III
Nùmen ! Quatre-vingts millions d’habitants, la capitale
du Génorquen depuis plus de vingt-cinq ans. Régie
par le maire Doben, un impitoyable et scrupuleux homme d’affaires
moderne, elle fut édifiée il y a près de
trente-deux siècles par Haldir Wheals en hommage au souverain
Génol Ier , alors chef suprême du Génorquen
et considéré depuis lors comme le grand ordonnateur
de tout un peuple oppressé par les Thuys, les ennemis
jurés, et épris de liberté.
Au fur et à mesure qu’il avançait dans cet univers
infini d’asphalte et de béton, Sorkleen sentait croître
en lui une peur incommensurable, une de celle qui vous tenaille
l’estomac et vous fait battre les tempes. En longeant l’aéroport
Asminor-Ier , il fut pris d’un léger malaise et s’assit
sur un banc tout proche. Durant de longues secondes, il essayait
de reprendre son souffle mais il lui semblait que son abdomen
se figeait. Quelle sensation étrange ! Le trafic incessant
des avions, l’odeur nauséabonde émanant des cheminées
d’usines, les cris et les bruits de la cité entière
bourdonnaient à ses oreilles et il reprit son chemin
d’un pas hésitant, titubant sous l’effet de l’écrasante
pression environnante. Les avertisseurs des automobiles retentirent
de plus belle et Sorkleen se tira soudain de son implacable
torpeur. Un curieux gargouillement provenant de son ventre lui
rappela qu’il n’avait rien manger depuis plusieurs heures. Son
visage pâlit. Il devait épancher sa faim au plus
vite.
L’enseigne clignotante d’un restaurant délabré
attira son attention. Sorkleen s’approcha. L’endroit n’avait
rien de très réjouissant. Derrière une
baie vitrée presque obscène, il apercevait quelques
personnes accoudées sur un comptoir poussiéreux
et l’atmosphère qui y régnait semblait s’emplir
de fumée au gré du temps. Dehors, l’affiche lumineuse
incomplète reflétait sur le sol mouillé
une lumière rougeâtre et de vieilles colonnes mitées,
ornées d’une peinture blafarde, supportaient difficilement
l’instable bâtiment. Après une légère
hésitation, Sorkleen entra. Son regard d’enfant embrassa
en un coup d’œil toute la pièce. Les affiches sur le
mur, à demi effacées et rongées par l’humidité,
traduisaient l’ambiance de fête qui régnait céans
il y a quelques années. Depuis, une violente et sanglante
guerre civile avait décimé la plupart des quartiers
déshérités et les taudis de la ville. Une
population miséreuse, accablée par de nombreux
fléaux, s’étaient alors installée là.
La vie y était dure, la délinquance, la pauvreté
et la famine demeuraient le pain quotidien et le taux de mortalité
ne cessait de croître au fil des années. Le Maire
Doben, insensible au problème, avait même ordonné
une démolition totale de ces quartiers ; heureusement
la requête fut rejetée par le Conseil de la Ville,
sauvant ainsi la vie de millions de personnes.
-
Assieds-toi, gamin ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
La
voix joviale du barman tira Sorkleen de son évasive imagination
et, prit de court, il répondit machinalement :
-
J’ai faim !
En
disant cela, il dévisagea envieusement un appétissant
« Raakhan », le gâteau traditionnel ; succulent
mélange d’amandes et de noisettes.
-
Celui-ci me conviendrait parfaitement, déclara l’enfant.
-
D’accord ! Tiens, régale-toi ! dit l’homme en lui tendant
la pâtisserie.
Sorkleen, affamé, se jeta sur le « Raakhan »
et le dévora goulûment sous les regards amusés
des clients. Une fois rassasié, il se sentit tout de
suite mieux, oubliant, l’espace d’un frugal repas, sa triste
existence. Il sortit.
Arrivé
au seuil de la porte, il ressentit une main ferme le saisir
à l’encolure, tout en le secouant sans ménagement.
-
Hé ! Où crois-tu aller comme ça, petit
? Tu as mangé, il faut payer maintenant, tonna le barman.
-
Lâchez-moi ! hurla Sorkleen, lâchez-moi !
-
Pas avant que tu m’aies rendu ce que tu me dois ! rétorqua
le patron en secouant l’enfant de plus belle.
