quatre heures), l’ambiance ne tombait pas dans la morosité et Sawen, ravi, ordonna aux domestiques de patienter avant de prendre les dernières commandes. Il voulait laisser ses invités, sa famille et ses amis dans ce bonheur partagé, dans cette complicité et cette fraternité. Pour toujours. Lui qui avait lutté contre les pires bandits, contre les assassins sans scrupules, qui avait exterminé les plus cruelles hordes de démons, qui avait éradiqué les monstres et autres chimères, qui avait débarrassé une partie du Génorquen de tous ses gangsters, il désirait maintenant une vie paisible, loin de l’agitation des périlleuses missions des mercenaires, de cette existence où le danger est le pain quotidien, où l’on doit affronter sa peur à chaque seconde, où la mort est seul compagnon de route, où l’Homme n’est plus qu’une chose, qu’un objet, un objet de tuerie, de jeu de guerre. Mais Sawen ne voulait plus que sa famille ait à vivre la même chose. C’est pourquoi, aujourd’hui, jour de fête, il goûtait avec sérénité à ces moments de béatitude. Il regarda Mitilda, désorienté mais rayonnante, qui gesticulait à tort et à travers, puis se pencha, les yeux brillants, vers Caffreen qui dormait, poings fermés, bouche ouverte. Il la dévisagea longuement avec tendresse, puis, soudain, déposa un baiser sur le front rose du nouveau-né. Un baiser d’amour, un baiser de père. Naarlen qui avait regardé la scène du coin de l’œil s’attendrit subitement et laissa une mélancolie bienfaisante envahir tout son être. Il se rappela spontanément ce petit manque d’affection de son enfance, dû aux absences répétées de Sawen qui le considérait alors comme suffisamment responsable pour assumer le rôle du chef de famille durant ses diverses missions. Même s’il n’en avait pas énormément souffert, Naarlen se surprenait parfois à réclamer, inconsciemment, la présence de son père à ses côtés pour faire face, déjà !, aux difficultés de la vie de famille. En tant qu’aîné, il devait veiller sur son jeune frère Sahen et devait aider Mitilda dans l’exécution des tâches ménagères. Ces responsabilités très précoces firent de lui, par la suite, un être sage et vertueux, plein de discernement et de bon sens. Il assumait toujours ses obligations et ses fautes. Et même s’il n’avait pas encore fondé de famille, il ne donnait pas l’air d’un célibataire endurci par les cruelles épreuves d’un amour introuvable. Il aimait les femmes, mais savourait avec sérénité son célibat actuel. De tempérament très sociable, Naarlen passait le plus clair de son temps à la conception de machines toujours plus excentriques les unes que les autres, mais ne dédaignait pas pour autant les réunions de famille. Et, aujourd’hui, il éprouvait un bien-être inébranlable, un bien-être qu’il voulait éternel. Comme son père, Sawen…
   Celui-ci qui discernait justement un début de monotonie chez ses invités, demanda aux domestiques de servir enfin les nombreux cafés et les différents thés, préalablement commandés. A nouveau, les convives se délectèrent de ces boissons chaudes revigorantes, digestifs idéaux après un repas très copieux. La dégustation des divers breuvages fut une nouvelle fois sujet à discussion. Les débats allaient bon train et la chaleur des cafés se mêlant à celle du brouhaha humain environnant, la température de la salle à manger atteignit au fil des minutes un seuil difficilement supportable qu’atténuait heureusement la climatisation, merveilleusement répartie. Mais les hôtes ne se  souciaient guère de ces détails. Ils parlaient sans cesse, criaient en gesticulant, se laissant même aller à quelques pas de danse burlesques, qui ravirent l’assemblée entière, euphorique et insouciante. Inconsciente du danger… 

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