Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
III
Illusions

III


   Nùmen ! Quatre-vingts millions d’habitants, la capitale du Génorquen depuis plus de vingt-cinq ans. Régie par le maire Doben, un impitoyable et scrupuleux homme d’affaires moderne, elle fut édifiée il y a près de trente-deux siècles par Haldir Wheals en hommage au souverain Génol Ier , alors chef suprême du Génorquen et considéré depuis lors comme le grand ordonnateur de tout un peuple oppressé par les Thuys, les ennemis jurés, et épris de liberté. 
   Au fur et à mesure qu’il avançait dans cet univers infini d’asphalte et de béton, Sorkleen sentait croître en lui une peur incommensurable, une de celle qui vous tenaille l’estomac et vous fait battre les tempes. En longeant l’aéroport Asminor-Ier , il fut pris d’un léger malaise et s’assit sur un banc tout proche. Durant de longues secondes, il essayait de reprendre son souffle mais il lui semblait que son abdomen se figeait. Quelle sensation étrange ! Le trafic incessant des avions, l’odeur nauséabonde émanant des cheminées d’usines, les cris et les bruits de la cité entière bourdonnaient à ses oreilles et il reprit son chemin d’un pas hésitant, titubant sous l’effet de l’écrasante pression environnante. Les avertisseurs des automobiles retentirent de plus belle et Sorkleen se tira soudain de son implacable torpeur. Un curieux gargouillement provenant de son ventre lui rappela qu’il n’avait rien manger depuis plusieurs heures. Son visage pâlit. Il devait épancher sa faim au plus vite.
   L’enseigne clignotante d’un restaurant délabré attira son attention. Sorkleen s’approcha. L’endroit n’avait rien de très réjouissant. Derrière une baie vitrée presque obscène, il apercevait quelques personnes accoudées sur un comptoir poussiéreux et l’atmosphère qui y régnait semblait s’emplir de fumée au gré du temps. Dehors, l’affiche lumineuse incomplète reflétait sur le sol mouillé une lumière rougeâtre et de vieilles colonnes mitées, ornées d’une peinture blafarde, supportaient difficilement l’instable bâtiment. Après une légère hésitation, Sorkleen entra. Son regard d’enfant embrassa en un coup d’œil toute la pièce. Les affiches sur le mur, à demi effacées et rongées par l’humidité, traduisaient l’ambiance de fête qui régnait céans il y a quelques années. Depuis, une violente et sanglante guerre civile avait décimé la plupart des quartiers déshérités et les taudis de la ville. Une population miséreuse, accablée par de nombreux fléaux, s’étaient alors installée là. La vie y était dure, la délinquance, la pauvreté et la famine demeuraient le pain quotidien et le taux de mortalité ne cessait de croître au fil des années. Le Maire Doben, insensible au problème, avait même ordonné une démolition totale de ces quartiers ; heureusement la requête fut rejetée par le Conseil de la Ville, sauvant ainsi la vie de millions de personnes.
 - Assieds-toi, gamin ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? 
 La voix joviale du barman tira Sorkleen de son évasive imagination et, prit de court, il répondit machinalement :
 - J’ai faim ! 
 En disant cela, il dévisagea envieusement un appétissant « Raakhan », le gâteau traditionnel ; succulent mélange d’amandes et de noisettes. 
 - Celui-ci me conviendrait parfaitement, déclara l’enfant.
 - D’accord ! Tiens, régale-toi ! dit l’homme en lui tendant la pâtisserie.
   Sorkleen, affamé, se jeta sur le « Raakhan » et le dévora goulûment sous les regards amusés des clients. Une fois rassasié, il se sentit tout de suite mieux, oubliant, l’espace d’un frugal repas, sa triste existence. Il sortit. 
Arrivé au seuil de la porte, il ressentit une main ferme le saisir à l’encolure, tout en le secouant sans ménagement.
 - Hé ! Où crois-tu aller comme ça, petit ? Tu as mangé, il faut payer maintenant, tonna le barman. 
 - Lâchez-moi ! hurla Sorkleen, lâchez-moi !
 - Pas avant que tu m’aies rendu ce que tu me dois ! rétorqua le patron en secouant l’enfant de plus belle.
