Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XVII
Illusions

XVII

   L'un des plus vieux rêves de l'Homme, mais sans doute aussi le plus inaccessible et, donc, le plus envié, est l'immortalité, la jeunesse éternelle. Car de cette peur de mourir qui le tiraille sans cesse, l'Homme, pour échapper à sa funeste fatalité, s'est inventé un mythe, celui de ne jamais disparaître, de vivre éternellement. Mais, dans le commun des mortels, cela n'est jamais resté qu'un rêve, qu'un désir inassouvi de vivre. Sauf aujourd'hui. Sauf pour Sorkleen. Avant ces terribles révélations, on ne lui avait jamais parlé de la mort, ni Satgen, ni Ternen, ni même Midilhen. Bien sûr, en tant que créature artificielle et donc " étudiée et conçue " pour une résistance hors norme, il se doutait que son existence serait longue, voire très longue. Mais à aucun moment, il n'avait été confronté à la fin tragique d'un être aimé, et n'envisageait même pas la sienne. Il était différent des autres, car la mort ne lui faisait pas peur. Mais maintenant ! Il savait que Ternen, Atrios et Midilhen ne mourraient jamais. Et lui ? Qu'adviendrait-il de lui ? Mourrait-il un
jour ? Ou faisait-il partie de cette " race " d'Immortels ? Peut-être…
   Malgré les mensonges de ses amis, il ne leur tenait plus rancune. Parce qu'il ne pouvait pas, qu'il n'avait pas la force, tout simplement. La confession de leur secret l'avait totalement anéanti. Il ne ressentait plus de haine, ni de joie. Il ne savait s'il fallait haïr ses compagnons ou leur pardonner, car, après tout, l'erreur est humaine. Mais sont-ils réellement humains ? Qui sait ?…
   L'esprit débordant de troubles, il se laissait entraîner sur le chemin du retour du village Saal, sans esquisser le moindre geste de rébellion. Sorkleen avait l'impression de vivre un rêve éveillé, ou peut-être un cauchemar, il ne savait pas. Entouré de Ternen et de Midilhen, auxquels un fort sentiment de honte et de confusion, comme un petit enfant qui a commis une bêtise sans l'avouer à ses parents, par peur des représailles, avait succédé au sentiment d'angoisse et de tristesse qui les animaient durant l'effroyable conversation de tout à l'heure, le jeune adolescent, également soutenu par Atrios, qui agissait en vrai chef de groupe, heureux d'avoir recouvré tout son sang-froid malgré les événements exceptionnels, arrivait en vue de la voiture qui les avait conduits, lui et ses amis, chez les Saals. Le chauffeur, prévenu au préalable par Atrios au moyen de son téléphone portatif, les attendait bien sagement, posté près de l'automobile. En voyant l'air abattu de Sorkleen, son visage pâle et sans expressions, ses bras ballants le long du corps, il réprima une grimace d'étonnement, et, placide, s'installa au volant. Comme à l'aller, Atrios occupait le siège du passager, et Ternen et Midilhen cernaient l'enfant sur la banquette arrière, anxieux peut-être que celui-ci ne leur échappe subitement.
   Le voyage du retour s'effectua sans anicroches, mais dans un silence de cathédrale, chacun ayant le cœur lourd de tristesse ou de remords. Seuls, quelquefois, Atrios et le chauffeur échangeaient quelques paroles, mais, à l'arrière, personne ne parlait. Une fois paré, on partit. La voiture retraversa la vallée, repassa dans la petite ville d'Eniod, franchit sans embûches la froide forêt de Joghar, qui marquait la frontière entre le royaume d'Astinorth et le comté d'Alvhio, et, après s'être arrêté à Eniod pour manger rapidement, les quatre compagnons arrivèrent à Alvhio au bout de six heures de route, fourbus et exténués par le trajet et la dure matinée qu'ils avaient eu chez les Saals. Dans le ciel, le soleil déclinait déjà et une brise légère apportait avec elle l'air chaud d'une fin d'après-midi estivale. Ayant décidé de suivre rigoureusement les conseils de Sages, ils ne s'attardèrent pas non plus à Alvhio, ville qu'ils connaissaient déjà de toute façon.
