Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XVIII
Illusions

XVIII

   La nuit étendait son épais brouillard d'encre sur les landes avoisinantes, et les étoiles, minuscules et muettes, ne parvenaient pas à percer cette couche, invisible et dure, qui jetait un voile de ténèbres sur le monde. En ces temps reculés, l'Homme découvrait la nature et le monde et apprenait, déjà, à les dompter et à les utiliser dans son intérêt personnel. Mais, il les respectait. Il commençait à forger l'incroyable histoire de l'Humanité. Le développement d'une espèce qui, pendant des millions d'années, n'aura de cesse de grandir, d'évoluer, de muer, de se pacifier ou, au contraire, de détruire. Une histoire qui semblait toute tracée depuis son origine.
   Mais, cette nuit-là, tout allait changer.
   Sans prévenir, l'ordre naturel se bouleversa. Le temps d'un éclair. Un éclair déchirant et zébrant le ciel de sa lumière crûe. Puis, une traînée, une longue traînée incandescente qui suivait docilement, à sa tête, une énorme boule de feu, concentration extrême d'une énergie incommensurable. Puis, un bruit terrifiant. Un explosion incroyable.
   Et les ténèbres, si écrasantes, si étouffantes, furent défaites.
Une lueur d'une pureté et d'une clarté extraordinaire embrasa toute l'immensité céleste et le soleil, astre suprême, perça et irradia le monde.
   Des hommes se trouvaient là. Apeurés, ils accoururent vers la source d'où semblait jaillir cette fantastique lumière. Ce qu'ils virent les clouèrent sur place : la gigantesque boule de feu entrait en ébullition, d'énormes protubérances claquaient sur ses flancs, une chaleur torride enveloppait la sphère, mais, curieusement, tout comme la lumière, la chaleur était supportable pour les quelques hommes qui, bravant leur crainte, se trouvaient à proximité, observant avec stupeur le phénomène. Mais, quelques instants plus tard, et alors que la boule de feu était au bord de l'implosion, un second événement se déroula : la sphère se fractionna sur toute sa longueur, et les hommes présents aperçurent une forme qui bougeait à l'intérieur. Lentement, la silhouette commença à sortir de la boule de feu. Une forme indistincte, pliée, peut-être un bras, puis une forme plus longue, étirée, sans doute une jambe et une forme ronde et courte, probablement un visage, une tête. Tout cela s'agitait tout doucement, la peur des hommes grandissait, et, au bout de quelques minutes, un être vague s'extirpa de la sphère bouillante. La lumière était si forte qu'elle empêchait de voir qui ou quoi était sorti de la boule de feu. On devinait à peine une ombre, un fantôme qui se rapprochait. Puis, subitement, la boule de feu, ayant assez contenu sa force, implosa en un bruit assourdissant et se consuma entièrement en un grand brasier dont les flammes léchaient le ciel. En l'espace de quelques secondes, elle devint un formidable tas de cendres qui s'émiettait au gré du vent. L'être se rapprocha encore, puis s'arrêta, ceint d'un halo de lumière jaunâtre. Il se dévoilait au grand jour : c'était un homme ! Il ne paraissait pas souffrir des implacables morsures que le feu lui infligeait.
   La plupart des hommes qui avaient assisté à la scène s'enfuit, pris de panique. Mais, certains résistèrent à la peur. Ils dévisagèrent longuement cet être tombé du ciel, en poussant des petits grognements de mécontentement, mais ce dernier fit face aux cris et aux regards haineux que lui lançaient ses vis-à-vis. L'attitude de ces hommes se justifiait par une peur de l'inconnu, de l'étrange. De l'étranger.
   Ils s'observèrent mutuellement pendant plusieurs minutes, puis, tiraillés par l'angoisse qui croissait en eux, ils se ruèrent sur l'homme. Armés de bâtons et de pierres, ils le battaient avec une rage sans pareille, accompagnant d'hurlements de fureur le bruit sourd du bois sur la chair et le sifflement des pierres affûtées qui tailladaient la peau. Mais l'homme ne bougeait pas. Il restait debout, impassible, insensible aux coups que ses agresseurs lui portaient. Et, alors que la lutte gagnait en intensité, il tendit soudainement ses bras en avant, face aux hommes, les paumes grandes ouvertes, les doigts écartés. Tout son corps mutilé se mit à trembler et, en un instant, chacun des assaillants fut projeté en arrière, avec une violence et une rapidité inouïe. Puis, sans laisser aux hommes, encore abasourdis, le temps de reprendre leurs esprits, l'être plaqua ses deux mains sur sa poitrine ensanglantée et ferma les yeux. Un étrange frisson parcourut son torse et, instantanément, toutes les blessures infligées se refermèrent et cicatrisèrent.
   Et c'est à ce moment précis que l'histoire de l'Humanité changea.
   Les hommes qui avaient été témoins de cet incroyable phénomène décidèrent, presque inconsciemment, de vénérer cet " être venu du ciel ", cet être que l'on ne pouvait ni tuer, ni blesser et qu'un pouvoir magique d'une indicible puissance habitait. La peur avait fait place au respect, à l'adoration même. Le culte qu'ils lui vouaient était empreint d'une foi inébranlable, d'une croyance sans bornes, qui pouvaient emmener jusqu'à l'aveuglement mystique.
   Le premier dieu de l'Histoire était né. On le nomma Bheggtz ; " l'Immortel ".