   Sorkleen sentit son sang qui faisait battre ses tempes et il éprouvait de grandes difficultés à respirer tellement la force de son agresseur était considérable, vouant à l’échec toute tentative de réaction du garçon. L’entourage criait, insultait et crachait sur le pauvre adolescent, lui remémorant ainsi de pénibles souvenirs d’enfance dans lesquels il errait, délaissé des autres, victime de sa propre nature.
   Ca a toujours été comme ça. Les gens le jalousaient, l’enviaient pour ses incroyables dons naturels et il se sentait seul, solitaire, abandonné de tous. Il aurait tant aimé rencontrer une personne en laquelle il pourrait avoir confiance et qui lui témoignerait de la sympathie, de l’affection, de l’amour. Il cherchait vainement celui ou celle qui saurait le comprendre, lui, l’enfant pas comme les autres. Mais cette mince lueur d’espoir semblait s’atténuer au fil des années et il désespérait de trouver un jour cet « être idéal », lorsque…

   L’homme se tenait droit et immobile, plastique martiale, telle une statue, dans l’encablure de la porte. Une sensation d’invulnérabilité se dégageait de son impressionnante carrure. Il ajusta une mèche de ses épais cheveux bruns. Ses yeux, d’un gris sombre sans fond, regardaient fixement Sorkleen. 
 Il s’approcha du lieu de la dispute et dit d’un ton solennel :
 - Laissez cet enfant tranquille ! 
 Piqué au vif, le patron du bar répliqua :
 - Reste en dehors de ça, étranger ! Ce ne sont pas tes affaires !
   Après une ultime sommation, le nouveau venu leva lentement sa main droite, la paume ouverte tendue en direction du barman et, en un éclair, celui-ci se retrouva à terre ! Sorkleen retomba lourdement sur le sol.
   Le silence se fit. Les clients, abasourdis par l’incroyable phénomène qui venait de se dérouler sous leurs yeux, restèrent de longues secondes comme inanimés. L’atmosphère était lourde et pesante. L’agresseur gisait, les bras en croix, près du comptoir. Il semblait mort ; seul le mouvement constant de son abdomen indiquait qu’il vivait encore. L’enfant paraissait désemparé. Ses lèvres, bleuies par la frayeur, tremblotaient et des larmes montèrent à ses yeux. C’en était trop ! Trop pour un gamin habitué à la conformité de la vie avec les hommes de Satgen. Il couru jusqu’à la sortie en hurlant, mais l’individu l’agrippa promptement au passage et le mit sous son bras tel un vulgaire colis postal. Sorkleen se débattait pour se libérer de l’étreinte mais rien ne semblait pouvoir perturber l’impassible inconnu. Il continua de marcher dans la rue, au milieu des gens et des ordures, comme si de rien n’était.
   Une heure après, ils arrivèrent près de la gare. Dans le hall, une agitation sans nom régnait. Des milliers de personnes se marchaient dessus, dans un fracas étourdissant, et les voix des speakers diffusaient inlassablement leurs monotones messages. L’homme continua, Sorkleen à ses côtés. Il l’avait libéré, mais lui tenait fermement la main et l’enfant n’entrevoyait aucune possibilité de s’échapper. De plus, la fatigue du trajet et le sommeil le gagnait progressivement. Sa vision se troubla, et après un ultime kilomètre d’effort, il s’écroula, épuisé. L’homme vacilla sous le poids mais son visage ne laissait transparaître aucune pitié, aucune compassion pour ce petit être, loin de chez lui, oublié des siens et jeté bien malgré lui dans la faune urbaine. Il le transporta sur son dos et reprit paisiblement son interminable déambulation le long des boulevards de la capitale.

