XVII
L'un des plus vieux rêves de l'Homme,
mais sans doute aussi le plus inaccessible et, donc, le plus
envié, est l'immortalité, la jeunesse éternelle.
Car de cette peur de mourir qui le tiraille sans cesse, l'Homme,
pour échapper à sa funeste fatalité,
s'est inventé un mythe, celui de ne jamais disparaître,
de vivre éternellement. Mais, dans le commun des mortels,
cela n'est jamais resté qu'un rêve, qu'un désir
inassouvi de vivre. Sauf aujourd'hui. Sauf pour Sorkleen.
Avant ces terribles révélations, on ne lui avait
jamais parlé de la mort, ni Satgen, ni Ternen, ni même
Midilhen. Bien sûr, en tant que créature artificielle
et donc " étudiée et conçue "
pour une résistance hors norme, il se doutait que son
existence serait longue, voire très longue. Mais à
aucun moment, il n'avait été confronté
à la fin tragique d'un être aimé, et n'envisageait
même pas la sienne. Il était différent
des autres, car la mort ne lui faisait pas peur. Mais maintenant
! Il savait que Ternen, Atrios et Midilhen ne mourraient jamais.
Et lui ? Qu'adviendrait-il de lui ? Mourrait-il un
jour ? Ou faisait-il partie de cette " race " d'Immortels
? Peut-être
Malgré les mensonges de ses amis,
il ne leur tenait plus rancune. Parce qu'il ne pouvait pas,
qu'il n'avait pas la force, tout simplement. La confession
de leur secret l'avait totalement anéanti. Il ne ressentait
plus de haine, ni de joie. Il ne savait s'il fallait haïr
ses compagnons ou leur pardonner, car, après tout,
l'erreur est humaine. Mais sont-ils réellement humains
? Qui sait ?
L'esprit débordant de troubles, il
se laissait entraîner sur le chemin du retour du village
Saal, sans esquisser le moindre geste de rébellion.
Sorkleen avait l'impression de vivre un rêve éveillé,
ou peut-être un cauchemar, il ne savait pas. Entouré
de Ternen et de Midilhen, auxquels un fort sentiment de honte
et de confusion, comme un petit enfant qui a commis une bêtise
sans l'avouer à ses parents, par peur des représailles,
avait succédé au sentiment d'angoisse et de
tristesse qui les animaient durant l'effroyable conversation
de tout à l'heure, le jeune adolescent, également
soutenu par Atrios, qui agissait en vrai chef de groupe, heureux
d'avoir recouvré tout son sang-froid malgré
les événements exceptionnels, arrivait en vue
de la voiture qui les avait conduits, lui et ses amis, chez
les Saals. Le chauffeur, prévenu au préalable
par Atrios au moyen de son téléphone portatif,
les attendait bien sagement, posté près de l'automobile.
En voyant l'air abattu de Sorkleen, son visage pâle
et sans expressions, ses bras ballants le long du corps, il
réprima une grimace d'étonnement, et, placide,
s'installa au volant. Comme à l'aller, Atrios occupait
le siège du passager, et Ternen et Midilhen cernaient
l'enfant sur la banquette arrière, anxieux peut-être
que celui-ci ne leur échappe subitement.
Le voyage du retour s'effectua sans anicroches,
mais dans un silence de cathédrale, chacun ayant le
cur lourd de tristesse ou de remords. Seuls, quelquefois,
Atrios et le chauffeur échangeaient quelques paroles,
mais, à l'arrière, personne ne parlait. Une
fois paré, on partit. La voiture retraversa la vallée,
repassa dans la petite ville d'Eniod, franchit sans embûches
la froide forêt de Joghar, qui marquait la frontière
entre le royaume d'Astinorth et le comté d'Alvhio,
et, après s'être arrêté à
Eniod pour manger rapidement, les quatre compagnons arrivèrent
à Alvhio au bout de six heures de route, fourbus et
exténués par le trajet et la dure matinée
qu'ils avaient eu chez les Saals. Dans le ciel, le soleil
déclinait déjà et une brise légère
apportait avec elle l'air chaud d'une fin d'après-midi
estivale. Ayant décidé de suivre rigoureusement
les conseils de Sages, ils ne s'attardèrent pas non
plus à Alvhio, ville qu'ils connaissaient déjà
de toute façon.
- Alors, que décides-tu Atrios ?, demanda
Ternen que la longueur du voyage avait quelque peu libéré
de sa rancur. Il parlait maintenant plus aisément,
persuadé que ces six heures de silence volontaire avaient
fait réfléchir ses amis sur l'attitude à
adopter pour la suite de leurs aventures et que les douleurs
diverses s'étaient apaisés et dispersées
dans le mutisme du retour. Il avait presque raison
- Eh bien, comme prévu ! Nous partons pour
le Fladir. Voyons
il est cinq heures, en nous dépêchant,
nous pouvons être à l'aéroport à
temps pour obtenir l'un des derniers vols en direction du
Fladir.
