II
Durant plusieurs années, le développement et
l’éducation de Sorkleen ne paraissaient pas
connaître de limites. Il grandissait et apprenait à une
vitesse vertigineuse, se servant d’ordinateurs ultra
sophistiqués comme de simples encyclopédies,
dévorant livres et dictionnaires, et à l’âge
de douze ans, son savoir était à la fois immense
et exhaustif ; physique, astronomie, mathématiques,
littérature n’avaient plus de secrets pour lui.
En même temps que croissaient ses capacités
intellectuelles, son corps aussi se transformait peu à peu.
Il mesurait à présent aux alentours d’un
mètre cinquante-cinq (supérieur à la
normale des enfants de cet âge), avait les yeux bleus
qui parfois viraient au gris lorsque la lumière était
faible, ses cheveux étaient mi-longs et bruns.
Une curieuse faculté psychique qu’il ne pouvait
contrôler accompagnait ce développement fulgurant.
L’enfant percevait parfois dans son esprit des images
instantanées, sous la forme de flashes violents, qui
lui montrait des événements qu’il ne
connaissait pas et dont il ne pouvait expliquer l’origine.
Voyait-il des faits sortis du passé ou des épisodes
du futur ? Il ne savait et cela le torturait. A
plusieurs reprises il essaya d’en discuter avec le
professeur Satgen, mais ce dernier, scientiste convaincu,
n’y prêtait guère attention et résolvait
le problème en invoquant un possible trouble cérébral ;
après tout, Sorkleen était l’un des premiers
produits de la nouvelle biologie artificielle, et, comme
dans toute expérience scientifique inédite,
il pouvait y avoir des effets négatifs non désirés
sur le long terme.
Un jour, alors qu’il se rendait à une visite
médicale de routine en compagnie du professeur Satgen,
Sorkleen croisa le chemin de l’un des collaborateurs
de Satgen, le docteur Esdagos.Ce dernier s’arrêta
pour le saluer et, instantanément, des visions terribles
se déchaînèrent dans la tête de l’enfant.
Il y distinguait maladroitement un paysage, puis une route,
la nuit, une lumière crue et il entendait des cris de
lamentations, comme des appels au secours, puis des silhouettes à même
le sol qui tendaient les mains vers le ciel. Et soudain, plus
rien. Sous l’effet du choc, l’enfant s’était
effondré, les mains et les genoux à terre, transpirant,
tentant tant bien que mal de reprendre son souffle.
- Allons ! Que t’arrive-t-il ? s’exclama
Satgen. Relève-toi, voyons ! Ca suffit, allez… !
Sorkleen se redressa lentement, le regard empli de tristesse
et d’effroi, implorant malgré lui le soutien du
professeur.
- Je… Je… balbutia-t-il.
- Qu’y a-t-il donc ? Parle !
Mais il ne pouvait articuler un mot. Satgen, courroucé,
cria :
- Si tu essaies de m’apitoyer en jouant les malades,
dis-toi bien que tu perds ton temps ! Je t’ai prévenu
suffisamment longtemps à l’avance que tu aurais à passer
cette visite médicale alors ne fais pas l’enfant
s’il te plaît ! Debout maintenant ! Allons-y… !
Il empoigna le garçon et le releva entièrement.
- Voilà qui est mieux !
Le docteur Esdagos regardait la scène avec un sentiment
de pitié et de compassion envers Sorkleen. En lui tapotant
l’épaule, il dit :
- Allez, mon bonhomme ! Un peu de courage ! Ce n’est
rien.
Le professeur Satgen serra la main de son confrère puis
pressa le pas, traînant l’enfant derrière
lui. Il se retourna un moment et cria au docteur :
- Tu n’oublies pas notre réunion samedi, n’est-ce
pas ?
Esdagos répondit sur le même ton :
- Non, je regrette, j’ai posé mon congé pour
la fin de la semaine, ma femme et moi partons chez des amis.
Je ne rentrerai que lundi.
- Petit veinard, va ! Profite bien de ton séjour,
dans ce cas ! Au revoir !