   Le léger cliquetis de la pendule de la chambre tira Sorkleen de son profond endormissement. Il s’éveilla en baillant, se frotta les yeux et s’étira vigoureusement. Ce long sommeil réparateur lui avait fait du bien. Il n’avait pas souvenance d’avoir déjà dormi dans un lit aussi confortable que celui-ci. Il le fixa quelques secondes, les yeux mi-clos. C’était un lit à baldaquins, aux barreaux couverts d’or et de lumière, orné d’un édredon jaune dégageant l’habituel parfum de fraîcheur et de pureté d’un linge propre. Près du moelleux matelas, une petite table de chevet soutenait une lampe aux contours arrondis, clairsemée de franges volatiles et légères que le souffle de la cheminée d’aération faisait doucement frissonner. Mais la lampe était éteinte et seuls quelques rayons de lumière pâle épanchaient sur le lino cuivrée de la pièce une frêle clarté. Sorkleen regarda tout autour de lui et vit, assis sur un coin de chaise, l’air pensif, l’inconnu qui lui avait mystérieusement sauvé la vie. Les mains appuyées sur ses solides cuisses, il paraissait rêver et son dos voûté tirait fermement les plis écarlates de sa chemise à carreaux. Ses cheveux en bataille, bardés d’épis, lui donnait l’air d’un scientifique un peu absorbé et dépassé par les événements s’adonnant à d’inextricables expériences. Sorkleen aurait voulu voir son visage, le visage de l’homme qui était peut-être enfin le père tant attendu. Mais l’individu lui tournait désespérément le dos, ne révélant qu’à l’obscurité naissante ses traits secrets. L’enfant ne connaissait rien de lui, de son physique, de son caractère, il l’imaginait réservé, énigmatique, impénétrable, comme habité d’une auto-satisfaction et d’un égocentrisme presque irréductibles. Il le rêvait. Il le sentait. Hélas, il n’avait pour vision que ce corps dissimulé dans les pénombres de la chambre. Au fait, où était-il ? Que s’était-il passé depuis son évanouissement? Toutes ces interrogations se bousculaient dans l’esprit de Sorkleen et il sentit sa mémoire défaillir.
   L’inconnu se leva soudain et s’approcha lentement de l’enfant, un peu impressionné. Il tendit sa main, faisant reculer instinctivement son interlocuteur, et la passa tendrement dans cette chevelure d’asphalte. Le geste, à la fois amical et viril, paternel et humain, illumina le visage de Sorkleen d’un large sourire, un de ces sourires d’enfants qui donne du baume au cœur et fait oublier les soucis quotidiens. Cette fois, il put dévisager en toute quiétude ce faciès étranger, sachant pertinemment qu’il était bienveillant et pacifique. C’était un visage banal. De fins sourcils encadraient des yeux gris sombre, dans lesquels le regard de Sorkleen se perdait ; le front, large et trapu, soutenait difficilement une abondante et épaisse chevelure blonde ; un nez fort régnait au centre d’un visage émacié, osseux au teint hâlé et doré comme un champ de blé sous les ardents rayons du soleil. Son expression traduisait un bien-être, une joie de vivre communicative et lorsque l’homme sourit, dévoilant de grandes dents d’un blanc pur et éclatant, Sorkleen sentit son cœur et son âme s’apaiser, délivrées du terrible poids de l’inconnu. Il fut cependant stupéfait par l’imposante carrure ; bloc de rochers charnus et corpulents qui couvraient une envergure presque démesurée. L’homme était fort. Mais la douce physionomie de son visage contrastait avec la dureté de son physique et Sorkleen éprouvait maintenant de la reconnaissance et de l’admiration pour cet étranger qu’il avait répudié quelques heures auparavant. Après plusieurs minutes de silence lourd et encombrant, l’adolescent, d’une voix poussive, déclara :
 - Je ne vous ai pas encore remercié de m’avoir sauvé tout à l’heure (il se sentit obligé de le vouvoyer). 
 - Ce n’est rien petit, répondit machinalement l’homme. Mais, dis-moi, pourquoi ce monsieur te voulait-il du mal ?
 - Je n’ai rien fait, monsieur !, Sorkleen paraissait ému et un peu craintif. J’avais très faim et j’ai demandé un « Raakhan », il me l’a donné, mais… je n’avais pas d’argent pour le payer, je suis parti et alors il est entré dans une colère noire !
 L’homme scruta longuement son interlocuteur et demanda soudain :
 - Où habites-tu petit ? 
 Gêné par cette question incongrue qui lui remémora instantanément sa pénible existence, Sorkleen rétorqua :
 - Dans le laboratoire du Nord…
 La réponse jaillit du fond de son cœur et il sentit que s’il donnait plus de précisions, l’individu se poserait des question, et chercherait certainement par la suite à le ramener au laboratoire.
 - Dans le laboratoire du Nord, hein ? Ca confirme bien ce que je pensais : tu es donc « l’élu ! ». La voix de l’inconnu s’emplit soudain d’une joie et d’un bonheur presque palpables. Il frissonna de plaisir et serra contre son cœur battant la chamade la main moite de l’enfant, un peu anxieux. Les vibrations résonnaient dans la paume et gonflaient les veines d’un sang brûlant de passion.
