V
En compagnie de Midilhen, sa nouvelle amie, l’existence
de Sorkleen s’écoulait paisiblement. Il goûtait
désormais aux joies de la vie de famille ; s’amusant
à longueur de journée ; partageant des moments
privilégiés de joie et de complicité
avec Midilhen ; appréciant les plaisirs d’une partie
de « Danhkhal » (le sport national)
avec Ternen, le père qu’il n’a jamais eu. A travers
ces merveilleuses tranches de vie et de bonheur partagé,
il oubliait son enfance difficile : il s’épanouissait.
Toutefois, il n’en négligeait pas pour autant cette
formation de « justicier », qu’enfant, il s’était
promis d’atteindre et de perdurer. Quatre séances physiques
hebdomadaires accompagnées de deux séances tactiques
rythmaient maintenant ses journées. Ternen lui enseignait
les diverses techniques de combat ainsi que les multiples
tactiques à adopter afin de faire face aux différentes
circonstances. Malgré la sévérité
des entraînements, Sorkleen vit rapidement ses capacités
accroîtrent. Il se sentait plus fort mentalement et
physique-
-ment ; si bien qu’après deux mois de séances
intensives, son mentor fut le premier impressionné
des résultats largement positifs rendus par son élève.
Sorkleen coulait donc des jours heureux en compagnie des gens
qu’il aimait.
Alors qu’un été implacable faisait
loi, le calme relatif ambiant fut troublé par l’arrivée
inattendue d’un courrier provenant du Comté de Laes
(un Etat indépendant, mais enclavé au Génorquen).
En effet, Sawen, le père adoptif de Ternen, annonçait
le baptême de sa fille Caffreen, âgée seulement
de quelques semaines. Pour fêter dignement cette célébration,
il conviait tous les membres de sa famille ainsi que ses nombreux
amis à un grand banquet dans son château, qui
serait l’occasion de retrouvailles et de rencontres, très
appréciables en cette superbe période estivale.
Tous trois furent enchantés de cette nouvelle,
qui donnerait par-là même la possibilité
à Sorkleen de rencontrer enfin Sawen, à propos
duquel Ternen ne tarissait pas d’éloges. Lorsque celui-ci
parlait de son père, il le qualifiait d’« être
généreux et juste », ce qui avait le don
de susciter chez Sorkleen une certaine jalousie, voire une
envie. Parfois même, Ternen se remémorait des
souvenirs d’enfance et les lui faisait partager avec une tonalité
épique dans la voix si grandiloquente que l’enfant
crût avoir affaire à un mythe, à une légende,
à un Dieu. Il lui tardait donc de faire sa connaissance.
Quelques heures à peine après la
réception du courrier, Ternen, Midilhen et Sorkleen
avaient déjà bouclé leurs valises (ils
envisageaient d’y séjourner quelques temps) et s’apprêtaient
à partir.
Après trois quarts d’heure d’une course
en taxi, durant laquelle l’adolescent se remit en mémoire
ses moments d’angoisse, d’égarement et de solitude,
perdu dans l’immensité de cette mer de béton,
parsemée de géants à l’habit de verre
et de mortier, ils parvinrent, non sans mal, à l’aéroport
Asminor-Ier. Puis, ils se frayèrent difficilement un
chemin à travers la foule compacte et colorée
qui emplissait une grande partie du hall. Les verrières
transparentes de la salle reflétaient la chaude lumière
du soleil et l’air ambiant, mêlé à l’odeur
âcre des voyageurs dont la plupart étaient en
bras de chemise, répandait un parfum moite et étouffant.
A l’annonce du vol à destination de Laes, ils s’empressèrent
de rejoindre la porte d’embarquement n°179 afin de prendre
place dans l’avion. Les cabines étaient spacieuses,
coquettes et feutrées, avec de petits hublots qui offraient
cependant une large perspective.
Le voyage fut court et agréable. Sorkleen,
qui effectuait son premier trajet en avion, fut tout d’abord
effrayé par la vitesse de l’appareil, mais s’émerveilla
ensuite à la vue de ces paysages variés et bariolés
qui défi- laient sous ses yeux en une interminable
palette de couleurs. Midilhen, elle, restait calme et sereine,
souriant devant l’étonnement grandissant de son compagnon.
Vingt minutes plus tard, l’engin se posa avec douceur et précision
sur le tarmac de l’aéroport, qui dominait la ville.
Sorkleen, un peu étourdi, claudiqua jusqu’au lieu de
récupération des bagages. Averti par Sawen de
la mise à sa disposition d’une voiture, Ternen entraîna
sa troupe vers la sortie. Là, le changement fut radical.