  - Alors, que décides-tu Atrios ?, demanda Ternen que la longueur du voyage avait quelque peu libéré de sa rancœur. Il parlait maintenant plus aisément, persuadé que ces six heures de silence volontaire avaient fait réfléchir ses amis sur l'attitude à adopter pour la suite de leurs aventures et que les douleurs diverses s'étaient apaisés et dispersées dans le mutisme du retour. Il avait presque raison…
  - Eh bien, comme prévu ! Nous partons pour le Fladir. Voyons… il est cinq heures, en nous dépêchant, nous pouvons être à l'aéroport à temps pour obtenir l'un des derniers vols en direction du Fladir.
  - Pourquoi nous presser ? Nous avons tout le temps, non ?, questionna Midilhen. C'étaient les premiers mots qu'elle prononçait depuis l'incident chez les Saals. Cela lui faisait du bien. Elle avait l'impression de ne jamais avoir entendu sa voix. Pour elle aussi, la fatigue du chemin l'avait emporté sur le chagrin et avait chassé l'amertume de son corps et de son esprit. Seul Sorkleen restait silencieux. Mais, aucun de ses amis ne s'en préoccupait, car ils savaient pertinemment que c'était lui qui avait le plus souffert de leur mésaventure et que cela nécessiterait du temps avant qu'il oublie toutes ces dramatiques péripéties. S'il y parvenait…
  - Non, justement ! Nous n'avons pas de temps à perdre. Le Fladir est bien différent d'Alvhio ou de Nùmen, il n'y a qu'un seul aéroport et j'ai peur qu'il n'y ait pas de vol de nuit disponible. Alors, dépêchons-nous si nous voulons arriver au Fladir juste à la tombée de la nuit, car après, cela m'étonnerait fortement qu'il y ait d'autres trajets supplémentaires.
  - Très bien ! Alors, allons-y !

   Une fois les billets obtenus, tous embarquèrent à bord de l'unique avion assurant la liaison Alvhio - Fladir, qui prit son envol depuis le tarmac de l'aéroport d'Alvhio à dix-neuf heures.
   A l'intérieur de l'appareil, Atrios s'était assis à côté de Sorkleen, car il pressentait que l'enfant, oubliant momentanément sa rancœur, eût des questions à lui poser sur les incroyables événements de cette journée. Mais, durant une heure, le jeune garçon resta muet, sa main soutenant son menton, le regard perdu dans le grand vide de ce ciel de braise qui perçait par le hublot. A cette altitude, il ne pouvait discerner aucun paysage quelconque. Il se contentait juste de voir sans regarder les gros nuages rougeâtres qui défilaient devant ses yeux à une vitesse folle. Occupant deux des trois sièges de la banquette de derrière, Ternen et Midilhen, vaincus par la fatigue d'une journée harassante, s'endormirent vingt minutes seulement après le décollage, profitant du calme ambiant. En effet, l'avion ne comportait qu'une cinquantaine de passagers, ce qui était peu pour un vol de grande ligne, mais à vrai dire, le Fladir n'est pas le vrai lieu enchanteresque où l'on désirait passer toutes ses vacances. Certes, l'île vit essentiellement du tourisme et de ses commerces florissants, mais depuis peu les insulaires assistent à une désertification de ce petit bout de terre isolé au cœur de l'immensité maritime. Si le relief montagneux attire les amoureux des balades en plein air, le climat, froid et rude, découragent les moins aventureux. La végétation est rare et composée principalement de pinèdes et de grandes landes de terre recouvertes de buissons épineux. Plus à l'intérieur du territoire, les petites exploitations de cultures maraîchères et fruitières se succèdent, donnant un aspect plus rural et plus champêtre à l'île. Quant à la population, elle est assez relative, environ cinquante mille habitants, dont la majorité réside à Fladir, la capitale homonyme ; le reste s'éparpille dans les villages qui bordent les côtes, vivant de pêche et d'élevage, et dans les monastères nichés au cœur des montagnes, adoptant là une vie plus humble.
   Le Fladir ne jouant pas un rôle primordial dans le déroulement des affaires de toutes sortes sur Asflhon, ses seules curiosités sont, en fait, le vieux temple de briques rouges et l'antique ville de Cynhiar, aujourd'hui abandonnés, qu'aperçut Sorkleen dans ses visions.