- Merci. Au revoir !
Puis il partit.
Sorkleen ferma les yeux, une larme roulant sur sa joue.
Le lundi suivant, des proches du docteur Esdagos téléphonèrent
au laboratoire, leur annonçant une triste nouvelle : il
s’était tué dans un accident de la route
la veille au soir, son épouse avait été gravement
blessée mais elle avait survécu.
L’information se répandit et tout le personnel fut consterné,
car Esdagos était un homme dévoué, fort apprécié dans
le service.
Le professeur Satgen ne jugea pas essentiel d’en aviser Sorkleen. Toutefois,
le jeune garçon l’apprit par l’un des anciens collaborateurs
du défunt. Bouleversé, il crut bon de raconter à Satgen
le détail des visions qu’il avait eu peu avant le drame.
- Mais enfin ! La route sombre, les blessés gisant sur le sol… tout
ce que j’ai vu est le reflet de ce qui s’est vraiment passé,
Professeur !
- Assez ! s’emporta Satgen. Je refuse d’en entendre davantage !
Nous avons déjà maintes fois discuté de cela, il me semble.
Et tu sais ce que j’en pense…
- Professeur ! Vous devez me croire, s’il vous plait !
- Cela suffit maintenant ! hurla-t-il. Tu n’es… rien d’autre
qu’une création artificielle, un projet que nous tous ici avons
mené à son terme. Toutes les sensations, tous les sentiments
que tu peux éprouver, c’est nous qui te les avons implantés !
Alors ne rêve pas… ! Tu n’as pas ce pouvoir dont tu
parles, tu ne peux pas l’avoir, tu ne peux avoir rien d’autre que
ce que nous avons décidé de t’inculquer.
- Mais…
- Je ne veux plus jamais t’entendre parler de cette histoire, comprends-tu
Sorkleen ?
Devant le visage écarlate du professeur, l’enfant baissa les yeux,
n’osant plus ouvrir la bouche.
Satgen fit ensuite le récit de cette dispute à ses
collègues, narrant cela sur le ton de la plaisanterie,
gratifiant son discours de remarques acerbes et sarcastiques
concernant le « prétendu » pouvoir
de Sorkleen et jubilant de sa propre autorité. Mais
ses confrères, moins obtus que lui, ne prirent pas l’anecdote à la
légère.
- Réfléchissons un instant. Pourquoi ne pourrait-il
avoir développé une sorte de don paranormal ?
Cela ne peut être exclu. Nous lui apprenons certes les
valeurs morales et sociales ainsi que les vérités
du monde sensible, mais Sorkleen reste quand même un être à part,
différent de nous. Qui sait si son subconscient, qui
n’a pas évolué en suivant les voies traditionnelles – s’il
en existe, évidemment – n’a pas modelé une
capacité psychique exceptionnelle et inconcevable pour
nous autres.
Un autre scientifique acquiesça.
- Il existe des cas authentifiés de don de clairvoyance,
de télépathie ou de visions prémonitoires
et…
- Balivernes ! interrompit vivement Satgen. Je veux bien
croire – et cela ne m’étonnerait pas pour
tout vous avouer – qu’il ressente parfois des troubles
dans son esprit ; au vu d’une telle performance
biologique, des répercussions de type pathologique sont
nécessairement envisageables… Mais, il ne s’agit
sûrement que de tumeurs cérébrales bénignes,
nul besoin de faire intervenir là-dedans quelque élément
surnaturel ou « magique », à peine
digne d’un conte pour enfant. Rappelez-vous que les sujets
expérimentés auparavant avaient une durée
de vie très brève, quelques années à peine.
Sorkleen a maintenant douze ans terrestres, c’est un
miracle qu’il soit encore en vie… Alors, messieurs,
n’extrapolons pas de façon abusive, car, personnellement,
je ne vois rien dans tout ceci qui doive susciter une attention
particulière.
Le professeur Satgen termina la discussion autour de cette étrange histoire.