A la forêt d’asphalte envahissante de Nùmen,
fit place la coulée de verdure apaisante de cette petite
ville, charmante et épanouie, nichée entre deux
collines emplies d’une flore abondante et hétéroclite.
L’ensemble respirait la douceur, la tranquillité et
la joie de vivre. Le centre-ville, aux avenues bordées
de troènes bourgeonnants, était un havre de
paix. Peu de bruit, une circulation fluide, des passants déambulants
les boulevards sous l’ombre fraîche de platanes centenaires.
Quant aux édifices, simples d’aspect, ils renferment
une architecture riche et ornementale, striée d’arabesques
et d’arches picturales esthétiquement disséminées.
Ils s’installèrent confortablement sur
des sièges moelleux à souhait, puis la voiture
démarra, entraînant nos amis vers leur destinée.
Au détour de la forêt d’Husthar,
les prémices du château s’offraient à eux,
troubles et mystérieux. Une enceinte de briques, clairsemée
de grilles titanesques, longeait et encerclait la bâtisse,
précédant un immense bois touffu et animé
de cris perçants d’oiseaux. Le chauffeur passa un badge
sur un capteur à cellule photo-sensorielle et la voiture
franchit facilement la grille principale. Ils descendirent de
l’automobile et, alors qu’ils s’approchaient de la porte d’entrée,
le murmure croissant des convives résonnaient à
leurs oreilles.
Le parc bordant le château était ceint
de bandes multicolores et fleuries qui contrastaient et égayaient
la morosité de la façade extérieure de
la demeure. En aval, un vieux puits désaffecté,
rongé par le lierre, trônait, dégageant
un parfum de soufre moisi. Visiblement, les locataires ne s’en
préoccupaient plus depuis longtemps. A proximité,
on apercevait une remise en bois, elle aussi abandonnée,
mais en bien meilleur état que son voisin. Elle servait
sans doute de débarras et par le soupirail vitreux, deux
grands bras de brouette se dressaient opiniâtrement. En
amont, se trouvait une mare d’eau vive entourée par d’innombrables
petits cailloux et régulièrement alimentée
en eau cristalline par le bec d’un cygne blanc factice. Enfin,
une balançoire luisante, presque neuve, promenait avec
dédain ses longues lianes au gré du vent. Quant
au château, il était divisé en plusieurs
ailes, striées de multiples fenêtres, encadrées
d’un vernis blanc. Quatre portes cochères équidistantes
laissaient apparaître une cour intérieure faite
de baies vitrées et de vérandas contiguës
aux différentes pièces de l’habitation. Les quatre
façades, recouvertes d’une peinture blanche piquetée,
resplendissaient à la lumière du jour et leurs
arabesques « menhoriennes » les griffaient de clair-obscur
esthétiques. Le toit, constitué d’un dôme
central élargi aux extrémités, était
d’un bleu foncé lisse et étincelant qui marquait
bien le contraste avec les murs extérieurs.
- Bienvenue mes amis !
Cette exclamation les firent tous sursauter. Sorkleen
vit volte-face et aperçut Sawen, les bras grands ouverts,
arborant un large sourire, qui venait vers eux avec entrain.
Sawen était un homme d’une trentaine d’années,
au visage jovial et amical et qui jouissait aux yeux de tous
d’une grande prestance. Ses cheveux châtains roulaient
en cascade jusqu’au bas de la nuque et de grands yeux verts
écarquillés dévisageaient les nouveaux
arrivants. Malgré une corpulence moyenne, Sawen avait
acquis, comme Ternen, une expérience incomparable des
techniques de combat en fréquentant l’armée génorquéenne
durant de nombreux siècles en tant que mercenaire d’élite.
Désormais soulagé de toutes contraintes militaires
professionnelles, il coulait des jours heureux avec sa femme
Mitilda, dans cette magnifique demeure offerte par le Roi Arhol
Ier pour « services rendus à la Patrie »,
après la défense héroïque de la ville
de Cintar, victime du siège des Alkhenhiss durant de
nombreux mois. En effet, au cours de l’an 709 CA, Sawen, alors
à la tête de la puissante armée du Génorquen,
se rendit à Cintar sur ordre du souverain de l’époque
Ginédhol Ier, afin d’y chasser les Alkhenhiss, belliqueux
peuple du Nord, qui semait la terreur dans cette importante
cité. Après trois mois de siège acharné,
il parvint finalement à libérer la ville de ses
assaillants et fut, par la suite, récompensé par
le Roi Arhol Ier, successeur de l’ancien Chef d’Etat Ginédhol,
assassiné par un traître durant la bataille. C’est
au fil de ces voyages à travers le monde que Sawen avait
rencontré de nombreuses personnes qui devinrent par la
suite ses amis.