Sorkleen sentit son sang qui faisait battre ses tempes et il
éprouvait de grandes difficultés à respirer
tellement la force de son agresseur était considérable,
vouant à l’échec toute tentative de réaction
du garçon. L’entourage criait, insultait et crachait
sur le pauvre adolescent, lui remémorant ainsi de pénibles
souvenirs d’enfance dans lesquels il errait, délaissé
des autres, victime de sa propre nature.
Ca a toujours été comme ça. Les gens le
jalousaient, l’enviaient pour ses incroyables dons naturels
et il se sentait seul, solitaire, abandonné de tous.
Il aurait tant aimé rencontrer une personne en laquelle
il pourrait avoir confiance et qui lui témoignerait de
la sympathie, de l’affection, de l’amour. Il cherchait vainement
celui ou celle qui saurait le comprendre, lui, l’enfant pas
comme les autres. Mais cette mince lueur d’espoir semblait s’atténuer
au fil des années et il désespérait de
trouver un jour cet « être idéal »,
lorsque…
L’homme se tenait droit et immobile, plastique martiale, telle
une statue, dans l’encablure de la porte. Une sensation d’invulnérabilité
se dégageait de son impressionnante carrure. Il ajusta
une mèche de ses épais cheveux bruns. Ses yeux,
d’un gris sombre sans fond, regardaient fixement Sorkleen.
Il
s’approcha du lieu de la dispute et dit d’un ton solennel :
-
Laissez cet enfant tranquille !
Piqué
au vif, le patron du bar répliqua :
-
Reste en dehors de ça, étranger ! Ce ne sont pas
tes affaires !
Après une ultime sommation, le nouveau venu leva lentement
sa main droite, la paume ouverte tendue en direction du barman
et, en un éclair, celui-ci se retrouva à terre
! Sorkleen retomba lourdement sur le sol.
Le silence se fit. Les clients, abasourdis par l’incroyable
phénomène qui venait de se dérouler sous
leurs yeux, restèrent de longues secondes comme inanimés.
L’atmosphère était lourde et pesante. L’agresseur
gisait, les bras en croix, près du comptoir. Il semblait
mort ; seul le mouvement constant de son abdomen indiquait qu’il
vivait encore. L’enfant paraissait désemparé.
Ses lèvres, bleuies par la frayeur, tremblotaient et
des larmes montèrent à ses yeux. C’en était
trop ! Trop pour un gamin habitué à la conformité
de la vie avec les hommes de Satgen. Il couru jusqu’à
la sortie en hurlant, mais l’individu l’agrippa promptement
au passage et le mit sous son bras tel un vulgaire colis postal.
Sorkleen se débattait pour se libérer de l’étreinte
mais rien ne semblait pouvoir perturber l’impassible inconnu.
Il continua de marcher dans la rue, au milieu des gens et des
ordures, comme si de rien n’était.
Une heure après, ils arrivèrent près de
la gare. Dans le hall, une agitation sans nom régnait.
Des milliers de personnes se marchaient dessus, dans un fracas
étourdissant, et les voix des speakers diffusaient inlassablement
leurs monotones messages. L’homme continua, Sorkleen à
ses côtés. Il l’avait libéré, mais
lui tenait fermement la main et l’enfant n’entrevoyait aucune
possibilité de s’échapper. De plus, la fatigue
du trajet et le sommeil le gagnait progressivement. Sa vision
se troubla, et après un ultime kilomètre d’effort,
il s’écroula, épuisé. L’homme vacilla sous
le poids mais son visage ne laissait transparaître aucune
pitié, aucune compassion pour ce petit être, loin
de chez lui, oublié des siens et jeté bien malgré
lui dans la faune urbaine. Il le transporta sur son dos et reprit
paisiblement son interminable déambulation le long des
boulevards de la capitale.
Le léger cliquetis de la pendule de la
chambre tira Sorkleen de son profond endormissement. Il s’éveilla
en baillant, se frotta les yeux et s’étira vigoureusement.
Ce long sommeil réparateur lui avait fait du bien. Il
n’avait pas souvenance d’avoir déjà dormi dans
un lit aussi confortable que celui-ci. Il le fixa quelques secondes,
les yeux mi-clos. C’était un lit à baldaquins,
aux barreaux couverts d’or et de lumière, orné
d’un édredon jaune dégageant l’habituel parfum
de fraîcheur et de pureté d’un linge propre. Près
du moelleux matelas, une petite table de chevet soutenait une
lampe aux contours arrondis, clairsemée de franges volatiles
et légères que le souffle de la cheminée
d’aération faisait doucement frissonner. Mais la lampe
était éteinte et seuls quelques rayons de lumière
pâle épanchaient sur le lino cuivrée de
la pièce une frêle clarté. Sorkleen regarda
tout autour de lui et vit, assis sur un coin de chaise, l’air
pensif, l’inconnu qui lui avait mystérieusement sauvé
la vie. Les mains appuyées sur ses solides cuisses, il
paraissait rêver et son dos voûté tirait
fermement les plis écarlates de sa chemise à carreaux.