   De générations en générations, le culte de Bheggtz grandit et s'étendit. Après avoir conquis l'Iraskal, lieu de la première apparition, il se développa plus au sud, et gagna les régions alors encore inexplorées de Nosver, où seules quelques tribus primitives subsistaient. Puis, transmise par ses adorateurs au gré de leurs voyages, la religion colonisa une multitude de territoires et rassembla une immense partie des habitants d'Asfhlon. Bheggtz apportait la connaissance, le bien-être et chassait de l'esprit des Hommes leur peur ancestrale de la mort.
Et, aujourd'hui encore, Bheggtz est considéré comme le dieu majeur de la civilisation humaine.

   Mais une seconde légende allait déshonorer cette croyance.

   On raconte que Bheggtz se prit d'un amour passionné pour une jeune mortelle, nommée Riokha, et de leur union naquit deux enfants, une fille, Livneh et un fils. Tous deux se rendirent vite compte qu'ils avaient, eux aussi, hérité d'incroyables pouvoirs. Mais si Livneh les utilisait pour faire le bien et apaiser les souffrances des plus miséreux, son frère, très tôt, manifestait un attrait non-dissimulé pour l'occulte. C'était un jeune homme assoiffé de pouvoir et de reconnaissance, qui ne supportait pas de vivre dans l'ombre de son père et qui se montrait volontiers cruel et impitoyable.
   Un jour, ne tolérant plus l'image fade que son père donnait de lui et voulant prouver son indépendance, il rassembla dans le plus grand secret plusieurs centaines de soldats qu'il prit sous ses ordres et se mit en marche vers la tribu voisine. Une fois sur place, il arrêta, tortura et massacra tous les habitants de la tribu, uniquement pour son plaisir et sa revanche personnelle. Mais, un jeune lieutenant qui l'accompagnait s'échappa du lieu de la tuerie et prévint Bheggtz des événements atroces qui se déroulaient. Devant un tel acte de barbarie, Bheggtz, poussée par la clémence paternelle, ne condamna pourtant son fils qu'à une punition minime ; il devait rester cloîtré dans ses quartiers et verrait son pouvoir légitime réduit, essentiellement dans le domaine militaire. Mais cela n'eut pas l'effet escompté. Au contraire, la punition attisa encore plus la rancœur du fils de Bheggtz qui, désobéissant une nouvelle fois aux ordres de son père, prétexta un rassemblement urgent des différents domestiques affectés au service de Bheggtz ; il les fit se réunir dans la salle d'armes du château et mit le feu à toute la pièce avant de verrouiller chaque accès à une sortie. Ce comportement diabolique était pour lui une façon de défier son père. Cependant, la terrible nouvelle se répandit bien vit et Bheggtz, écœuré par l'atrocité de son fils, lui imposa un châtiment terrible ; il fut jeté dans un puits immense et contraint d'y rester indéfiniment, sans aucune source de nourriture, d'eau ou de lumière.
   Ne pouvant mourir, le fils de Bheggtz demeura donc dans le puits plusieurs dizaines d'années. Il vécut dans une souffrance sans nom, privé de tout, avec pour seuls compagnons le froid et les ténèbres. Mais, au fond de son trou, prisonnier de ces parois humides et ruisselantes, il n'avait de cesse d'habituer son esprit à la haine de son père, à la haine des humains, à la vengeance et à son triomphe futur. Seul, il marmonnait quelques mots qui résonnaient contre les murs de pierre comme les tintements d'un clocher qui annoncerait un trépas. Sa voix était nasillarde et remplie d'horreur. D'horreur et de folie. " La mort est votre destin… Prenez garde ! " ; " Voici venu le temps de la colère… Et toi, père, toi qui as bafoué mon honneur, tu seras le premier à goûter au poison de ma vengeance… N'aie crainte, ton châtiment va arriver ! Ha ha ha ha ha ! ".
   Après quatre-vingt années d'isolement, sa propre conscience avait disparue, ses sentiments humains s'étaient évaporés, il avait perdu l'usage de la parole et de la raison. Son esprit s'était aliéné au Mal. La souffrance s'était muée en colère, au point qu'elle était devenue incontrôlable. La rage qui l'animait ne connaissait plus de limites. Seule son apparence physique témoignait encore de son appartenance au rang humain. Mais, en dix ans de plus, elle succomba à son tour. La métamorphose du fils de Bheggtz s'était opérée lentement, mais dans la continuité. Il avait commencé à grandir, puis à prendre du poids ; sa peau, rongée par l'humidité, tombait en lambeaux et fut remplacée par une sorte de duvet fin et soyeux, qui, par la suite, devint une fourrure drue et épaisse, couleur de terre, recouvrant la majeure partie de son corps ; tous ses membres crûrent et ses ongles devinrent de grandes griffes acérées ; son visage se décomposa en quelques mois, des dents longues comme des canines de tigre remplissaient sa bouche, son crâne s'allongea et prit une forme ovale, ses oreilles se détachèrent, son nez s'épaissit, ses yeux s'arrondirent et s'injectèrent de sang. Au bout de plusieurs années, ce fut un faciès démoniaque qui n'en finissait plus de hurler sa fureur et son exaspération. La transformation s'acheva lorsque la peau qui recouvrait la colonne vertébrale, martelée de coups par deux énormes bosses blotties sous la chair, se déchira sur tout son long et laissa découvrir deux grandes ailes couleur de feu.
   Le fils de Bheggtz avait définitivement rompu le dernier lien qui le nouait au monde de l'Humanité.

