Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XX
Illusions

XX

   Tôt le lendemain, Atrios entra dans la chambre des deux enfants et les tira du lit sans ménagement.
- Allons, debout paresseux ! Le soleil est déjà levé, lui !
Encore ensommeillée, Midilhen se redressa, se frotta les yeux et s’étira de tout son long sur le matelas. De son côté, Sorkleen, l’air grognon, ronchonna un moment :
- Oh ! Atrios ! s’il te plaît, encore un peu… J’ai tellement sommeil…
Alors qu’il s’apprêtait à se recoucher, Midilhen se jeta soudainement sur son compagnon et le bourra de coups d’oreiller en riant.
- Allez, lève-toi ! Flemmard !
Sorkleen marmonna quelques paroles incompréhensibles, puis passa la tête par-dessus la couverture, les yeux à moitié fermés, ébloui par le soleil qui filtrait par la fenêtre.
- Arrête, Midilhen ! C’est pas drôle ! Arrête, je te dis !
Cette dernière ôta le reste de couverture qui enveloppait le garçon. Il n’avait plus qu’à se lever. Sorkleen bailla à s’en décrocher la mâchoire puis s’assis sur le rebord du sommier.
- Bien, on vous attend au restaurant dans dix minutes ! Dépêchez-vous de vous préparer ! ordonna Atrios.

   Le petit déjeuner fut rapidement englouti par les quatre amis. Ils réglèrent la note de l’hôtel puis se dirigèrent vers le port de Fladir, capitale homonyme du pays de Fladir. Atrios, toujours parfait dans son rôle de grand organisateur, loua un bateau à la capitainerie et obtint les services d’un marin du coin afin d’emmener la petite troupe vers la ville de Cynhiar, où se trouverait le fameux temple rouge que Sorkleen avait aperçu dans ses visions.
   L’embarcation, sans être luxueuse, était très spacieuse et très fonctionnelle. Pourvu seulement de deux cabines, le bateau possédait néanmoins un pont en hauteur qui servait de terrasse flottante, abritée par une longue bâche verte, et d’où l’on pouvait contempler le splendide paysage environnant. Atrios et Ternen s’y trouvaient et discutaient tranquillement. Midilhen était assise à la poupe du bateau et observait les remous du moteur dans l’eau et le sillon régulier que traçait le gouvernail sur la mer. Le vent claquant dans ses cheveux blonds, les yeux rêveurs et pensifs, elle avait l’air d’une déesse. Sorkleen, qui visitait la cabine de pilotage, ne la quittait pas du regard. A ce moment plus qu’à un autre, il l’aimait follement. Peut-être cette attitude si placide, si humaine ? Ces derniers temps, il n’avait connu qu’une Midilhen triste ou soucieuse, et de la voir enfin apaisée le rendait infiniment heureux. Ainsi accoudée au bastingage du bateau, elle ressemblait aux millions de jeunes filles qui partent faire un tour en mer. Elle était si normale…
   Mais Midilhen n’est pas comme toutes les autre filles. De la même façon que Sorkleen ne ressemble en rien aux garçons de son âge.
   Et c’est certainement cette différence qui les unit si profondément.

   Parfaitement guidé par le pilote automatique, le bateau ne mit qu’une demi-heure pour couvrir la trentaine de kilomètres séparant Fladir de Cynhiar. Il accosta à un petit débarcadère de pêcheur et le marin lança alors l’amarre à une personne se trouvant sur le ponton. Celle-ci enroula la corde autour d’une bitte en bois vermoulu, rongé par l’humidité, puis il fit un nœud qu’il serra fortement.
   L’endroit était très sale, la passerelle, dont les pilotis étaient fouettés par une eau croupie, grinçait continuellement, et le ressac faisait s’échouer sur la grève des bourses en plastique et des boites métalliques. Le manque d’hygiène qui s’offrait à nos compagnons en était presque obscène. Les quelques marins présents sur le ponton scrutaient les nouveaux arrivants d’un œil inquisiteur et semblaient murmurer quelques bribes de mots que l’on pouvait prendre pour des injures. Le ciel s’étant voilé derrière un rideau de nuages grisâtres, l’atmosphère était étrange. L’humidité ambiante conjuguée à l’accueil glacial de la part des autochtones concourrait à créer une sorte d’animalité entre Sorkleen et ses amis et les pêcheurs locaux qui les attendaient. Animosité qui ne pouvait trouver sa source que dans l’étroitesse d’esprit des gens du pays, peu enclins à recevoir des « étrangers », et encore moins à les tolérer.