Sawen salua son fils, ainsi que Midilhen qu’il
embrassa affectueusement. Puis, il se tourna vers Sorkleen
et lui tendit la main en disant :
- Bienvenu parmi nous ! Tu dois être Sorkleen ?
L’enfant, intimidé, répondit machinalement
:
- Oui,… c’est moi…
Devant le ton hésitant de l’enfant, Sawen n’insista
pas et, se tournant vers son fils, il s’écria :
- Allons, venez ! Il est temps de commencer la fête
!
Les trois amis le suivirent et débouchèrent
bientôt sur une petite place dallée où des
centaines d’invités discutaient et s’agitaient avec ardeur.
Ternen aperçut Mitilda, débordée, qui faisait
d’incessants aller-retour entre la placette et la véranda
où étaient entreposés la nourriture et
le matériel. Au dehors, deux domestiques, affublés
de tabliers noircis, se démenaient avec véhémence
contre le barbecue en essayant d’empêcher une épaisse
fumée grisâtre de propager sa masse dense et toxique
sur les convives, massés à quelques dizaines de
mètres seulement. Ceux-ci devisaient dans un brouhaha
continu et assourdissant, groupés autour de deux tables
dont les longues nappes blanches semblaient se dérouler
à l’infini. Ils déambulaient de verres en assiettes,
sa-vourant avec enthousiasme un verre de liqueur de Sheelter
(la boisson nationale), picorant promptement de délicieuses
« Nelthens » (de petits biscuits fourrés
de pâte d’amande), gesticulant à tout-va la face
rougie par l’alcool et la chaleur, riant et chantant de bon
cœur… L’atmosphère était à la détente,
au plaisir, à la joie de vivre et de se retrouver tous
ensemble dans un grand moment de complicité. Cette parfaite
osmose semblait un tableau animé et réel, si vivant
que Sorkleen en avait les larmes aux yeux ; dans son esprit,
il se dessinait l’esquisse idéale du bonheur, la toile
pure de la félicité, et ce chef-d’œuvre ne souffrait
d’aucune anicroche, ne nécessitait aucune retouche. C’était
la perfection.
Ils avancèrent, Sawen en tête, jusqu’au centre
de la place, où débats et discussions allaient
toujours bon train. C’était le moment des présentations.
Midilhen, un peu fatiguée par le voyage, se rua vers
un large fauteuil marron clair dont le balancement continu et
apaisant accompagnait les grincements d’un osier encore tendre
; Ternen, lui, se tenait comme à son habitude, droit,
immobile, impassible et imperturbable, adressant des sourires,
répondant à une franche poignée de main,
inclinant révérencieusement la tête… Quant
à Sorkleen, il observait ce spectacle, amusé.
Ce monde de bonnes manières, de fêtes, de cotillons,
de réceptions et de dîners interminables, lors
desquels les convives se vantaient égoïstement d’être
les maîtres de l’Univers, n’était assurément
pas le sien. Lui, il connaissait la dureté de la vie
loin de ces artifices cérémonieux inutiles et
futiles ; pourtant, il avait cette fois l’impression de vivre
dans un entourage différent, plus familial et hospitalier,
bien que la plupart des personnes présentes à
ce grand repas lui étaient inconnues. Mais, il avait
hâte. Hâte de faire de nouvelles connaissances,
de goûter et de savourer à ce « gotha »
inédit de la haute société, d’ordinaire
si prétentieux et orgueilleux mais qui semblait être
aujourd’hui un vent nouveau balayant le conservatisme rigide
et traditionnel de l’aristocratie.
Sawen l’agrippa par le bras :
- Venez jeune homme ! C’est le moment de faire les présentations.
Cela dit, Sorkleen fut entraîné dans cette
foule compacte, bruyante et joyeuse. Il défila devant
ses yeux d’in-nombrables visages, souriants et conviviaux, pleins
d’entrain et de gaieté.
- Sorkleen, voici mon épouse Mitilda !
Une jeune femme au visage sibyllin cerné de longs
cheveux bruns dont les boucles, semblables à l’écume
des vagues, retombaient en frange sur son front, lui serra affectueusement
la main.
- Enchantée de te connaître enfin !
Ebloui par tant de beauté, Sorkleen marmonna :
- Euh… moi aussi… oui… euh.
Puis, Sawen se tourna vers un jeune homme de belle prestance,
au visage foncé et basané qu’entouraient de fins
cheveux châtains descendant jusqu’à la nuque. Il
glissa à Sorkleen :
- Tu vois, lui c’est mon fils aîné Naarlen.