Les divers raisonnements échafaudés se contentèrent de
demeurer dans les pensées des hommes de son équipe et nul n’y
fit plus jamais allusion. Néanmoins, tous se méfiaient désormais
de Sorkleen craignant que celui-ci ne leur délivre subitement une prévision
qu’ils ne voulaient entendre.
La majorité des scientifiques l’ignorait et évitait de
croiser son regard, car il était clair pour eux qu’une fois autonome,
une « machine » devenait bien souvent incontrôlable.
Outre son éducation intellectuelle et physique poussée, les biologistes
lui faisaient suivre un régime alimentaire bien spécifique et
adapté à son métabolisme, de sorte qu’il n’est
aucune carence de quelque genre que ce soit. Sorkleen devait paraître
au mieux pour servir les intérêts du laboratoire et prouver aux
sceptiques l’utilité de la biologie artificielle, si souvent décriée
dans les milieux scientifiques.
Son apprentissage était donc étroitement contrôlé et
les matières qu’il étudiait judicieusement choisies, de
sorte qu’il ne pût jamais faire ou apprendre quelque chose contraire
aux profits et aux principes de Satgen et de son équipe. Il représentait
pour eux la possibilité d’une carrière brillante et rémunératrice
au plus haut niveau. Sorkleen était donc choyé, du moins quand
la nécessité l’exigeait lorsque, par exemple, plusieurs
financiers du projet venaient constater l’efficacité du travail.
C’était comme ça. On décidait pour vous. Dans une
société où les ambitions personnelles étaient mises à l’écart,
excepté bien sûr celles de politiciens, de bureaucrates ou de
scientifiques, arrivistes notoires, le conformisme social et la propagande
avaient pris le pas sur les libertés individuelles, étouffées
par le bourrage de crâne constant de certaines hautes sphères
du pouvoir.
Sorkleen, qui n’avait jamais quitté le laboratoire, ne connaissait
pas ces manigances extérieures où l’argent et la corruption
permettaient le pouvoir. Il aurait sûrement pu trouver traces de tout
cela dans des livres ou des rapports, mais ses lectures étaient soigneusement
sélectionnées, empêchant ainsi une émancipation
totale de sa conscience, le réduisant finalement à une pièce
de plus, inutile, sur l’échiquier.
Oui, le monde en l’an 25 CEA (Comput de l’Empereur
Asminor, le calendrier en vigueur) était bel et bien
sali, corrompu, violent, manipulateur et par trop conventionnel.
Des voix s’élevaient parfois au-dessus du tumulte ;
celles de philosophes, tel Miren Lobanis, qui ne cessaient
de dénoncer l’hypocrisie et la fausseté,
même épuisés par tant d’années
de lutte, celle aussi de l’Empereur Asminor en personne,
dont le pouvoir décroissait peu à peu, victime
de complots en tout genre et de la mainmise des politiques
sur l’administration sociale et économique.
Mes ces voix étaient-elles entendues ? Et quel était le
rôle de Sorkleen dans tout ça ? Serait-il condamné à rester
prisonnier toute son existence de ce sinistre laboratoire, examiné dix
fois par jour, traité comme un danger dont il faut se méfier
et vilipendé par son créateur lui-même ? Allait-il
encore demeurer longtemps cette chose, ce produit, clinquant et tape-à-l’œil,
que l’on expose à souhait dans une belle vitrine aguicheuse lorsque
le besoin s’en fait sentir ?
Inconsciemment, il vit grandir en lui un sentiment nouveau,
difficile à déterminer. Une sorte de rancœur
et de tristesse mêlées, une envie de corriger
l’injustice de son existence et en même temps un
désir de liberté. Au début, cela l’effraya.
Mais il finit par s’y accoutumer et même à vivre
avec ce sentiment qui signifiait pour lui une faible lueur
d’espoir dans l’obscurité. L’espoir
d’échapper enfin à ces programmes d’apprentissage
sur mesure de plus en plus sévères, à ces
entraînements forcés par les préparateurs, à ces études
sous surveillance, au temps libre qui s’amenuisait pas à pas.
