Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
IV
Illusions

IV



   Sorkleen et Ternen ne restèrent que deux jours à l’hôtel. En effet, après concertation, ils avaient décidé de s’associer pour lutter contre le crime et l’injustice. Désormais, Nùmen, immense océan de bitume et d’acier ocellé de touches ocres et verdâtres, serait leur terrain de chasse, leur sanctuaire. Les propos sensés et éclairés de Ternen séduisirent immédiatement l’enfant. Il lui offrait un peu d’évasion, mêlée de gloire et d’aventures au cœur de ce Monde exotique, singulier, dans lequel tout diffère des véritables choses de la vie. On voyage en  rêves ; on crie en silence ; on voit dans l’ombre ; on pleure sans tristesse ; on aime sans passion… On vit. Mais comment supporter cette destinée morne, plate, fade, réglée sur mesure, calculée à l’avance ? C’est facile bien sûr si l’on est un « Homme du Monde », si l’on ne cherche pas à savoir ce qui se déroule derrière cette existence insipide, si l’on ne veut pas savoir, par peur de l’inconnu. Mais, si l’on est différent ? Alors c’est le regard et le jugement des autres qui font le plus mal, qui blessent au plus profond de son être. Sorkleen savait que, quelque part, son sentiment quotidien de révolte puisait sa force dans les vicissitudes de la société. Et cela multipliait son envie de revanche, son désir d’équité des mondes. Il accepta. 
   Durant plusieurs mois, Sorkleen logea chez celui qu’il considérait à présent comme son maître. La maison, située aux abords de Nùmen, était coquette et accueillante. C’était une grande bâtisse typique du Génorquen, aux murs blanchis à la chaux, aux tuiles saumâtres et moites, avec, de chaque côté des quatre façades, de larges baies vitrées transparentes comme de l’eau pure. Le bâtiment s’étendait sur plusieurs ares, tous entourés d’une large ceinture de troènes et de cyprès se dévidant de la cour au jardin avec une impétueuse majesté. Au loin, on apercevait quelques cheminées encore fumantes, quelques buildings revêtus d’un bleu cristallin ; la clameur de la foule s’atténuait au fil des minutes et bientôt l’on entendit plus qu’un léger murmure à peine perceptible qui glissait futilement comme une étoffe de soie au contact d’un corps. Sorkleen franchit l’impressionnante grille d’entrée enduite d’un émail noir ébène, et, pénétrant lentement dans la cour, il sentit le gravier crisser sous ses pieds ; il éprouva alors un sentiment d’humilité face à ce monument, à la fois spartiate et tellement avenant. Devant lui, Ternen, fier et condescendant, esquissa un léger sourire empli d’orgueil en montrant à son protégé la devanture principale de la maison. L’enfant s’arrêta net, estomaqué. Une multitude de fenêtres aux reflets clairs s’offrait à lui, un lierre naissant striait le mur crépi, jetant ses longs bras sans retenue ; plus bas, une grande porte cochère s’arc-boutait sur deux énormes piliers recouverts d’un vernis doré qui reflé-taient la lumière du soleil et, près du soupirail de la mansarde, une cheminée longiligne pointait son rugueux doigt de brique au firmament. Emerveillé, Sorkleen avait l’impression de ne pas être au bout de ses surprises. Devançant Ternen, il entra précipitamment et stoppa sa course sur le palier, la porte grande ouverte. Une fois de plus, l’étonnement fit place à l’enchantement. Une immense salle ovale, parée des plus beaux habits de lumière et d’argent se dévoilait face à lui, dardant ses rayons éblouissants. Au plafond, une vertigineuse voûte ornée de diverses arabesques et d’où pendait un lustre à franges opalescentes, semblait montrer au visiteur la voie du paradis. Au centre de la pièce trônait un imposant escalier à impériale dont le sol était recouvert d’un tapis de soie rouge et qui se séparait par la suite en deux petits colimaçons tourbillonnant autour d’une imposante colonne axiale. Le mobilier était riche et varié, allant de la table en bois de cèdre au grand piano à queue en ivoire, bien que l’enfant doutait fortement des dons artistiques de son mentor. Il se demandait si tout cela, tous ces artifices, était réellement nécessaire et en conclu que son hôte agissait de la