   L'avion était à mi-chemin du Fladir, lorsque Sorkleen, les sourcils froncés, se tourna vers Atrios, qui avait presque perdu espoir de pouvoir, en quelque manières que ce soit, de réconforter le jeune garçon, et lui demanda :
  - Atrios, je peux te poser une question ?
Ce dernier poussa un soupir de soulagement, content de voir l'adolescent s'exprimer enfin, et répondit :
  - Mais oui, bien sûr, je t'écoute. Qu'y a-t-il ?
  - Toi aussi, tu es… un… Immortel ?
Atrios sembla hésiter un instant, puis répliqua d'une voix mal assurée :
  - Oui, moi aussi, je suis un Immortel.
Il n'en dit pas plus. Il sentait que l'enfant, inconsciemment peut-être, voulait se confier à quelqu'un, après son trop long silence, baigné d'amertume et de déception. Il lui laissa le monopole de la conversation.
  - Alors… quel âge as-tu ? Je parle de ton âge réel, pas de ton âge apparent, hein…
Atrios sourit.
  - Pourquoi ? Quel âge me donnerais-tu si tu ne me connaissais pas ?
Surpris par la demande, le garçon réfléchit quelques instants, puis finit par dire :
  - Oh, eh bien, euh… pas plus de cinquante ans !
Le visage du vieil homme s'éclaira :
  - Ah, merci ! C'est gentil de ta part ! Mais, en réalité, j'ai près de quinze mille ans !
Sorkleen ouvrit grand la bouche, réprimant un cri de stupéfaction. Ses yeux s'écarquillèrent. Quoi ! N'avait-il pas rêvé ? Quinze mille ans ! C'était incroyable ! Quinze mille ans ! Il n'en revenait pas ! Cela dépassait même les limites de l'imaginaire, du concevable. Quinze mille ans ! Quinze mille ans ! Ces trois petits mots martelaient son esprit sans discontinuer. Quinze mille ans ! Non, cela n'était pas possible ! Atrios devait mentir. Oui, c'est ça, il mentait ! C'est sûr !
Totalement hébété, durant quelques secondes il ne put articuler un seul mot. Et c'est Atrios qui reprit :
  - Je me doute que cela doit te faire un choc, mais c'est la pure vérité. Je suis réellement âgé de quinze mille ans. Et si tu veux tout savoir, Ternen a presque trois mille ans et Midilhen neuf cent ans !
Il s'en voulait un peu de lâcher toutes ces extraordinaires révélations de but en blanc à Sorkleen, déjà fragilisé par la précédente mésaventure, mais il sentait que le moment était venu de tout avouer. Trop longtemps, Ternen et lui avaient dissimulé la vérité, trop longtemps ils avaient gardé pour eux leur surprenant secret. Il fallait en finir ! Bien sûr, Atrios soulageait sa conscience personnelle en crevant l'abcès du mensonge, mais pas uniquement. Il libérait également Ternen et Midilhen d'un poids énorme. Quand ceux-ci, toujours endormis, toujours muets et donc toujours coupables, se réveilleront, ils seront débarrassés du pénible fardeau de l'hypocrisie. Et Atrios se félicitait de cela. Bien sûr, rien ne sera plus jamais comme avant. Mais, il se persuadait que cette journée changerait en bien l'existence de Sorkleen, qu'elle aurait une influence positive sur sa vie future, si, bien sûr, l'enfant réagissait avec discernement et sang-froid.
   Dans le cas contraire, elle pourrait avoir des conséquences catastrophiques, malheureusement bien faciles à deviner…

   Sorkleen était retombé dans le même état que chez les Sages Saals. Son esprit s'embrouillait, ses pensées se bousculaient, ses tempes bourdonnaient, son cœur s'emportait, sa gorge se nouait. Il ne savait plus quoi faire. Il ne comprenait pas comment Atrios avait pu, avec autant de crudité, lui révéler tout ceci. Maintenant, il le considérait d'un air méfiant et soupçonneux. Comme l'on considère un ennemi.