   La ville de Cynhiar possédait une architecture quelque peu particulière. Elle s’échelonnait de bas en haut comme les marches d’un escalier, avec une forte concentration d’habitations près du port et de la mer, étayant ainsi l’opinion que s’était faite Sorkleen, à savoir que Cynhiar était une petite bourgade paisible et rustique, vivant essentiellement de la pêche.
   Au fur et à mesure que le relief s’élevait, l’occupation des maisons devenait de plus en plus sporadique jusqu’à ce que la ville termine son expansion à quelques encablures de ruines éparses et nébuleuses, situées au sommet d’une colline et qui surplombaient tout le bourg.
- Nous y sommes ! Voici le temple de Cynhiar, tout en haut de la colline que vous apercevez là-bas, s’écria Atrios.
Sorkleen fronça les sourcils comme pour mieux discerner les ruines.
- Mmh, c’est curieux… mais… dans mes visions, le temple était en parfait état de conservation… Alors que là… il ne reste plus que des ruines. Tu es sûr que c’est le bon temple, Atrios ?
Ce dernier hocha la tête en guise d’approbation.
- En tout cas, vu ce qu’il reste du temple, je ne suis pas certain que l’on pourra en tirer quelque renseignement, objecta Ternen. « Bah ! Nous verrons bien ».

   Ce qui avait frappé les nouveaux venus était cette sorte de négligence des habitants envers ces ruines qui, vexées d’être ignorées d’une telle façon, semblaient les toiser et les défier du haut de leur colline. Autrefois, elles devaient avoir une forte signification symbolique, peut-être même étaient-elles un haut lieu de culte d’une ethnie fortement pieuse. Mais aujourd’hui, si l’on regarde l’indifférence notoire dont font preuve les citadins à leur égard, on s’aperçoit que les ruines ne sont plus qu’un morceau de passé tombé aux oubliettes et que le temps finira par détruire inexorablement. Ce sentiment d’abandon est renforcé par la vétusté extrême du temple qui jure avec la relative jeunesse de la ville. Le temple n’est donc plus qu’un tas de cailloux à moitié érodés. Il fait partie du paysage, du décor, auquel on s’est habitué mais dont on ne prête plus vraiment attention. De plus, à en juger par la médiocrité des habitations et des rues, la municipalité ne doit tirer aucun revenu touristique du temple, ou peut-être ne cherche-t-elle pas à l’exploiter suffisamment…

   Les quatre amis se mirent en route pour le temple. Sur les conseils d’Atrios, ils empruntèrent un petit chemin rocailleux et sinueux qui grimpait à flanc de montagne mais qui évitait ainsi de traverser la ville elle-même, ce qu’aucun d’entre eux n’avaient envie. Tout en marchant, Atrios expliquait brièvement l’histoire du temple à ses compagnons :
- En réalité, le temple de Cynhiar est beaucoup plus vieux que l’on ne pense, il a près de vingt mille ans, mais on ignore par qui il a été édifié et en l’honneur de quel culte…
- Midilhen m’a parlé d’une ville antique qui se trouverait à proximité du temple, coupa Sorkleen.
Un peu essoufflé par la montée, Atrios observa un silence puis répondit :
- En effet… Elle se trouve en aval du temple… Mais elle aussi est plus récente que le temple. Je pense que les constructeurs du monument ont voulu d’abord ériger une sorte de lieu saint voué à je ne sais quel dieu, puis la ville s’est développé dans la vallée. Mais ses habitants ne sont restés que quelques millénaires car le manque de ressources se faisait cruellement sentir et la population a fini par se rapprocher de la mer - contournant ainsi la colline du temple – qui offrait beaucoup plus de richesses et de mobilité. Au début, ce n’était que des ethnies nomades qui allaient et venaient vers le Fladir par la mer puis il y a plus de deux mille ans, la population s’est sédentarisée et Cynhiar a vu le jour.
Midilhen se rapprocha de Sorkleen et lui glissa à l’oreille :
- Ah oui ! Il est incollable, n’est-ce pas ?
Sorkleen haussa les sourcils d’admiration et sourit.