 - L’élu ? Comment ça ? De quoi parlez-vous ?, demanda l’enfant, déboussolé par tant de tendresse et d’affection si spontanées.
 L’homme le dévisagea, visiblement satisfait.
 - Je connais beaucoup de choses sur toi, tu sais. Peut-être plus que tu ne peux imaginer. Je sais, par exemple, que tu t’appelles Sorkleen, que tu es un des premiers êtres créé artificiellement par le professeur Satgen et que, pour fuir ton horizon prédestiné, tu t’es enfui de ton laboratoire, effectivement situé au nord de Nùmen !
   Ces affirmations tombèrent comme un couperet. L’enfant restait figé, incapable de répondre quoi que soit, incapable même d’articuler. Comment cet inconnu dont Sorkleen ignorait le nom pouvait-il connaître tant de détails sur sa vie ? Il ne s’épanchait que très rarement en ce qui concernait sa personne, et n’ouvrait jamais son cœur. Mais, là ! Son visage devint livide à la pensée qu’il eut pu être victime d’un quelconque phénomène paranormal, comme d’une hypnose. Il avait bien vu l’homme terrasser le patron du bar d’un simple geste. Le sentiment de sympathie qu’il avait éprouvé initialement se mua en une sorte de méfiance, de crainte, voire de frayeur. Qui était donc ce mystérieux personnage ? Voilà plusieurs heures qu’il était en sa compagnie, et il ne savait toujours rien de lui.
 - Comment savez-vous tout ça ? questionna-t-il
 - Je te l’ai dis : tu es « l’élu » ! Tu as été choisi, en fonction de tes aptitudes physiques et mentales hors du commun, pour protéger Nùmen et le Génorquen.
 - Qui m’a choisi ? Personne n’a le droit de décider de ma vie et de mon avenir ! rétorqua violemment Sorkleen. Il trouvait les propos de l’inconnu déplacés et acerbes. Pourtant, il lui semblait déjà avoir entendu ces paroles. Il tenta de se remémorer ses lointains souvenirs d’enfance mais en vain. Son esprit restait étrangement vide, dénué de toute mémoire. Ses traits se firent alors encore plus pâles. Et s’il était en proie à une machination diabolique, si tout ce qu’il avait vécu jusqu’à maintenant n’était qu’illusion, mensonges, irréalité… Sorkleen s’affola, pris d’une terreur ineffable qui lui torturait l’estomac ; ses jambes, mal assurées, ne semblaient plus être en mesure de le porter ; ses tempes bourdonnaient tel un essaim d’abeilles, et, à bout de nerfs, il s’affala sur le lit.
 - Ca ne va pas petit ? Tu es tout pâle.
 Sa tête tourbillonnait et carillonnait dans tous les sens. Le souffle court, encore désorienté, il murmura :
 - Non, ce n’est rien. Juste un peu de fatigue.
 - C’est tout à fait compréhensible, et je pense que tu devrais…
 Mais Sorkleen le coupa d’un ton péremptoire :
 - Non ! Je veux d’abord savoir qui vous a dit tout ça sur moi et pourquoi ai-je été choisi ? Et par qui ? je veux tout savoir !
   L’assurance de l’enfant était telle que l’homme fut légèrement impressionné. Il répondit :
 - D’accord, je vais tout te raconter. Installes-toi, car cela risque d’être long. 
   Sorkleen obéit, se redressa et s’assit confortablement, genoux en croix, le dos appuyé contre l’épais édredon de plumes. L’homme se rengorgea et, d’une voix monocorde, entama son récit :
 - Bien ! Tout d’abord, il faut que tu saches que je m’appelle Ternen ; Ternen Bhanon. J’habite à Nùmen depuis plus de trente ans avec ma fille Midilhen, qui a, à peu près, le même âge que toi, et mes deux fils Etsinar et Isvhin. Je travaille pour l’Armée Génorquéenne. Voilà tout ce que tu dois savoir sur moi… pour le moment en tout cas, rajouta-t-il.
 - Mais d’où tenez-vous vos pouvoirs surnaturels ? s’empressa de répliquer Sorkleen.
 - Je ne t’en dirais plus à mon sujet que plus tard, dit Ternen, non sans un sourire plein de malice. 