Mais, dans le brouillard de ses pensées perturbées, quelque chose de nouveau émergeait. Quelque chose de bien plus grave. Tout à l'heure, Atrios avait dit que Midilhen était âgée de neuf cent ans. Neuf cent ans ! C'est invraisemblable ! Lui, il n'a que douze ans à peine. Si les paroles de l'ancien maître de Sawen sont véridiques, c'est tout un monde qui les sépare ! Un fossé qui rend leur amour impossible ! Et même, invivable ! Elle a neuf cent ans ! Midilhen a déjà presque vécu un millénaire, et lui, il n'a encore rien vu, rien vécu, il n'est qu'une
" création ", sortie tout droit d'un laboratoire, comme un simple produit manufacturé. Il n'est rien, et elle est tout. Neuf cent ans ! Mais pourquoi n'a-t-elle pas l'apparence d'une adulte ? Pourquoi est-elle restée aussi jeune ? A-t-elle vraiment l'âge qu'a indiqué Atrios ? Non, c'est impossible ! Ca ne peut pas être vrai… Ca ne doit pas être vrai ! Et pourtant…
   Au fond de lui, Sorkleen est absolument persuadé de la véracité de toute cette histoire rocambolesque, mais il ne veut pas qu'elle soit vraie ! Lui, ne veut qu'une chose : s'en aller ! Quitter cette réalité néfaste où rien ne se déroule comme il le désire ! Et replonger dans l'illusion d'une existence heureuse avec Midilhen et Ternen, tous trois réunis dans la grande villa de Nùmen, discutant, s'amusant. Comme une vraie famille.
   Hélas ! la vie est cruelle, et, bien souvent l'on ne se rend compte de son bonheur que lorsqu'il est menacé.

   Tout en réfléchissant à l'incroyable révélation de ses amis, l'enfant se mit alors à comprendre des choses, qui lui firent accepter, comme une fatalité, que l'Immortalité de ses compagnons était réelle. Maintenant, tout s'expliquait. Tout s'éclairait.
" Voilà pourquoi je ne comprenais pas l'extraordinaire jeunesse de Sawen, se dit-il. Alors, lui aussi, est un Immortel. Voilà pourquoi il a des enfants qui n'ont, apparemment, que peu de différence d'âge avec lui. Voilà les explications rationnelles à propos de ces étranges discussions sur les multiples exploits de Sawen au cours des siècles précédents. C'est ça ! Je pensais que les ancêtres de Sawen portaient le même nom que lui ! Mais, non, il est immortel lui aussi ! Oui ! c'est ça… J'y suis ! Et puis toute sa famille aussi alors… Oui ! Oui ! Ca y est ! Tout le monde, sa femme, ses fils, ses frères, ses sœurs, ses petits-enfants, c'est ça ! Tout le monde, oui ! Hahaha !! ". Sorkleen fut prit d'un accès de rire incontrôlable. Un rire fiévreux et grinçant, le rire de quelqu'un en proie à un délire mental. Il riait tout bas. Il ricanait en se mordant les doigts, les entortillant nerveusement entre eux. Et il se parlait toujours à lui-même, d'une voix ironique : " Oui ! Tout le monde est immortel ! Tout le monde ! Sauf moi, bien sûr ! Moi je ne suis rien. Non ! Rien que la créature du professeur Satgen. Oui ! C'est ça ! Hahaha ! Hahaha ! Moi, je n'ai pas de parents comme eux, je suis différent, j'ai été créé artificiellement, je ne suis pas comme les autres… Non ! Je ne suis pas normal ! Non… je ne le suis pas… je… je ne le suis pas ". Le jeune adolescent transpirait, il passait et repassait ses mains sur son visage, hoquetant, haletant, comme un malade pris d'une fièvre soudaine. Mais, progressivement, la fièvre et le délire se changèrent en angoisse. En crise. Il était seul. Seul et anormal. Près de lui, Atrios, l'abandonnant, discutait avec un autre passager, assis à ses côtés. Et Sorkleen soliloquait toujours, mais en pensées uniquement. Il ne voulait plus que l'on entende ce qu'il ressentait. Car alors, on voudrait l'aider ; mais lui ne pouvait pas lutter contre son destin, qui est de vivre seul, en marge des autres, solitaire et différent. Et il continuait son interminable confession intime :