   Au bout d’une vingtaine de minutes d’ascension, tous arrivèrent au sommet de la colline. Le temple de brique rouge que Sorkleen avait aperçu dans ses cauchemars s’offrait enfin à eux !
   Si la majeure partie de l’ossature du temple s’était effondrée et que gisaient ça et là des pans de mur ou des débris de colonnes, l’entrée du temple avait été étrangement conservée. La couleur rouge des briques s’était ternie avec le temps et elle ne se présentait plus maintenant que par traces disparates un peu partout sur la façade extérieure. Cela n’avait plus rien à voir avec la perfection architecturale entrevue par Sorkleen mais il pouvait tout de même espérer y trouver réponse à ses nombreuses interrogations concernant notamment les Fluides Vitaux.
   De l’édifice originel ne restait plus donc que l’entrée avec ses quatre colonnes, qui soutenaient une grande voûte centrale, certes en piteux état, mais qui avait résisté aux ravages de l’érosion et du climat. Tout le reste avait cédé sous le poids du temps et s’était écroulé.
   Sorkleen, excité à l’idée d’en apprendre un peu plus sur lui-même, se dirigea d’un pas rapide vers l’entrée du monument. Atrios le coupa dans son élan :
- Ne te presse pas, mon jeune ami, nous avons tout notre temps. Viens plutôt jeter un coup d’œil sur la ville antique que tu mentionnais tout à l’heure.
Le garçon hésita, puis se résigna et rejoignit Atrios. Ce dernier le prit par l’épaule et le mena au bord de la colline, là où l’herbe disparaissait sous les rochers et d’où l’on pouvait découvrir toute la ville antique. Atrios s’était rapproché de Sorkleen depuis les mésaventures au village des Sages Saals. Lui et Ternen se sentaient un peu coupables vis-à-vis de l’enfant et Atrios, se doutant un petit peu que la suite des événements ne seraient pas non plus de tout repos pour Sorkleen, essayait de ménager l’adolescent, de lui faire prendre son temps pour qu’il savoure pleinement ces moments tous réunis.
Il lui parlait comme un père à son enfant :
- Tu vois, dit-il en étendant le bras, la ville antique n’était pas bien grande. Tu te doutes bien de l’importance du temple quand tu vois la taille qu’il a et l’endroit dans lequel il est situé, comme ca, au sommet d’une colline, surplombant la vieille cité, comme un symbole de puissance et de domination sur les Hommes.
Il marqua une pause et embrassa du regard toute la vallée, les yeux froncés sous ses sourcils broussailleux, sa longue barbe battue par le vent.
- Ne sous-estime pas ce temple, mon ami ! Ce serait commettre une grave erreur…
Puis, il s’éloigna, laissant Sorkleen seul face à ces vestiges du passé, usés par le temps qui passe, recouverts de lichen, jalonnant le sol de petits blocs fragiles ou de gros rochers imposants. Le Temple était à la fois celui qui avait résisté mais aussi celui qui avait asservi les Hommes, celui qui les avait dominé et qui les avait fait vivre.
- Finalement, pensa le garçon, ce temple a peut-être plus de pouvoir que je ne pensais. S’il a été l’objet de tant d’adoration et qu’il renferme autant de mystères, c’est qu’il pourra sans doute m’aider à moi aussi ! Oui, c’est ça ! Les Hommes qui l’ont bâti ont mis toutes leurs croyances et tous leurs espoirs en lui, en pensant qu’il pourrait leur apporter le bonheur. Pourquoi ne serait-il pas capable d’utiliser à nouveau son « pouvoir » pour m’apporter la lumière ?
Soudain, une voix le tira de ses pensées. C’était Midilhen.
- Hé ! Sorkleen ! Tu viens ou tu continues à rêvasser ? Atrios veut entrer dans le temple… Allez !
- J’arrive !