Ce qu’il voulait, c’était s’évader autrement
que par l’imagination (de toute façon, son imaginaire se restreignait à quelques
photos, peintures et récits de voyages savamment triés), il désirait
affronter le monde, la réalité. La vraie. Il étouffait
littéralement, une seule pensée l’obsédait : être
libre !
Pour cela, il était prêt à tout.
Aucun des scientifiques ne lui avait parlé du monde
extérieur, Sorkleen ne les fréquentait que dans
l’enceinte du laboratoire dans laquelle il n’était
pas spécialement apprécié. Son mystérieux « pouvoir » grandissait,
ses visions se multipliaient, des prémonitions parfois
horribles, parfois anecdotiques, mais il n’osait pas
en parler à quiconque. La majeure partie de son temps,
il la passait seul, isolé, avec l’ennui comme
unique compagnie. Mais le professeur Satgen et ses assistants
ne lui demandaient pas de vivre, seulement d’exister,
de survivre et de montrer que ce projet ambitieux avait été au
final une totale réussite. Tout ceci ne faisait que
renforcer le garçon dans sa solitude et dans son appétit
de liberté. Etrangement, il n’éprouvait
aucune haine envers Satgen ou tout autre scientifique. De prime
abord, il avait vu en eux l’espoir d’une vie sociale,
presque normale, mais bien vite ses rêves s’évanouirent
devant l’incroyable indifférence de ses concepteurs
et, aujourd’hui, il les ignorait comme eux l’ignoraient.
Un jour, son envie d’indépendance était
si forte que, profitant d’une permission de promenade
exceptionnellement accordée par le professeur Satgen,
il parcourait avidement les jardins du laboratoire, en quête
d’une utopique liberté. D’ordinaire, il
n’avait droit qu’à une seule sortie par
semaine dans ces lieux mais cela représentait tout de
même pour lui une occasion de respirer un air nouveau
et de voir enfin un peu de verdure. Satgen limitait les sorties
de peur que l’enfant ne soit pris d’un soudain
désir de s’échapper, mais ces derniers
temps, probablement persuadé de la réussite de
son asservissement moral, il autorisait assez volontiers des
promenades plus régulières au garçon.
- Tu es bien pâle, mon petit, disait-il en riant pour
lui-même. Un peu d’air frais ne peut pas te faire
de mal. Mais, un conseil : ne fais pas de zèle
car tu es surveillé et tu le sais !
Sorkleen occupait une partie de ses journées à errer
dans le parc, mémorisant en détail sa configuration
et son agencement, repérant les points d’accès
comme la porte principale, toute d’acier vêtue.
Il gravait la moindre faille, le plus petit interstice dans
sa mémoire, tout ce qui pouvait représenter la
plus infime chance de sortie et mettait un point dans son esprit
les plans les plus extravagants qui pourraient éventuellement
le faire évader.
Mais le laboratoire et le parc étaient ceints de hauts murs de béton
apparemment infranchissables et toute tentative d’issue par cette voie
serait rapidement avortée. Pas question non plus de tenter sa chance
directement par l’immense porte d’entrée, son accès étant
protégé par des gardiens et par un système d’ouverture à reconnaissance
photo sensorielle. De plus, il savait qu’il ne serait pas chose aisée
de tromper à la fois la vigilance des gardiens et des scientifiques,
toujours très méfiants à son sujet. Il lui fallait trouver
un autre moyen.
Sorkleen embrassa le bâtiment du regard et il lui semblait de plus en
plus impénétrable ; une forteresse de béton imprenable
aux toits reluisants d’humidité sous le pâle soleil du printemps.
Les murs, peints en blanc, reflétaient cette image d’implacable
prison si unie, si symétrique, si froide. Aucun gazouillis d’oiseaux,
aucun bruissement d’arbre, aucune brise de saison, aucun des bruits de
la Nature ne parvenaient à ses oreilles. Une lassitude, presque une
fatigue, l’envahit tout à coup. Mais il se reprit aussitôt
car il savait qu’il devait lutter, lutter pour sa liberté.