- Pourquoi nous presser ? Nous avons tout le temps,
non ?, questionna Midilhen. C'étaient les premiers
mots qu'elle prononçait depuis l'incident chez les
Saals. Cela lui faisait du bien. Elle avait l'impression de
ne jamais avoir entendu sa voix. Pour elle aussi, la fatigue
du chemin l'avait emporté sur le chagrin et avait chassé
l'amertume de son corps et de son esprit. Seul Sorkleen restait
silencieux. Mais, aucun de ses amis ne s'en préoccupait,
car ils savaient pertinemment que c'était lui qui avait
le plus souffert de leur mésaventure et que cela nécessiterait
du temps avant qu'il oublie toutes ces dramatiques péripéties.
S'il y parvenait
- Non, justement ! Nous n'avons pas de temps à
perdre. Le Fladir est bien différent d'Alvhio ou de
Nùmen, il n'y a qu'un seul aéroport et j'ai
peur qu'il n'y ait pas de vol de nuit disponible. Alors, dépêchons-nous
si nous voulons arriver au Fladir juste à la tombée
de la nuit, car après, cela m'étonnerait fortement
qu'il y ait d'autres trajets supplémentaires.
- Très bien ! Alors, allons-y !
Une fois les billets obtenus, tous embarquèrent
à bord de l'unique avion assurant la liaison Alvhio
- Fladir, qui prit son envol depuis le tarmac de l'aéroport
d'Alvhio à dix-neuf heures.
A l'intérieur de l'appareil, Atrios
s'était assis à côté de Sorkleen,
car il pressentait que l'enfant, oubliant momentanément
sa rancur, eût des questions à lui poser
sur les incroyables événements de cette journée.
Mais, durant une heure, le jeune garçon resta muet,
sa main soutenant son menton, le regard perdu dans le grand
vide de ce ciel de braise qui perçait par le hublot.
A cette altitude, il ne pouvait discerner aucun paysage quelconque.
Il se contentait juste de voir sans regarder les gros nuages
rougeâtres qui défilaient devant ses yeux à
une vitesse folle. Occupant deux des trois sièges de
la banquette de derrière, Ternen et Midilhen, vaincus
par la fatigue d'une journée harassante, s'endormirent
vingt minutes seulement après le décollage,
profitant du calme ambiant. En effet, l'avion ne comportait
qu'une cinquantaine de passagers, ce qui était peu
pour un vol de grande ligne, mais à vrai dire, le Fladir
n'est pas le vrai lieu enchanteresque où l'on désirait
passer toutes ses vacances. Certes, l'île vit essentiellement
du tourisme et de ses commerces florissants, mais depuis peu
les insulaires assistent à une désertification
de ce petit bout de terre isolé au cur de l'immensité
maritime. Si le relief montagneux attire les amoureux des
balades en plein air, le climat, froid et rude, découragent
les moins aventureux. La végétation est rare
et composée principalement de pinèdes et de
grandes landes de terre recouvertes de buissons épineux.
Plus à l'intérieur du territoire, les petites
exploitations de cultures maraîchères et fruitières
se succèdent, donnant un aspect plus rural et plus
champêtre à l'île. Quant à la population,
elle est assez relative, environ cinquante mille habitants,
dont la majorité réside à Fladir, la
capitale homonyme ; le reste s'éparpille dans les villages
qui bordent les côtes, vivant de pêche et d'élevage,
et dans les monastères nichés au cur des
montagnes, adoptant là une vie plus humble.
Le Fladir ne jouant pas un rôle primordial
dans le déroulement des affaires de toutes sortes sur
Asflhon, ses seules curiosités sont, en fait, le vieux
temple de briques rouges et l'antique ville de Cynhiar, aujourd'hui
abandonnés, qu'aperçut Sorkleen dans ses visions.
L'avion était à mi-chemin
du Fladir, lorsque Sorkleen, les sourcils froncés,
se tourna vers Atrios, qui avait presque perdu espoir de pouvoir,
en quelque manières que ce soit, de réconforter
le jeune garçon, et lui demanda :
- Atrios, je peux te poser une question ?
Ce dernier poussa un soupir de soulagement, content de voir
l'adolescent s'exprimer enfin, et répondit :
- Mais oui, bien sûr, je t'écoute.
Qu'y a-t-il ?
- Toi aussi, tu es
un
Immortel ?
Atrios sembla hésiter un instant, puis répliqua
d'une voix mal assurée :
- Oui, moi aussi, je suis un Immortel.
Il n'en dit pas plus. Il sentait que l'enfant, inconsciemment
peut-être, voulait se confier à quelqu'un, après
son trop long silence, baigné d'amertume et de déception.
Il lui laissa le monopole de la conversation.
- Alors
quel âge as-tu ? Je parle
de ton âge réel, pas de ton âge apparent,
hein
Atrios sourit.