   Sorkleen baissa la tête, résigné.
 - C’est bon, je vous écoute.
 - Merci, répondit Ternen. Voilà : il y a plusieurs centaines d’années, le chaos, la terreur et la violence régnaient en maître sur Nùmen  qui n’était alors qu’une ville secondaire du Génorquen. Certains scientifiques, essentiellement des biologistes spécialistes en la création de vie artificielle, décidèrent, pour enrayer ces incessantes vagues de folie sociale et débarrasser la cité de tous ses truands, de se réunir en un Grand Conseil afin d’établir un projet ultra-secret qu’ils baptisèrent « Nelhon ». Cette expérimentation consistait à la création artificielle d’un être suprême, doté de pouvoirs surnaturels et d’une intelligence largement supérieure à la normale. Cependant, de tergiversations en disputes, le projet fut abandonné puis délaissé durant de longues années. Jusqu’à ce que le professeur Satgen, éminent jeune diplômé de l’Université de Nùmen, et ses adjoints ne tombent dessus par le biais d’un rapport confidentiel adressé par le Grand Conseil au Gouvernement. C’est le maire Doben qui décida alors de reprendre cette expérience et, surtout, de la financer sous la couverture de l’utilisation d’armes nucléaires contre les voisins Thuys ; ce qui ne manqua de sensibiliser la population, étonnée de tels déficits dans la trésorerie de la ville. Et c’est ainsi qu’après des années de travail acharné, de recherches poussées, d’études exhaustives et d’efforts considérables, tu es né. Toi, Sorkleen, l’enfant-messie attendu par tout un peuple brimé par tant de conflits et d’injustices ». Ternen soupira. « On compte sur toi, mon 
garçon ».
   Le silence se fit. L’atmosphère pesante du début était retombée. Le froissement léger des ailes des papillons s’ébattant joyeusement en frivoles acrobaties se mêlait aux douces senteurs âcres des précoces coquelicots et des pourpres tulipes printanières. Un vent délicat emplissait la chambre de sa tiédeur apaisante, faisant vaciller la flamme de l’unique bougie allumée qui éclairait insuffisamment la salle. Celle-ci, contiguë au grand parc municipal vêtu, avec le printemps naissant, d’un grand manteau vert tendre, se chargea d’un air nouveau. Ternen, reprenant lentement son souffle, scrutait l’enfant avec attention et discerna au coin de ses grands yeux bleus une larme, limpide et claire, dans laquelle se reflétait son image.
 - Tu es sans doute un peu désabusé et aussi un peu déçu. Je le comprends parfaitement, claironna-t-il. Mais il faut que tu saches que…
 Sorkleen l’interrompit à nouveau, visiblement dépité :
 - Alors, ça c’est passé comme ça ! C’est « ça » ma vie ! C’est « ça » mon destin !. La voix de l’adolescent se fit plus dure : J’ai été « programmé », comme un simple ordinateur ; mes envies, mes émotions, mes sentiments ne sont qu’artifices, qu’illusions ! Je n’existe pas réellement. Toute mon existence a été commandée en permanence, dirigée à mon insu par une personne étrangère… 
 Il éclata subitement en sanglots. 
 - Mais vous, dit-il entre deux reniflements, comment savez-vous tout ça sur moi ? Je ne vous pourtant jamais rencontré et, de plus, je ne crois pas vous avoir donné des renseignements me concernant.
 - L’explication est toute simple, répondit Ternen peu surpris par l’attitude du garçon. En tant que militaire, j’ai été rapidement mis au courant par mes supérieurs de la reprise du projet « Nelhon », et après mûre réflexion, ces derniers ont décidé, en accord avec les nouveaux membres du Grand Conseil, de me confier ta protection.
 Il plissa le nez avec un petit gloussement et dit d’un air moqueur :
 - C’est bien la première fois que je dus veiller sur quelqu’un qui n’était pas encore né ! Enfin, voilà comment, après des années d’études du comportement, d’investigations et de briefings complets, j’ai appris à te connaître. Durant vingt longues années de mon existence, je n’ai vécu que pour toi, Sorkleen. Peut-être les ai-je perdus inutilement ? Qui sait ? Mais, je ne regrette rien.