Au bout d’une interminable heure d’observation
et alors qu’il allait abandonner, découragé,
il fut alerté par un ronronnement de moteur près
de lui. Il se cacha derrière un buisson et regarda en
direction de l’entrée principale. Plusieurs camions
y étaient stationnés à la file et des
hommes déchargeaient de lourds colis, effectuant des
allées et venues et incessantes, la porte d’acier
grande ouverte. Sorkleen scruta attentivement les camions et
constata que ceux-ci provenaient de la base militaire de Rehnor, à proximité du
laboratoire, un peu plus sur en amont sur une large colline.
Le laboratoire devait rester secret, il se rapprovisionnait
donc par l’entremise de l’Armée. Et, à en
juger par le nombre de camions et de marchandises à livrer,
l’opération durerait probablement toute la nuit.
En apercevant la simple bâche qui dissimulait tout l’arrière
des véhicules, une lueur d’espoir jaillit brusquement
au fond de ses yeux clairs. Le voilà le moyen de s’évader !
Même si les forces de sécurité contrôlaient
assidûment les arrivées de marchandises, elles
faisaient preuve la plupart du temps d’un certain laxisme
compréhensible concernant les départs des camions ;
le plus souvent, l’agent en faction devant la porte d’entrée
réclamait simplement les papiers d’identités
au chauffeur désirant quitter le laboratoire. Sorkleen
attendrait donc le départ du dernier camion peu avant
l’aube et, profitant d’évidents instants
d’inattention et de fatigue des gardiens, il se faufilerait
silencieusement dans l’immense coffre et se cacherait
derrière les paquets abritant le matériel usagé.
Ainsi tapi dans le noir, on ne le verrait sûrement pas.
Mais il devait attendre la nuit noire pour agir.
Pendant ce temps, il continuerait à subir cette existence
morne et insipide, sans aucune autre échappatoire que
celle de l’espoir.
Cinq heures sonnèrent. Le tintement de la grande pendule électronique
de sa chambre le fit sursauter. Comme chaque soir, et après
un léger repas prit tout seul dans le réfectoire
du rez-de-chaussée, un adjoint du professeur Satgen – il
détestait le faire lui-même – avait prié Sorkleen
de rejoindre au plus vite ses quartiers, situés dans
l’aile nord du bâtiment. Les premiers temps, il était
escorté jusqu'à sa chambre ; mais par la
suite, les hommes de Satgen le laissaient seul regagner ses
foyers ; ils n’avaient pas à craindre une
quelconque rébellion, se disaient-ils.
Le jeune garçon vivait dans une ancienne salle d’attente
aménagée pour l’occasion. L’endroit était
sobre et inhospitalier, assez large pour une personne mais
vite exigu dès que l’on meublait un tant soit
peu. Il n’y avait, en guise d’aération,
qu’une fenêtre relativement petite et, de fait,
une forte odeur de renfermé persistait éternellement
bien que Sorkleen s’en soit accommodé à la
longue. Le mobilier, rustique et sommaire, se constituait d’un
lit, d’une armoire en bois imité, de deux étagères
ornées de livres divers et d’un vieux bureau avec
une chaise. Le tout donnait plutôt l’impression
d’une simple cellule que de la cage dorée dans
laquelle on retient une personne importante, lui donnant l’illusion
qu’elle peut avoir tout ce qu’elle désire
sous la main en un instant et sans se rendre compte qu’elle
est prisonnière en réalité.
Sorkleen, un peu las de ses recherches de l’après-midi,
s’était endormi assez tôt mais, nerveux,
ne somnola que d’un œil. A son réveil, il
rassembla rapidement dans un sac de cuir rêche plusieurs
vêtements, des livres, une trousse de toilette, trois
gourdes et quelques denrées non périssables qu’il
conservait soigneusement dans les tiroirs de l’armoire
et qu’il avait amassé ici depuis quelques temps
déjà, signe que son évasion avait été minutieusement
préparée. Il respira un grand coup comme pour
se détendre et se convaincre que c’était
l’unique bonne solution pour lui. Il passa un manteau
brun à capuchon et se débarbouilla à toute
vitesse dans la petite salle de bains contiguë à sa
chambre, en faisant bien attention à ne pas être
vu. Puis il rentra. Il se sentait prêt pour la grande
aventure. Il n’avait aucun scrupule à partir comme ça, à tout
laisser derrière lui, le professeur Satgen, le laboratoire… Il
lui semblait que la liberté était en fait tout
ce que son cœur avait ardemment désiré depuis
toujours. « Et puis, maintenant, c’est trop
tard pour reculer de toute façon. », pensait-il.