Ses cheveux en bataille, bardés d’épis, lui donnait
l’air d’un scientifique un peu absorbé et dépassé
par les événements s’adonnant à d’inextricables
expériences. Sorkleen aurait voulu voir son visage, le
visage de l’homme qui était peut-être enfin le
père tant attendu. Mais l’individu lui tournait désespérément
le dos, ne révélant qu’à l’obscurité
naissante ses traits secrets. L’enfant ne connaissait rien de
lui, de son physique, de son caractère, il l’imaginait
réservé, énigmatique, impénétrable,
comme habité d’une auto-satisfaction et d’un égocentrisme
presque irréductibles. Il le rêvait. Il le sentait.
Hélas, il n’avait pour vision que ce corps dissimulé
dans les pénombres de la chambre. Au fait, où
était-il ? Que s’était-il passé depuis
son évanouissement? Toutes ces interrogations se bousculaient
dans l’esprit de Sorkleen et il sentit sa mémoire défaillir.
L’inconnu se leva soudain et s’approcha lentement de l’enfant,
un peu impressionné. Il tendit sa main, faisant reculer
instinctivement son interlocuteur, et la passa tendrement dans
cette chevelure d’asphalte. Le geste, à la fois amical
et viril, paternel et humain, illumina le visage de Sorkleen
d’un large sourire, un de ces sourires d’enfants qui donne du
baume au cœur et fait oublier les soucis quotidiens. Cette fois,
il put dévisager en toute quiétude ce faciès
étranger, sachant pertinemment qu’il était bienveillant
et pacifique. C’était un visage banal. De fins sourcils
encadraient des yeux gris sombre, dans lesquels le regard de
Sorkleen se perdait ; le front, large et trapu, soutenait difficilement
une abondante et épaisse chevelure blonde ; un nez fort
régnait au centre d’un visage émacié, osseux
au teint hâlé et doré comme un champ de
blé sous les ardents rayons du soleil. Son expression
traduisait un bien-être, une joie de vivre communicative
et lorsque l’homme sourit, dévoilant de grandes dents
d’un blanc pur et éclatant, Sorkleen sentit son cœur
et son âme s’apaiser, délivrées du terrible
poids de l’inconnu. Il fut cependant stupéfait par l’imposante
carrure ; bloc de rochers charnus et corpulents qui couvraient
une envergure presque démesurée. L’homme était
fort. Mais la douce physionomie de son visage contrastait avec
la dureté de son physique et Sorkleen éprouvait
maintenant de la reconnaissance et de l’admiration pour cet
étranger qu’il avait répudié quelques heures
auparavant. Après plusieurs minutes de silence lourd
et encombrant, l’adolescent, d’une voix poussive, déclara
:
-
Je ne vous ai pas encore remercié de m’avoir sauvé
tout à l’heure (il se sentit obligé de le vouvoyer).
-
Ce n’est rien petit, répondit machinalement l’homme.
Mais, dis-moi, pourquoi ce monsieur te voulait-il du mal ?
-
Je n’ai rien fait, monsieur !, Sorkleen paraissait ému
et un peu craintif. J’avais très faim et j’ai demandé
un « Raakhan », il me l’a donné, mais… je
n’avais pas d’argent pour le payer, je suis parti et alors il
est entré dans une colère noire !
L’homme
scruta longuement son interlocuteur et demanda soudain :
-
Où habites-tu petit ?
Gêné
par cette question incongrue qui lui remémora instantanément
sa pénible existence, Sorkleen rétorqua :
-
Dans le laboratoire du Nord…
La
réponse jaillit du fond de son cœur et il sentit que
s’il donnait plus de précisions, l’individu se poserait
des question, et chercherait certainement par la suite à
le ramener au laboratoire.
-
Dans le laboratoire du Nord, hein ? Ca confirme bien ce que
je pensais : tu es donc « l’élu ! ». La voix
de l’inconnu s’emplit soudain d’une joie et d’un bonheur presque
palpables. Il frissonna de plaisir et serra contre son cœur
battant la chamade la main moite de l’enfant, un peu anxieux.