   En procession, ils pénétrèrent dans le bâtiment et arrivèrent rapidement dans l’immense salle renfermant la voûte centrale.
   Le spectacle s’offrant à leurs yeux était saisissant. Tout le long des murs, s’étalant aussi bien en hauteur qu’en longueur, des dizaines d’inscriptions singulières étaient gravées à même la roche. Il y avait là de gigantesques fresques et d’innombrables caractères indéchiffrables, plusieurs dessins aussi et d’autres nombreuses gravures lapidaires qui représentaient une grande diversité d’objets et d’icônes.
- L’état de conservation est remarquable, objecta Ternen. Regardez là !… Et là !… On a l’impression de gravures récentes.
- C’est toujours aussi imposant ! ajouta Midilhen.
- Et regardez, il y en aussi au plafond !… et… et sur le sol !… Vous avez remarqué ? On ne marche plus sur l’espèce de roche grossière qu’il y a à l’entrée, ce dallage est beaucoup plus raffiné et beaucoup mieux conservé… constata Sorkleen. C’est magnifique !
Atrios, silencieux, arpentait la salle en suivant le cercle qu’elle décrivait. Les mains jointes derrière le dos, il paraissait réfléchir.
   Les peintures et gravures montraient des formes rondes, que l’on pouvait prendre pour des planètes, des milliers de points d’une couleur beaucoup plus claire s’entremêlaient, formant comme une voûte céleste étoilée et s’étendaient sur la majeure partie des murs, du sol et du plafond. Somptueusement ornées, ces fresques étaient ponctuées ça et là par des caractères impossibles à comprendre pour nos quatre amis. Tantôt des longs traits étirés, tantôt des barres très courtes et fines, tout cela assemblé en un schéma esthétiquement très approfondi mais qui semblait dénué de tout sens.
   Sorkleen était littéralement collé aux parois, tâtant les murs, parcourant les gravures les yeux écarquillés, comme absorbé par ce fascinant mélange de formes. Atrios quant à lui avait effectué un bref tour de la salle et se tenait maintenant au milieu de la pièce.
- Ce temple est un puits de savoir ! dit-il subitement
Les autres se retournèrent, surpris par l’écho de ces paroles.
Il continua :
- Oui, il est très précieux… Il va nous apprendre beaucoup de choses… C’est extrêmement intéressant ! Oui, oui… Il prenait un air mystérieux qui amusait ses compagnons. Puis, se tournant vers eux, il s’écria : « Voyons, ne restez pas là collés comme des sangsues à ces murs ! Venez donc au centre de la pièce, vous aurez une vision plus "instructive" de l’ensemble ! »
Sorkleen, Ternen et Midilhen s’exécutèrent et, adossés les uns aux autres, ils observèrent une nouvelle fois les parois gravées. Prises dans leur intégralité, les fresques dévoilaient des blocs de pierre plus apparents et qui formaient bel et bien le dessin de cartes géographiques et le contour de continents et territoires vraisemblablement existants. Mais l’on pouvait également y entrevoir des silhouettes de créatures chimériques, de végétaux difformes, d’êtres ressemblant fortement à des Hommes qui étaient assemblés en une masse grouillante, comme la description d’une bataille ou d’une guerre.
- C’est… C’est… je n’arrive pas à y croire, bégaya Ternen, époustouflé tout comme les deux enfants.