" Et puis… j'ai un pouvoir aussi. Oui ! Je vois l'avenir ! Comment tout cela a-t-il pu m'arriver ? Et pourquoi à moi ? On clame tout haut que je suis cet " Elu " tant attendu, et puis il y a ces Sages qui affirment le contraire ! Pourquoi ? Alors, maintenant, j'aurais un pouvoir pour un de ces… de ces… liquides vitaux là ? Peuh ! En quoi ça me concerne, moi ?… Et puis, ce voyage ! On part, mais on ne sait même pas ce qu'on va trouver sur cette île ! Et Ternen, et Atrios, et Midilhen ? Ils m'ont déjà trahi une fois, est-ce que je dois leur faire confiance ? Et est-ce qu'ils m'ont tout vraiment tout dit ? Est-ce qu'ils ne me cachent pas encore quelque chose de pire ? J'en ai assez, je veux savoir la vérité ! Je veux savoir ! ". Le garçon fulminait. Il serrait fortement ses poings et secouaient nerveusement ses jambes. " Je veux savoir ! Je veux savoir ! JE VEUX SAVOIR ! ", marmonnait-il entre ses dents crispées. Il trépignait d'agitation. Il regarda autour de lui. Atrios devisait toujours avec cet autre passager et Ternen et Midilhen dormaient toujours profondément derrière lui. Une fois encore, il était seul. Mais, cette fois-ci, on l'avait laissé seul. Ah ! C'était comme ça ! Très bien ! Eh bien, il allait faire pareil, lui aussi jouerait l'indifférent. D'un air décidé, il se colla contre la paroi, posa sa tête près du hublot, et, l'âme torturée de haine et de chagrin, il s'endormit.

   L'adolescent ne somnola qu'une petite demi-heure. Il avait eu du mal à trouver le sommeil et ne s'était reposé que d'un œil, encore troublé par son propre comportement, qui l'inquiétait. Ses interrogations n'avaient pas trouvé de réponse, et, s'il demeurait seul, il sentait aussi qu'il aurait besoin des autres s'il voulait obtenir les explications nécessaires. Et ce moment était arrivé. Il se retourna et regarda fixement Atrios.
  - Ah, ca y est, tu es réveillé ! dit-il en souriant. Mais… tu me sembles bien soucieux, quelque chose ne va pas ?
La voix d'Atrios était amicale et rassura Sorkleen. Bien sûr, il n'oubliait pas les tromperies de ses compagnons, mais il voulait d'abord mettre toutes les choses au clair, pour se sentir bien au fond de lui-même, et, peut-être, pardonner à ses amis, pour que tout redevienne comme avant. C'est la raison pour laquelle il s'entretint ouvertement avec Atrios, qui n'était toutefois pas dupe des sentiments encore rancuniers de l'enfant, malgré son apparente rémission.
  - A quoi faisaient allusion les Sages Saals en parlant de " liquides vitaux " ? demanda Sorkleen.
  - Les Fluides Vitaux ! Ah !… Atrios lissa sa longue barbe quelques instants, puis finit par dire : " Eh bien, il s'agit en fait de cinq forces magiques relatives aux cinq éléments connus sur Asflhon : l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu, la Glace. Ce sont de petites sphères d'énergie translucides qui concentrent en chacune d'entre elles une incroyable magie… "
Cette introduction au ton mythique piqua la curiosité du garçon :
  - Et cela existe vraiment ? Tu en as déjà vu ?
  - Bien sûr que cela existe, mais, personnellement, je n'en ai jamais vu. Seulement des croquis et des représentations dans certains ouvrages mythologiques qui traitent de ce sujet. Elles ont environ quinze à vingt centimètres de diamètre, dit Atrios en mimant la grosseur avec ses mains, elles sont très ressemblantes entre elles, seules leurs couleurs changent : bleu foncé pour l'Eau, bleu très clair pour la Glace, vert pour la Terre, rouge pour le Feu et transparent avec des reflets légèrement irisés pour l'Air.
   Le vieil homme regarda un moment l'enfant, suspendu à ses lèvres, puis reprit son explication tel un scientifique qui démontrerait une théorie, mais en ajoutant dans l'intonation de sa voix rocailleuse un soupçon de tonalité épique :
  - Ces Fluides sont éternels, nul ne peut les détruire. Mais ils sont aussi très instables et très dangereux. La légende raconte par exemple que c'est le Fluide du Feu qui a provoqué la Grande Catastrophe, et…
  - La Grande Catastrophe ? Qu'est-ce que c'est ? interrompit Sorkleen ?