   Ternen soupira. Il croyait devoir rassurer son interlocuteur sur les sentiments qu’il éprouvait. En fait, au fond de son être, il ne savait toujours pas si ces vingt années d’efforts serviraient un jour à quelque chose. Comment réduire la violence à l’impuissance, comment réinstaurer l’ordre dans la société, comment bâtir un gouvernement impartial et juste ? Avec qui ? Avec quoi ? Toutes ces interrogations fusèrent dans son esprit, mais restaient sans réponse. Il n’y avait donc plus d’espoir dans ce monde 
glacé ! 
 Il reprit son explication, un peu désappointé :
 - Malheureusement, alors que le projet était pratiquement terminé, j’ai décidé de partir, d’abandonner mon travail, de t’abandonner. Je me suis enfui loin de tout.
 - Pourquoi ça ?
 - J’en avais assez de cette vie. Je ne supportai plus l’environnement et l’ambiance des responsables de l’expérience. Ils « fabriquaient » des êtres vivants, mais sans les aimer, les dénudants de tous sentiments. On se serait cru dans une usine confectionnant ses produits à la chaîne, sans envie, ni passion. J’étais enfermé dans une routine implacable, impitoyable. Il fallait que je me libère. Voilà pourquoi, un bon jour, je suis parti de Nùmen. Et, durant douze ans, je n’y suis plus retourné ; jusqu’à ce que…
 Ternen ferma les yeux.
 - Jusqu’à ce que quoi ? demanda Sorkleen, littéralement suspendu aux lèvres de son sauveur.
 - Les remords. L’homme, sincère, prit un air grave : oui, j’ai déploré cette « fuite », cette évasion ! Je savais que tu étais désormais « conçu », éduqué même. J’ai vécu pendant douze ans avec cette éternelle sensation de reproche et c’est pour cela que j’ai décidé de te retrouver et de te protéger. Bien sûr, cela n’a pas été facile, je l’avoue, dit-il avec un petit picotement dans la voix. Je ne t’avais jamais vu, tu n’étais pour moi que de simples données répandues çà et là, jetées pêle-mêle sur des milliers de documents, tous identiques, pareils aux innombrables feuilles d’un arbre. Mais l’envie était plus forte. 
 - Comment m’avez-vous reconnu ? s’enquiert l’enfant. 
 - Eh bien, même si je ne te connaissais pas, j’avais eu vent par différentes sources encore affectées au projet « Nelhon » qu’un jeune enfant du nom de Sorkleen s’était très récemment échappé du laboratoire de Biologie de Nùmen et je décida de me mettre aussitôt à ta recherche pour les raisons que j’ai invoquées tout à l’heure, et lorsque je t’ai aperçu au bar, bravant la foule hostile, seul, éploré, négligé, j’ai eu comme une révélation, un flash ; ce genre de choses que l’on ne peut expliquer et dont seul le cœur et l’esprit sont conscients. Mes yeux s’illuminèrent tel un feu de joie et je sentis mon sang s’embraser de plaisir, parcourant mes veines d’un seul jet. C’est alors que j’ai su. J’ai su que c’était toi. L’élu. Le sauveur. 
Il s’interrompit un instant.
 - … C’est pour cela que je t’ai demandé où tu habitais, pour avoir la confirmation de ce que je pressentais. Maintenant, je suis sûr que c’est bien toi.
 Il frissonna, s’épongeant fébrilement son front perlant de sueur. 
 - Et puis de toute façon, ajouta-t-il, je n’aurais jamais laisser un enfant se faire brutaliser ainsi, quel qu’il soit… Voilà ! Tu connais désormais toute l’histoire, et les raisons de ma présence ici, à tes côtés.
   Ternen attendit une réaction de la part de Sorkleen, mais celle-ci ne vint pas. Intrigué, il se tourna et vit l’enfant, étendu de tout son long sur le dessus de lit bleu marine, poings fermés, bouche ouverte, haletant, le souffle court et régulier. Il sourit. Dans sa tête, des pensées hétéroclites lui vinrent à l’esprit : « après tout, ce n’est qu’un gamin » ; « pourra-t-il vraiment changer les choses ? » ; « sera-t-il assez fort ? » ; « je suis responsable de lui maintenant »… Il ressentit soudain au plus profond de lui-même une inquiétude croissante qui lui rongeait l’estomac. Fatigué, les paupières lourdes, il s’assoupît à son tour. 

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