sorte dans le seul but de se donner une contenance, de se justifier. Mais de quoi ? Perdu dans ses pensées, il ne sentit pas Ternen qui l’entraînait déjà à l’étage. Ils longèrent un vaste couloir dont les murs, tapissés de vert, portaient des dizaines de miroirs aux cadres argentés. En arpentant le long corridor, il jeta un œil aux immenses glaces diaphanes : les silhouettes des deux hommes semblaient se répéter à l’infini et Sorkleen, étouffé par sa propre image, accéléra légèrement le pas, l’esprit hanté de ces reflets implacables. Ils visitèrent encore deux chambres situées à l’aile ouest de la villa et également la salle de bains du second étage. L’enfant, ébahi, étourdi par tant de luxe, éprouva soudain le besoin de se reposer. Tous deux descendirent donc au premier et Ternen l’escorta jusqu’au salon, seule pièce encore inconnue. Lorsqu’il pénétra dans cet « antre », Sorkleen fut surpris. Pour la première fois. Le salon, dans lequel une bibliothèque colossale peuplée de centaines de livres, tous plus fastueux les uns que les autres, trônait majestueusement, ne semblait pas avoir d’emprise sur lui ; l’enfant embrassait la salle du regard sans parvenir à s’émerveiller, à s’extasier. Que se passait-il donc ? Tout ce luxe si vain finissait-il par le dégoûter ? Alors qu’il s’apprêtait à sortir, un détail attira son attention. Ce ne fut pas le lustre géant dont les bras de cristal coulaient du plafond ; ce ne fut pas non plus l’immense tapis oriental aux fresques insolites, commé-morant une quelconque bataille ; ce ne fut pas l’armoire d’ébène, dont les battants, bouche bée, ressemblaient aux portes béantes de l’Enfer. Non, ce n’était rien de tout cela. C’était une forme, indistincte, secrète, lointaine ; un corail d’or sur un récif de chair. Sorkleen s’approcha, hésitant, un voile de brouillard dans les yeux.
La forme s’anima soudain !
 - Ah ! Bonjour papa, te voici enfin !
 Le visage de Ternen s’éclaira et il répondit d’une voix bienveillante et enjouée :
 - Oui, Midilhen ! Comment vas-tu ? 
 - Bien, bien. Mais qui est ce jeune garçon avec toi ?
 - Il s’appelle Sorkleen, il va passer quelque temps avec nous. 
 Puis, se tournant vers l’enfant, il dit :
 - Sorkleen, voici Midilhen, ma fille dont je t’ai parlé.
   La jeune fille se rapprocha de lui et lui tendit une main amicale. Sorkleen resta droit, indécis, ne sachant que faire. Son esprit bouillonnait d’envie, mais sa volonté le freinait. C’était la plus belle chose qu’il ait vu depuis sa
« naissance ». Des yeux bleu océan le scrutait fixement, des cheveux d’un blond fauve entouraient un visage mutin et élégant, duquel naissait un nez fin et proportionné et une bouche délicatement tendre. Le corps respirait la grâce. Ses bras, blancs comme de la neige pure, s’élançaient avec douceur le long de ses jambes sveltes et minces. Le cœur de Sorkleen battait la chamade, il frotta ses mains moites l’une contre l’autre et, le regard pétillant de bonheur, il serra avec passion la main de la jeune fille.
 - Ravie de te connaître, Sorkleen, mon père m’a tant parlé de toi ces dernières années.
 L’enfant rougit. 
 - Moi de même, répondit-il.
   Les deux enfants discutèrent ensemble un long moment, sous le regard amusé de Ternen. Ils se parlèrent de leurs passions, de leurs passés et de leurs espérances futures. Sorkleen avait l’impression grandissante que l’être « parfait » qu’il recherchait désespérément depuis si longtemps se trouvait en face de lui. Pourtant, quelques semaines auparavant, Ternen tenait ce rôle de confident, de protecteur et l’assurait à merveille ; en effet, c’était son « maître » qui lui avait fait découvrir le monde réel, loin de cette cage dorée que représentait le laboratoire. De prime abord, Sorkleen fut effrayé et déçu par cette atmosphère étouffante et envahissante, essentiellement présente à Nùmen. Puis, avec un peu plus d’habitude et d’expérience, et au fur et à mesure que s’établissaient les contacts avec les « gens du Monde », il sentit une légère amélioration de ses rapports avec cet univers tellement étrange, replié sur lui-même, presque carcéral…

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