   Il s'échappa finalement de son puits sans que nul ne se rendit immédiatement compte de sa disparition (durant les premiers mois de l'emprisonnement, un gardien avait été alloué à la surveillance du puits, mais, bien vite, cette précaution s'avéra inutile car Bheggtz et ses partisans ne se doutèrent à aucun moment de la possibilité d'une évasion) et prit donc son envol vers les montagnes sombres de Neghar. C'est de ce massif montagneux, désert et inhospitalier, que le fils de Bheggtz, devenu démon, tira son nom : Nhiegir.
   A partir de sa spectaculaire métamorphose et de l'évasion qui s'en suivit, Nhiegir ne cessa de semer la terreur et la tyrannie partout où il passait. Sa haine de la race humaine était parvenue à un tel degré d'amplitude qu'il créa même une armée pour combattre et exterminer toute trace de civilisation et de vie humaine sur Asfhlon. Selon la légende, il captura dans ses serres plusieurs millions d'hommes qui furent tous torturés et victimes des châtiments les plus atroces que l'on puisse imaginer. A tel point qu'eux aussi, à leur tour, se changèrent en démons. Les autres, ceux qui n'avaient pas subi de métamorphose maléfique, furent conservés pour la constitution des armées. Nhiegir déroba l'âme de chacun d'entre eux, et, ainsi privés de capacités intellectuelles et sensorielles, ils devinrent de véritables machines à tuer, inhumaines, insensibles à la douleur et à la peine, massacrant par plaisir, sans même l'once d'un sentiment humain en eux.
   L'alliance des démons et des soldats créés par Nhiegir vit la naissance d'une nouvelle race d'êtres vivants, dont le seul but est de détruire et d'anéantir la moindre parcelle de vie : l'Ordre de Dukstina.

   Et, depuis ces temps-là, une lutte farouche entre les Immortels et Dukstina déchire la planète, condamnée, quel que soit le vainqueur, à souffrir sans répit. Perpétuellement.