- En effet, rétorqua Atrios. « Et si vous observez bien attentivement, les dessins sur ces murs ne s’apparentent en rien à quelque chose que nous connaissons. Les formes sont bien conservées mais floues. Regardez ces plantes, je n’en connais pas de telle dans le monde… Et ces êtres… Ils ont certes l’air d’avoir quatre membre et une tête mais leur taille est démesurée… ». Atrios réfléchit un court instant, puis poursuivit : « Et, à vrai dire, c’est ca qui m’inquiète le plus ! Je n’arrive pas à identifier ce que représentent ces fresques et ces caractères, tout ceci n’a rien à voir avec ce que nous connaissons de par notre univers. C’est très curieux… En s’y penchant de plus près, on peut même remarquer ces drôles d’engins aériens et ces petits appareils terrestres gravés avec ce qui semble être le récit lapidaire d’une bataille ancienne…»
- … ou future, ajouta Sorkleen.
Atrios ne fut guère étonné par la réplique du jeune adolescent.
- Mmh… Cela n’est pas impossible. Vous savez, j’ai beaucoup vécu et, en fouillant dans mes mémoires, je n’ai souvenance d’aucune guerre avec des engins militaires de cette espèce ou des « soldats » d’un type étranger à celui dont nous avons l’habitude…
- Des descriptions de conflits futurs, comment cela se peut ? demanda Ternen, qui allait de surprises en surprises.
- Je n’en sais rien, mon cher. Je n’en sais rien, conclut Atrios, dépité. « Cependant… »
- Oui, qui y a-t-il ?
- Eh bien, tous ces caractères incompréhensibles et ces peintures bizarres traitent sûrement de choses qui, aussi extravagant que cela puisse paraître, ne se sont pas encore passées, mais le plus surprenant pour moi reste encore cette grande fresque présente ici, près de cette faille…
Il pointait du doigt plusieurs gravures plus primitives que les autres. L’on y voyait des formes triangulaires, des traits qui jaillissaient, des dessins en forme de vagues, des carrés morcelés, des zébras…
- A mon avis, continua Atrios – et vous n’allez peut-être pas me croire – mais il s’agit d’une évocation de la Grande Catastrophe qui a eu lieu en 583 C.A. et qui a englouti une grande partie des terres d’Asfhlon. Regardez ces triangles, on dirait des volcans avec la lave et la fumée qu’ils crachent… et ces sortes de vagues sont peut-être des raz-de-marée… sans oublier ces trous dans la roche, certainement sensés représenter les violents séismes que ce cataclysme a engendré…
- Mais, je croyais que Cynhiar avait été bâtie après la Grande Catastrophe, objecta Ternen.
- La ville, oui ! Mais le temple… Il est beaucoup plus vieux ! Et puis, n’oublie pas que le Fladir est l’un des rares territoires à avoir résisté au désastre, même s’il a été durement touché… De plus, cet événement ici gravé paraît être l’unique lien avec le monde d’aujourd’hui. Il traite de quelque chose de passé, d’antérieur à notre époque mais que nous connaissons et dont nous avons les preuves matérielles et historiques, des écrits, des récits, des vestiges… Mais tout le reste… les autres fresques… elles évoquent, de mon point de vue, des faits qui ne se sont pas encore produits ou qui arriveront peut-être un jour futur…
   Midilhen buvait les paroles du vieux sage et contemplait les murs de la salle. Toutes ces mystérieuses gravures l’intriguaient fortement et commençaient même à l’inquiéter. Elle chercha la main de Sorkleen pour la serrer dans la sienne ; mais, curieusement elle ne rencontra que du vide… Surprise, elle se retourna et ne put retenir un cri :
- Sorkleen !…
L’enfant avait disparu !