Il ouvrit la porte et sorti dans le corridor.
Il longea à pas de loup le grand couloir sombre. Tout était
calme de temps à autres on entendait quelques personnes
parler dans les pièces voisines, un rai de lumière
filtrant sur le pas des portes attenantes au couloir. Mais
il n’y avait rien à craindre ; à cette
heure tardive, le laboratoire dormait. L’immense baie
vitrée qui jalonnait le couloir laissait voir au dehors
une nuit d’encre, sans lune pour apaiser les ténèbres.
Il semblait à Sorkleen que le tracé du couloir était
infini et qu’il n’en verrait jamais la fin. Aux
murs, les extincteurs thermiques et les alarmes fendaient le
silence de leurs cliquetis électroniques dans un rythme
parfaitement synchronisé. L’enfant transpirait
mais il n’avait pas peur tant il avait espéré ce
moment.
Après quelques minutes, il parvint enfin au bout de
ses peines. Il jeta un coup d’œil furtif à l’angle
du corridor : il n’y avait pas âme qui vive.
Rassuré, il poursuivit sa discrète progression
et, s’accroupissant pour franchir le premier poste de
garde de l’entrée du laboratoire, il se retrouva à la
porte de sortie donna droit sur les jardins.
Il vit son reflet sur la vitre lisse et propre de la porte
et il se rappela tout à coup qu’il n’était
pas un garçon comme les autres, comme ceux de ses livres
qui ont une famille, qui vont à l’école.
Il savait ce qu’était une école et une
famille mais il ignorait le bonheur que l’on pouvait
parfois éprouver quand on possédait les deux.
Quelle vie trouvera-t-il dehors ? Sera-t-elle meilleure
ou pire ? Il était incapable de se répondre
et, scrutant à nouveau la vitre, il lui sembla que son
image dans la glace devenait flou et se troublait tel l’effet
d’une goutte d’eau dans une mare stagnante. Toutefois,
intimement persuadé du bien-fondé de son action,
il entreprit d’ouvrir la porte.
Il s’approcha du cadran de commande d’ouverture
et y composa le code. Il avait déjà vu Satgen
le faire à maintes reprises précédemment
et s’était toujours efforcé de s’en
souvenir ; une fois encore, sa mémoire phénoménale
lui fut d’un grand secours. Une diode verte s’alluma
sur le cadran, confirmant que le code était correct.
Sorkleen, heureux, poussa la porte et se précipita dehors
sous l’ombre d’un grand chêne, comme s’il
craignait maintenant que sa manœuvre ait été remarquée
par un gardien.
Le léger vent qui faisait frissonner les arbres rajoutait à l’atmosphère
angoissante du parc, noyé dans les ténèbres
et qui paraissait tellement immense à ses yeux. Des
murmures lointains brisaient le silence ambiant. Plusieurs
fois, le garçon eut envie de rebrousser chemin, mais
il avait désormais fait le plus dur et une force intérieure
lui procurait le courage insoupçonné de continuer.
Il arpentait des chemins dérobés se glissant
derrière des buissons ou se faufilant dans l’ombre
de grands arbres ; si la lune se levait, on pourrait le
repérer.
Les bruits étouffés de conversation provenant
de l’abri des gardiens grandissaient au fur et à mesure
que Sorkleen s’approchait de l’énorme porte
d’acier. Sur place, il constata avec bonheur que le chauffeur
du dernier camion bavardait autour d’une tasse de café bien
chaude avec les agents de sécurité à l’intérieur
de la loge de garde. Il n’y avait aucune trace des livreurs
non plus, visiblement ils avaient terminé leur travail
et étaient partis avec un camion précédent.