  Combien d'hommes encore tomberont pour la reconquête du bien et de la liberté ?

   Mais, en dépit d'une apparence diabolique, certains êtres vivants dissimulent une gentillesse et une humanité incroyables. S'ils ont été, involontairement, victimes d'une malédiction ou d'un châtiment, ils n'ont pas sombré dans la fourberie et la cruauté caractéristique de la race démoniaque, traînant derrière eux comme un boulet leur aspect physique rebutant. C'est le cas d'un humain, un jeune seigneur de l'Ancien Continent, né il y a plus de trente mille ans : Jardrak.
   Jardrak menait une existence triste et ennuyeuse malgré son appartenance à la plus haute noblesse, il se lassait des réunions mondaines et des réceptions organisées dans le château paternel. Ce monde n'était, à l'évidence, pas le sien. Il s'enfuyait régulièrement du château et descendait vers la petite ville voisine de Lafha, où il déambulait, cherchant désespérément un sens à sa vie. D'abord sporadiques, ses visites se firent plus fréquentes, car il pouvait sans soucis quitter le château, les gardes ne s'occupant pas de ses allées et venues. A Lafha, bourgade sans grande prétention, il côtoyait un cercle d'amis qui dépendaient, certes, de classes sociales mineures, mais dont l'esprit et la culture dépassaient souvent ceux des plus grands seigneurs. Le subterfuge dura plusieurs mois sans que nul ne se douta de quelque chose. Mais, lors d'une réunion avec ses camarades, Jardrak remarqua une jeune femme, d'une beauté sans égal, qui se tenait dans un coin de la pièce. Il fut frappé par la splendeur que son visage dégageait. Elle était petite et mince, les cheveux noirs comme la nuit. Jardrak décida de l'aborder, et, bien vite, au fil des discussions et des rencontres, ils devinrent très proches. D'abord amis, puis, rapidement, fiancés. Et tout ceci, bien sûr, dans le plus grand secret. Le père de Jardrak, plus soucieux de sa réputation et de sa fortune que de la santé et des affaires de son fils, n'aurait pas supporté cette liaison avec une femme issue d'un milieu pauvre. Hélas, pour une raison inconnue, il finit par apprendre la relation amoureuse entre Jardrak et la jeune fille, Arik. Il commença par feindre l'ignorance et laissa s'écouler les jours, afin de voir si son fils lui avouerait sa fréquentation. Mais Jardrak, persuadé de la méconnaissance de son père, continuait à mentir. Une nuit, alors qu'il dormait dans ses appartements, Jardrak reçu la visite d'une puissante sorcière, envoyée par son père. Elle lui ordonna d'abandonner Arik à son sort misérable et d'épouser une fille de son rang, sous peine d'un châtiment sévère. Mais le jeune seigneur refusa. Il s'entêtait à répéter que, malgré l'opposition paternelle, il épouserait Arik, quelles qu'en fussent les conséquences. La sorcière s'en retourna, outrée. Et, quelques jours plus tard, Jardrak fut emprisonné puis torturé par son propre père, désireux de le faire changer d'avis. Mais, une fois de plus, Jardrak ne céda pas. Son père, exaspéré, fit alors appel à un groupe de mages dépendant de l'Ordre de Dukstina. Ces derniers transformèrent le jeune seigneur en un dragon monstrueux, dans lequel ils déversèrent toute leur haine de l'Humanité. Jardrak réussit cependant à s'échapper pendant la cérémonie, évitant ainsi de perdre tout sentiment humain. Il vola jusqu'en Lodacie où il se terra dans les montagnes, refusant de se montrer, subissant sa malédiction comme un fardeau insupportable. Il s'éloigna peu à peu des humains et commença une existence totalement solitaire. Pendant près de trente mille ans, il étudia la magie et acquit, très rapidement, l'immortalité. Et, aujourd'hui encore, Jardrak est considéré comme le mage le plus puissant existant. Il est aussi le plus vieil Immortel encore " actif " sur Asfhlon. Mais ses apparitions sont rares. Seuls quelques autres Immortels, tels que Sawen, parviennent parfois à le rencontrer. Sur sa vie plane encore un mystère entier.
   Mais sans doute est-ce le lot de chacun des Immortels ou de ceux qui pourraient le devenir…

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