  - Comment ! Tu ne connais pas ça ! Cela m'étonne…, s'exclama Atrios.
L'enfant rougit, puis haussa les épaules. Etait-ce sa faute à lui si l'éducation du professeur Satgen avait eu quelques lacunes historiques ? Lui ne pouvait pas savoir, il ne faisait qu'obéir, qu'apprendre ce que l'on voulait bien lui enseigner, c'est tout.
  - … la Grande Catastrophe, reprit le vieil homme, est l'un des plus grands cataclysmes de toute l'Histoire. En 583 CA (Comput d'Alrol), c'est-à-dire il y a maintenant près de 3500 ans, une énorme boule de feu s'abattit sur l'Ancien Continent, submergeant et engloutissant une grande partie des terres à la surface, causant des milliers de morts, ravageant la plupart des constructions humaines, anéantissant des civilisations entières. Toutefois, une minorité de personnes ont réussi à fuir vers d'autres terres, juste avant que l'Ancien Continent ne sombre entièrement. Mais de ce grand territoire, seul le Fladir, le point culminant, et quelques terres, ont résisté au passage dévastateur de la boule de feu. Et depuis ce temps-là, on accorde au Fluide du Feu la responsabilité de cette épouvantable tragédie. Atrios esquissa une légère grimace et déclara : " Quant à savoir si tout cela est véridique, c'est une autre histoire… ".
  - Tu n'étais pas présent le jour de la Grande Catastrophe ?, questionna Sorkleen, rivé sur le regard de son interlocuteur.
  - Non, non ! Je me trouvais heureusement en Lodacie.
Le jeune garçon se gratta la tête. Pourquoi " heureusement " ? Atrios est immortel, il ne court aucun risque. A moins que… il est peut-être immortel, mais il n'est peut-être pas invincible ! Peut-être peut-il mourir d'une façon particulière ? Alors, les Immortels auraient des points faibles… Non, cela semble peut envisageable, mais après tout, pourquoi pas ?…
Perdu dans ses réflexions, il n'écoutait plus l'implacable explication d'Atrios :
  - Il te faut savoir qu'il existe aussi certaines armes magiques qui contiennent un peu de ces fluides. Pour ma part, je n'en connais qu'une, mais j'ai fait la promesse de ne jamais révéler à qui elle appartient. Les Fluides Vitaux gardent toujours une part de mystère avec eux. A ma connaissance, personne ne sait, par exemple, où se trouvent les Fluides de l'Air, de la Terre et de la Glace. Tout ce qui touche aux Fluides Vitaux renferme des secrets. L'on sait juste où sont le Fluide du Feu, à Surana, la ville de naissance de Sawen, ville aujourd'hui prisonnière des eaux, et le Fluide de l'Eau, au Fladir, là où nous nous rendons.
Cette dernière phrase fit revenir Sorkleen à la réalité.
  - Et… à ce propos, quelle est la relation avec moi ? Car le chef des Sages a dit que je pouvais avoir un rapport avec le Fluide de l'Eau, et je voulais savoir ce que…
  - C'est vrai. Seules les personnes ayant un don spécifique pour l'un de ces fluides sont en mesure de les utiliser pour invoquer leur pouvoir. Il apparaît donc probable que tu aies, toi aussi, le moyen d'invoquer la force d'un Fluide Vital, en l'occurrence celui de l'Eau. Et c'est pourquoi, sur les conseils des Sages Saals, nous allons au Fladir. Une fois là-bas, nous serons certainement fixés.
   Ce petit discours avait mis du baume au cœur à Sorkleen. Il se sentait fier. Il se sentait quelqu'un d'important. Quelqu'un de qui on avait besoin. Bien sûr, il n'était pas " l'Elu ", contrairement à ce qu'avait pu penser Ternen et les autres, mais il serait peut-être bientôt le détenteur exclusif d'un de ces Fluides Vitaux, incroyable sources de pouvoirs magiques réservés à l'élite, comme en atteste leur nombre réduit (cinq fluides pour cinq utilisateurs).