Les vibrations résonnaient dans la paume et gonflaient
les veines d’un sang brûlant de passion.
-
L’élu ? Comment ça ? De quoi parlez-vous ?, demanda
l’enfant, déboussolé par tant de tendresse et
d’affection si spontanées.
L’homme
le dévisagea, visiblement satisfait.
-
Je connais beaucoup de choses sur toi, tu sais. Peut-être
plus que tu ne peux imaginer. Je sais, par exemple, que tu t’appelles
Sorkleen, que tu es un des premiers êtres créé
artificiellement par le professeur Satgen et que, pour fuir
ton horizon prédestiné, tu t’es enfui de ton laboratoire,
effectivement situé au nord de Nùmen !
Ces affirmations tombèrent comme un couperet. L’enfant
restait figé, incapable de répondre quoi que soit,
incapable même d’articuler. Comment cet inconnu dont Sorkleen
ignorait le nom pouvait-il connaître tant de détails
sur sa vie ? Il ne s’épanchait que très rarement
en ce qui concernait sa personne, et n’ouvrait jamais son cœur.
Mais, là ! Son visage devint livide à la pensée
qu’il eut pu être victime d’un quelconque phénomène
paranormal, comme d’une hypnose. Il avait bien vu l’homme terrasser
le patron du bar d’un simple geste. Le sentiment de sympathie
qu’il avait éprouvé initialement se mua en une
sorte de méfiance, de crainte, voire de frayeur. Qui
était donc ce mystérieux personnage ? Voilà
plusieurs heures qu’il était en sa compagnie, et il ne
savait toujours rien de lui.
-
Comment savez-vous tout ça ? questionna-t-il
-
Je te l’ai dis : tu es « l’élu » ! Tu as
été choisi, en fonction de tes aptitudes physiques
et mentales hors du commun, pour protéger Nùmen
et le Génorquen.
-
Qui m’a choisi ? Personne n’a le droit de décider de
ma vie et de mon avenir ! rétorqua violemment Sorkleen.
Il trouvait les propos de l’inconnu déplacés et
acerbes. Pourtant, il lui semblait déjà avoir
entendu ces paroles. Il tenta de se remémorer ses lointains
souvenirs d’enfance mais en vain. Son esprit restait étrangement
vide, dénué de toute mémoire. Ses traits
se firent alors encore plus pâles. Et s’il était
en proie à une machination diabolique, si tout ce qu’il
avait vécu jusqu’à maintenant n’était qu’illusion,
mensonges, irréalité… Sorkleen s’affola, pris
d’une terreur ineffable qui lui torturait l’estomac ; ses jambes,
mal assurées, ne semblaient plus être en mesure
de le porter ; ses tempes bourdonnaient tel un essaim d’abeilles,
et, à bout de nerfs, il s’affala sur le lit.
-
Ca ne va pas petit ? Tu es tout pâle.
Sa
tête tourbillonnait et carillonnait dans tous les sens.
Le souffle court, encore désorienté, il murmura
:
-
Non, ce n’est rien. Juste un peu de fatigue.
-
C’est tout à fait compréhensible, et je pense
que tu devrais…
Mais
Sorkleen le coupa d’un ton péremptoire :
-
Non ! Je veux d’abord savoir qui vous a dit tout ça sur
moi et pourquoi ai-je été choisi ? Et par qui
? je veux tout savoir !
L’assurance de l’enfant était telle que l’homme fut légèrement
impressionné. Il répondit :
-
D’accord, je vais tout te raconter. Installes-toi, car cela
risque d’être long.
Sorkleen obéit, se redressa et s’assit confortablement,
genoux en croix, le dos appuyé contre l’épais
édredon de plumes. L’homme se rengorgea et, d’une voix
monocorde, entama son récit :
-
Bien ! Tout d’abord, il faut que tu saches que je m’appelle
Ternen ; Ternen Bhanon. J’habite à Nùmen depuis
plus de trente ans avec ma fille Midilhen, qui a, à peu
près, le même âge que toi, et mes deux fils
Etsinar et Isvhin. Je travaille pour l’Armée Génorquéenne.
Voilà tout ce que tu dois savoir sur moi… pour le moment
en tout cas, rajouta-t-il.
-
Mais d’où tenez-vous vos pouvoirs surnaturels ? s’empressa
de répliquer Sorkleen.
-
Je ne t’en dirais plus à mon sujet que plus tard, dit
Ternen, non sans un sourire plein de malice.