C’est un passionné de technologie, il expérimente
chaque jour de nouvelles inventions…
Sawen le dévisageait longuement avec fierté, ce
qui n’échappa pas au regard malicieux de l’enfant qui
discernait dans les yeux de son aîné une émotion
non dissimulée. Un peu plus tard, l’adolescent emboîta
le pas de Sawen lorsqu’il vit, couchée dans son berceau,
Caffreen, endormie, voyageant au doux pays des songes, si loin
de la réalité. Il se pencha au-dessus du couffin,
prit le nouveau-né dans ses bras, l’embrassa et le berça
tendrement comme un père console son enfant. Le bébé
s’éveilla soudain en agitant ses petits poignets ankylosés
et, apercevant Sorkleen, lui délivra un grand sourire
fendant ses pommettes roses et joufflues. Sorkleen était
comblé. Ce moment de joie intense lui rappelait les jours
heureux qu’il coulait à Nùmen avec Mitilda et
Ternen. Dans sa tête ses pensées étaient
claires, le professeur Satgen ne demeurait plus qu’un lointain
souvenir, brumeux et obscur, une petite partie de son existence
qu’il essayait d’oublier, de rayer de sa mémoire, pour
qu’à jamais s’y gravent les sensations de bien-être
et d’enchantement.
A la longue, Sorkleen était un peu las de
ces sourires et de ces salutations incessantes, mais Sawen tenait
absolument à lui présenter encore deux invités
et l’enfant, quoique éreinté, dut finalement se
résigner. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Sahen,
jeune homme d’apparence mystérieuse, aux discours pacifiques
et intellectuels et qui bénéficiait d’une aura
assez conséquente dans son entourage ; en effet, nombreux
étaient les membres de sa famille à lui demander
conseil dans une situation délicate. En le voyant, Sorkleen
devina un homme d’une grande sagesse et d’une grande ferveur.
Un homme important et utile. Puis, il rencontra Bernen, le deuxième
fils adoptif de Sawen, personnage charismatique de la famille,
ressemblant fortement à Naarlen, malgré une carrure
plus avantageuse. Cependant, Sorkleen n’eut le temps que de
le saluer brièvement car, accompagné de sa charmante
femme Alçia et de ses deux enfants Inhisha et Vinthan,
il était en grande discussion familiale et ne porta que
peu d’attention au nouveau venu.
Le soir tombait. Un air frais balayait l’atmosphère
et faisait tournoyer les lampions suspendus au-dessus de la
place. Au loin, on apercevait les contours galbés et
déchiquetés des Monts de Blénia, sombres
comme la nuit. Dans cette voûte céleste encrée
et étoilée, le Comté de Laes brillait de
milles feux. Cet enchevêtrement de plaines, de rivières
et de montagnes, s’étendant sur plusieurs milliers de
kilomètres carré, abritait des centaines d’ethnies,
de peuples et de tribus, de la plus inculte à la plus
moderne. Sikhides, Sethanées, Lhaéniens, Yadhisans,
Kherlans, Saals, Nheejers… toutes ces races et ces clans vivaient
ensemble, pacifistes et chaleureux, unis sous la même
bannière dans un Univers émancipé, sans
limites, sans partage, sans inégalités, dont fait
partie le Comté de Laes : le Génorquen. Un homme,
seul, dirigeait et veillait ce mécanisme si bien huilé
: l’empereur Asminor Ier, chef de tout un peuple, souverain
suprême et dignitaire de la Patrie. Cet homme, loyal et
juste, doté d’un grand sens de l’honneur, éprouvait
un attachement quasi-viscéral à sa terre. Sa politique,
résolument libéraliste, avait séduit tout
un monde avide d’indépendance et d’autonomie, après
plusieurs années de barbarie et de violences. Asminor
était bien plus qu’un chef d’Etat, il était un
prophète, un sauveur…
Sorkleen connaissait énormément de
choses sur le Génorquen et son Histoire, antique et actuelle.
Parfois, en réfléchissant sur le sens exact de
sa vie, il se surprenait à admirer l’empereur Asminor,
tout en s’apercevant que ce dernier avait parfaitement rempli,
lui, son rôle de messie, et même à une échelle
supérieure. Mais Sorkleen, qu’avait-il fait ? Ternen,
Midilhen, Sawen, ainsi que beaucoup d’autres personnes comptaient
sur lui ; mais, pour l’instant, avait-il réalisé
quelque chose d’utile ? Certes, les forces occultes avaient,
semble-t-il, déserté Nùmen ; mais était-ce
grâce à lui ? Et si le Mal revenait ? Serait-il
à la hauteur des espérances de son maître
? Ces derniers temps, il lui était fréquemment
arrivé de douter de lui, de ses capacités à
bien réagir. Il avait pourtant été bien
initié ; mais cela suffirait-il ? Décidément,
son existence était vraiment difficile.
L’Homme est bien souvent seul face à sa
destinée…
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