- Sorkleen ! Sorkleen ! Où es-tu ? Mais… comment ? ! s’écria-t-elle. Elle tira son père par la manche de sa veste : « Papa ! Papa ! Regarde ! Sorkleen n’est plus là ! Où est-il, papa ? Je ne le vois plus !… Il était là, il y a à peine une minute ! Papa !.. »
Ternen fit volte-face à son tour et constata effectivement l’absence du garçon. Aussi paniqué que sa fille, il se mit à courir dans toute la pièce en appelant :
- Sorkleen ! Sorkleen ! Sorkleen !
Mais aucune réponse ne lui parvint en retour, seulement l’écho de sa voix contre les parois.
- C’est incompréhensible, s’exclama-t-il, où a-t-il bien pu passé ? Il n’est pas sorti, nous l’aurions entendu ou, au moins, aperçu… C’est incroyable !… Et il continuait à appeler : « Sorkleen, tu es là ? ».
Atrios, également stupéfait par la disparition de l’adolescent mais qui essayait comme en toute circonstance de garder son flegme, pénétra au-dehors, à l’entrée du temple, et regarda aux alentours. Il ne vit que la colline battue par le vent et le soleil qui tentait désespérément de percer l’épaisseur des nuages. Pas de Sorkleen à l’horizon. C’était inexplicable.
   De toute évidence, il n’avait pu s’enfuir, ses compagnons ne l’ayant quitté des yeux que quelques secondes et puis Atrios l’aurait entrevu dévalant la colline. Donc c’est à l’intérieur du bâtiment qu’il s’est volatilisé. Atrios revint sur ses pas. Dans la semi-obscurité de la salle aux fresques, Midilhen sanglotait en hoquetant tandis que Ternen cherchait sans conviction aucune une quelconque faille dans la roche. Mais l’enfant restait introuvable.
Le père de Midilhen, découragé, lança à Atrios :
- Tu l’a trouvé ? Il est dehors ?
Atrios secoua la tête. Puis, il s’accroupi aux côtés de Midilhen et lui posa la main sur l’épaule.
- Allons, allons ! dit-il. Sois forte ! Ne te laisse pas abattre ! Je suis convaincu que Sorkleen n’est pas très loin…
Elle leva sur lui des yeux embués de larmes.
- Tu crois ? Mais comment se fait-il qu’on ne le voit plus ? Et où est-il passé ?
- Je ne vais pas te mentir, je ne suis pas en mesure d’expliquer ce qui vient de se passer… néanmoins, j’ai le pressentiment que, malgré les apparences, Sorkleen est avec nous, dans ce temple. Seulement, nous ne le voyons pas.
- Que veux-tu dire ? demanda-t-elle en reniflant.
- Je n’arrive pas à éclaircir mes pensées… Mais depuis que nous sommes entrés ici, je sens comme un savoir caché qui se dissimule sous ses roches et que les fresques qui sont gravées essaient de nous faire comprendre… Je crois… que… Sorkleen a en quelque sorte entendu leur appel. Et le temple lui a ouvert ses vraies portes. Celles d’une autre dimension, dans laquelle nous n’avons pas notre place !
Midilhen frissonna malgré elle. « Une autre dimension », cela semble inconcevable ! Et pourquoi Sorkleen y aurait-il eu accès ? Peut-être parce qu’il a un rapport étroit avec ce pouvoir des Fluides Vitaux… Mais dans ce cas-là, pour quelle raison ne s’est-il produit aucun phénomène « réel » dans le temple en présence du garçon ?

   L’esprit de la jeune fille s’embrouilla d’un seul coup. Elle croyait Sorkleen perdu. Et cette idée de se séparer de celui qui enchantait son existence lui était insupportable. Elle aurait tout donner pour qu’il soit encore là, avec elle. Elle se rendit soudain compte que l’étrange disparition de son ami lui ôtait toute raison de vivre.
   Eperdue, elle sortit du temple en pleurant. N’allait-elle jamais revoir Sorkleen ?

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