Sorkleen baissa la tête, résigné.
-
C’est bon, je vous écoute.
-
Merci, répondit Ternen. Voilà : il y a plusieurs
centaines d’années, le chaos, la terreur et la violence
régnaient en maître sur Nùmen qui
n’était alors qu’une ville secondaire du Génorquen.
Certains scientifiques, essentiellement des biologistes spécialistes
en la création de vie artificielle, décidèrent,
pour enrayer ces incessantes vagues de folie sociale et débarrasser
la cité de tous ses truands, de se réunir en un
Grand Conseil afin d’établir un projet ultra-secret qu’ils
baptisèrent « Nelhon ». Cette expérimentation
consistait à la création artificielle d’un être
suprême, doté de pouvoirs surnaturels et d’une
intelligence largement supérieure à la normale.
Cependant, de tergiversations en disputes, le projet fut abandonné
puis délaissé durant de longues années.
Jusqu’à ce que le professeur Satgen, éminent jeune
diplômé de l’Université de Nùmen,
et ses adjoints ne tombent dessus par le biais d’un rapport
confidentiel adressé par le Grand Conseil au Gouvernement.
C’est le maire Doben qui décida alors de reprendre cette
expérience et, surtout, de la financer sous la couverture
de l’utilisation d’armes nucléaires contre les voisins
Thuys ; ce qui ne manqua de sensibiliser la population, étonnée
de tels déficits dans la trésorerie de la ville.
Et c’est ainsi qu’après des années de travail
acharné, de recherches poussées, d’études
exhaustives et d’efforts considérables, tu es né.
Toi, Sorkleen, l’enfant-messie attendu par tout un peuple brimé
par tant de conflits et d’injustices ». Ternen soupira.
« On compte sur toi, mon
garçon
».
Le silence se fit. L’atmosphère pesante du début
était retombée. Le froissement léger des
ailes des papillons s’ébattant joyeusement en frivoles
acrobaties se mêlait aux douces senteurs âcres des
précoces coquelicots et des pourpres tulipes printanières.
Un vent délicat emplissait la chambre de sa tiédeur
apaisante, faisant vaciller la flamme de l’unique bougie allumée
qui éclairait insuffisamment la salle. Celle-ci, contiguë
au grand parc municipal vêtu, avec le printemps naissant,
d’un grand manteau vert tendre, se chargea d’un air nouveau.
Ternen, reprenant lentement son souffle, scrutait l’enfant avec
attention et discerna au coin de ses grands yeux bleus une larme,
limpide et claire, dans laquelle se reflétait son image.
-
Tu es sans doute un peu désabusé et aussi un peu
déçu. Je le comprends parfaitement, claironna-t-il.
Mais il faut que tu saches que…
Sorkleen
l’interrompit à nouveau, visiblement dépité
:
-
Alors, ça c’est passé comme ça ! C’est
« ça » ma vie ! C’est « ça »
mon destin !. La voix de l’adolescent se fit plus dure : J’ai
été « programmé », comme un
simple ordinateur ; mes envies, mes émotions, mes sentiments
ne sont qu’artifices, qu’illusions ! Je n’existe pas réellement.
Toute mon existence a été commandée en
permanence, dirigée à mon insu par une personne
étrangère…
Il
éclata subitement en sanglots.
-
Mais vous, dit-il entre deux reniflements, comment savez-vous
tout ça sur moi ? Je ne vous pourtant jamais rencontré
et, de plus, je ne crois pas vous avoir donné des renseignements
me concernant.
-
L’explication est toute simple, répondit Ternen peu surpris
par l’attitude du garçon. En tant que militaire, j’ai
été rapidement mis au courant par mes supérieurs
de la reprise du projet « Nelhon », et après
mûre réflexion, ces derniers ont décidé,
en accord avec les nouveaux membres du Grand Conseil, de me
confier ta protection.
Il
plissa le nez avec un petit gloussement et dit d’un air moqueur
:
-
C’est bien la première fois que je dus veiller sur quelqu’un
qui n’était pas encore né ! Enfin, voilà
comment, après des années d’études du comportement,
d’investigations et de briefings complets, j’ai appris à
te connaître. Durant vingt longues années de mon
existence, je n’ai vécu que pour toi, Sorkleen. Peut-être
les ai-je perdus inutilement ? Qui sait ? Mais, je ne regrette
rien.