Près du poste, quelques colis posaient sur le sol n’avaient
pas encore été rangés mais le véhicule,
lui, avait été vidé de tout son chargement ;
la bâche arrière largement ouverte dévoilant
juste trois gros cartons remportant du matériel ancien.
Le conducteur et les deux gardiens, engagés dans une
conversation apparemment animée, ne prêtaient
pas attention aux événements extérieurs
et laissaient le camion pratiquement sans surveillance. C’est à cet
instant- là que Sorkleen s’élança,
rapide comme l’éclair, vers l’arrière
de l’appareil resté dans la pénombre alors
que l’avant stationnait sous la lueur bleutée
d’un lampadaire. Avec agilité, il prit appui sur
le garde-boue et sauta dans le large coffre. Il rabattit promptement
la bâche sur les longues tiges métalliques qui
cerclaient tout l’arrière du camion, et se blottit
dans le fond entre les cartons restants qui, de couleur foncée,
se confondaient avec l’obscurité ambiante. L’enfant
attendit, le souffle court.
Quelques minutes plus tard, il entendit le claquement d’une
porte et le bruit de plusieurs voix. Le conducteur sortit du
poste de garde et salua une dernière fois les deux agents.
Fourbu par la longue nuit, il ne remarqua pas la bâche
rabattue à l’arrière. Il contourna le camion
par l’avant et prit place sur la banquette de cuir noire.
Il tourna la clé de contact et le moteur se mit à ronfler
bruyamment. Derrière, Sorkleen tremblait. Ses genoux
s’entrechoquaient et ses poils se hérissaient.
La fatigue, le froid, l’obscurité et la tension
nerveuse d’un tel moment lui donnaient le vertige. Il
redoutait un contretemps de dernière minute qui lui
serait fatal. Et si jamais il venait à l’idée
du garde de fouiller le contenu du camion ? Si, pour une
fois, ils revérifiaient la marchandise avant de partir ?
Son cœur battait à tout rompre, sa poitrine se
contractait rendant sa respiration difficile. Des gouttes de
sueur, malgré la température assez basse, perlaient
sur son front livide, roulant en cascade sur ses cils, il haletait
de plus en plus. Si les gardiens le surprenaient et alertaient
le professeur Satgen ?… Il n’osait imaginer
quelle serait sa punition et frissonnait de plus belle. Il
serrait entre ses jambes son sac de cuir. Il savait que si
cette tentative échouait, il serait non seulement sévèrement
châtié, mais Satgen le mettrait à coup
sûr dans des quartiers d’isolement où il
serait coupé de tout, à l’écart
même de la « vie » du laboratoire.
Il ne parvenait pas à chasser cette pensée affreuse
de son esprit et lui parut que sa vie s’achèverait
dans la plus déprimante solitude. Pourquoi une prémonition
bien heureuse sur son avenir ne venait-elle pas le rassurer,
maintenant qu’il en ressentait le besoin ?
Ces spéculations le rongeaient, mais lorsqu’il
ressentit les vibrations des roues du véhicule, sa terreur
s’apaisa tout d’un coup et son visage se fendit
d’un sourire réjoui. Le camion se mit en branle
et démarra en trombe, le crissement des pneus déchirant
l’atmosphère.
Une fois le laboratoire hors de vue, Sorkleen profita d’un
net ralentissement lors d’un tournant pour sauter hors
de l’appareil et se retrouva sur l’asphalte. Le
camion disparut au détour d’un virage et laissa
la place à un silence pesant. Le jeune garçon
se retrouvait seul une fois de plus. Seul mais libre.
Et alors que le jour commençait à poindre à l’horizon,
promesse du plus beau des aurores, Sorkleen se mit à courir
en bondissant, l’âme enfin libérée.
En apercevant au loin en contrebas les premières lueurs
de la ville, drapée dans un fin manteau de brume, il
sentit son cœur s’ouvrir comme pour mieux lui montrer
le chemin. Son chemin.
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