Et tout cela le rendait noble. Enfin, il aurait un rôle à jouer…
  - Tu dois encore savoir une chose sur les Fluides Vitaux, rajouta Atrios. Il est possible de combiner les cinq Fluides entre eux, une fois que leurs détenteurs sont réunis. Cette invocation, que l'on appelle le Vent de Résurrection, est d'une puissance incommensurable, elle permet de détruire le Mal et de ramener la Vie, mais encore une fois, elle est extrêmement dangereuse et nul ne connaît les effets qui pourraient en découler si l'expérience était un jour tentée…
  - Parce qu'elle n'a jamais été testée ?
  - Non, jamais. Je crois que les mages qui en avaient l'occasion étaient trop effrayé par les conséquences inconnues.
   Il y eut un silence. Sorkleen paraissait réfléchir. Atrios l'observait, amusé, comprenant parfaitement ce que ressentait l'enfant en ce moment. Lorsque l'on apprend subitement des choses que l'on pouvait à peine imaginer auparavant, la première sensation est celle d'une révolte, d'une rancune vindicative envers les personnes incriminées. Puis, adoucie par le temps, la colère se transforme en curiosité, même si l'on garde un peu de rancœur, plus par coutume que par réelle envie. Et c'est à ce moment-là que l'on est désireux de savoir non pas pourquoi l'on a menti, mais à propos de quoi l'a-t-on fait. Et Sorkleen était dans ce cas.
  - Et les Immortels ? dit-il tout à coup.
Atrios le regarda, intrigué.
  - Quoi, les Immortels ?
  - Eh bien, qui sont-ils ? enfin… plutôt qui êtes-vous ? (l'enfant avait du mal à s'habituer au nouveau " statut " de ses compagnons).
La question que redoutait tant Atrios se posait enfin. Il feignit l'indifférence :
  - Comment ça ?
  - Euh… je veux dire… vous avez l'air d'être comme les autres, comme nous… comme les… humains… et comment êtes-vous devenus immortels ? Pourquoi ?
  - C'est beaucoup de question à la fois, et je me sens un peu fatigué, alors ne m'en veux pas si…
  - Je veux savoir ! cria l'enfant, le poing serré, les sourcils froncés et le regard si noir qu'Atrios en parût effrayé.
  - Crois-moi, moins tu en sauras à ce sujet et mieux ce sera pour toi…
  - Ca suffit, Atrios ! Assez de cachotteries ! Vous m'avez trompé, et je suis prêt à vous pardonner, mais, au moins, explique-moi ce que vous m'avez caché si longtemps ! Sois honnête ! Pour une fois… Jouons franc-jeu, Atrios ! Allez, je t'écoute ! ajouta-t-il en croisant les bras.
   Sorkleen avait parlé d'un ton péremptoire. Atrios en fut fortement impressionné et un léger sentiment de honte empourprait son visage. L'adolescent s'était exprimé en adulte. Et, au fond, c'est lui qui avait raison…
Fier de l'attitude du jeune garçon, Atrios débuta son récit, tout en sachant que celui-ci changerait à jamais la vie de Sorkleen. Et pour toujours…

" Les Immortels sont sur Asflhon depuis la nuit des temps. Les premières légendes en font mention il y a soixante-quinze mille ans. Et l'on a même retrouvé des peintures primitives dans quatre grottes près de Dighitte, dans les montagnes au nord d'Iraskal. Ces fresques millénaires décrivent une créature qui ne peut pas être tuée par les armes et la science des Hommes, et, chose étrange, on a relevé des traces de lazérite dans les échantillons de poussière extraits de ces cavernes. La trouvaille a fait grand bruit à l'époque, car la lazérite n'a été officiellement découverte et utilisée comme source principale d'énergie que depuis une dizaine d'années aujourd'hui. Inutile de te dire que les plus grands groupes industriels se sont aussitôt jetés sur l'occasion pour tenter de s'implanter dans la région. Heureusement, une association de défense du patrimoine a réussi à faire valoir ses droits et à empêcher que ce site de Dighitte soit détruit et souillé par l'implacable machine industrielle. Et c'est ainsi que ces grottes, si importantes pour l'éternelle recherche de l'histoire de la Vie, ont été préservées. Comme tu peux t'en douter, les fresques qui s'y trouvent ont été étudiées sous un aspect très scientifique et très rationnel, les spécialistes se souciant peu de leur côté symbolique et fabuleux.
  Mais, dans certaines peuplades d'Iraskal, une étrange légende perdure encore… "

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