Ternen soupira. Il croyait devoir rassurer son interlocuteur
sur les sentiments qu’il éprouvait. En fait, au fond
de son être, il ne savait toujours pas si ces vingt années
d’efforts serviraient un jour à quelque chose. Comment
réduire la violence à l’impuissance, comment réinstaurer
l’ordre dans la société, comment bâtir un
gouvernement impartial et juste ? Avec qui ? Avec quoi ? Toutes
ces interrogations fusèrent dans son esprit, mais restaient
sans réponse. Il n’y avait donc plus d’espoir dans ce
monde
glacé
!
Il
reprit son explication, un peu désappointé :
-
Malheureusement, alors que le projet était pratiquement
terminé, j’ai décidé de partir, d’abandonner
mon travail, de t’abandonner. Je me suis enfui loin de tout.
-
Pourquoi ça ?
-
J’en avais assez de cette vie. Je ne supportai plus l’environnement
et l’ambiance des responsables de l’expérience. Ils «
fabriquaient » des êtres vivants, mais sans les
aimer, les dénudants de tous sentiments. On se serait
cru dans une usine confectionnant ses produits à la chaîne,
sans envie, ni passion. J’étais enfermé dans une
routine implacable, impitoyable. Il fallait que je me libère.
Voilà pourquoi, un bon jour, je suis parti de Nùmen.
Et, durant douze ans, je n’y suis plus retourné ; jusqu’à
ce que…
Ternen
ferma les yeux.
-
Jusqu’à ce que quoi ? demanda Sorkleen, littéralement
suspendu aux lèvres de son sauveur.
-
Les remords. L’homme, sincère, prit un air grave : oui,
j’ai déploré cette « fuite », cette
évasion ! Je savais que tu étais désormais
« conçu », éduqué même.
J’ai vécu pendant douze ans avec cette éternelle
sensation de reproche et c’est pour cela que j’ai décidé
de te retrouver et de te protéger. Bien sûr, cela
n’a pas été facile, je l’avoue, dit-il avec un
petit picotement dans la voix. Je ne t’avais jamais vu, tu n’étais
pour moi que de simples données répandues çà
et là, jetées pêle-mêle sur des milliers
de documents, tous identiques, pareils aux innombrables feuilles
d’un arbre. Mais l’envie était plus forte.
-
Comment m’avez-vous reconnu ? s’enquiert l’enfant.
-
Eh bien, même si je ne te connaissais pas, j’avais eu
vent par différentes sources encore affectées
au projet « Nelhon » qu’un jeune enfant du nom de
Sorkleen s’était très récemment échappé
du laboratoire de Biologie de Nùmen et je décida
de me mettre aussitôt à ta recherche pour les raisons
que j’ai invoquées tout à l’heure, et lorsque
je t’ai aperçu au bar, bravant la foule hostile, seul,
éploré, négligé, j’ai eu comme une
révélation, un flash ; ce genre de choses que
l’on ne peut expliquer et dont seul le cœur et l’esprit sont
conscients. Mes yeux s’illuminèrent tel un feu de joie
et je sentis mon sang s’embraser de plaisir, parcourant mes
veines d’un seul jet. C’est alors que j’ai su. J’ai su que c’était
toi. L’élu. Le sauveur.
Il
s’interrompit un instant.
-
… C’est pour cela que je t’ai demandé où tu habitais,
pour avoir la confirmation de ce que je pressentais. Maintenant,
je suis sûr que c’est bien toi.
Il
frissonna, s’épongeant fébrilement son front perlant
de sueur.
-
Et puis de toute façon, ajouta-t-il, je n’aurais jamais
laisser un enfant se faire brutaliser ainsi, quel qu’il soit…
Voilà ! Tu connais désormais toute l’histoire,
et les raisons de ma présence ici, à tes côtés.
Ternen attendit une réaction de la part de Sorkleen,
mais celle-ci ne vint pas. Intrigué, il se tourna et
vit l’enfant, étendu de tout son long sur le dessus de
lit bleu marine, poings fermés, bouche ouverte, haletant,
le souffle court et régulier. Il sourit. Dans sa tête,
des pensées hétéroclites lui vinrent à
l’esprit : « après tout, ce n’est qu’un gamin »
; « pourra-t-il vraiment changer les choses ? »
; « sera-t-il assez fort ? » ; « je suis responsable
de lui maintenant »… Il ressentit soudain au plus profond
de lui-même une inquiétude croissante qui lui rongeait
l’estomac. Fatigué, les paupières lourdes, il
s’assoupît à son tour.
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