- Pourquoi ? Quel âge me donnerais-tu si
tu ne me connaissais pas ?
Surpris par la demande, le garçon réfléchit
quelques instants, puis finit par dire :
- Oh, eh bien, euh
pas plus de cinquante
ans !
Le visage du vieil homme s'éclaira :
- Ah, merci ! C'est gentil de ta part ! Mais,
en réalité, j'ai près de quinze mille
ans !
Sorkleen ouvrit grand la bouche, réprimant un cri de
stupéfaction. Ses yeux s'écarquillèrent.
Quoi ! N'avait-il pas rêvé ? Quinze mille ans
! C'était incroyable ! Quinze mille ans ! Il n'en revenait
pas ! Cela dépassait même les limites de l'imaginaire,
du concevable. Quinze mille ans ! Quinze mille ans ! Ces trois
petits mots martelaient son esprit sans discontinuer. Quinze
mille ans ! Non, cela n'était pas possible ! Atrios
devait mentir. Oui, c'est ça, il mentait ! C'est sûr
!
Totalement hébété, durant quelques secondes
il ne put articuler un seul mot. Et c'est Atrios qui reprit
:
- Je me doute que cela doit te faire un choc,
mais c'est la pure vérité. Je suis réellement
âgé de quinze mille ans. Et si tu veux tout savoir,
Ternen a presque trois mille ans et Midilhen neuf cent ans
!
Il s'en voulait un peu de lâcher toutes ces extraordinaires
révélations de but en blanc à Sorkleen,
déjà fragilisé par la précédente
mésaventure, mais il sentait que le moment était
venu de tout avouer. Trop longtemps, Ternen et lui avaient
dissimulé la vérité, trop longtemps ils
avaient gardé pour eux leur surprenant secret. Il fallait
en finir ! Bien sûr, Atrios soulageait sa conscience
personnelle en crevant l'abcès du mensonge, mais pas
uniquement. Il libérait également Ternen et
Midilhen d'un poids énorme. Quand ceux-ci, toujours
endormis, toujours muets et donc toujours coupables, se réveilleront,
ils seront débarrassés du pénible fardeau
de l'hypocrisie. Et Atrios se félicitait de cela. Bien
sûr, rien ne sera plus jamais comme avant. Mais, il
se persuadait que cette journée changerait en bien
l'existence de Sorkleen, qu'elle aurait une influence positive
sur sa vie future, si, bien sûr, l'enfant réagissait
avec discernement et sang-froid.
Dans le cas contraire, elle pourrait avoir
des conséquences catastrophiques, malheureusement bien
faciles à deviner
Sorkleen était retombé dans
le même état que chez les Sages Saals. Son esprit
s'embrouillait, ses pensées se bousculaient, ses tempes
bourdonnaient, son cur s'emportait, sa gorge se nouait.
Il ne savait plus quoi faire. Il ne comprenait pas comment
Atrios avait pu, avec autant de crudité, lui révéler
tout ceci. Maintenant, il le considérait d'un air méfiant
et soupçonneux. Comme l'on considère un ennemi.
Mais, dans le brouillard de ses pensées perturbées,
quelque chose de nouveau émergeait. Quelque chose de
bien plus grave. Tout à l'heure, Atrios avait dit que
Midilhen était âgée de neuf cent ans.
Neuf cent ans ! C'est invraisemblable ! Lui, il n'a que douze
ans à peine. Si les paroles de l'ancien maître
de Sawen sont véridiques, c'est tout un monde qui les
sépare ! Un fossé qui rend leur amour impossible
! Et même, invivable ! Elle a neuf cent ans ! Midilhen
a déjà presque vécu un millénaire,
et lui, il n'a encore rien vu, rien vécu, il n'est
qu'une
" création ", sortie tout droit d'un laboratoire,
comme un simple produit manufacturé. Il n'est rien,
et elle est tout. Neuf cent ans ! Mais pourquoi n'a-t-elle
pas l'apparence d'une adulte ? Pourquoi est-elle restée
aussi jeune ? A-t-elle vraiment l'âge qu'a indiqué
Atrios ? Non, c'est impossible ! Ca ne peut pas être
vrai
Ca ne doit pas être vrai ! Et pourtant
Au fond de lui, Sorkleen est absolument
persuadé de la véracité de toute cette
histoire rocambolesque, mais il ne veut pas qu'elle soit vraie
! Lui, ne veut qu'une chose : s'en aller ! Quitter cette réalité
néfaste où rien ne se déroule comme il
le désire ! Et replonger dans l'illusion d'une existence
heureuse avec Midilhen et Ternen, tous trois réunis
dans la grande villa de Nùmen, discutant, s'amusant.
Comme une vraie famille.
Hélas ! la vie est cruelle, et, bien
souvent l'on ne se rend compte de son bonheur que lorsqu'il
est menacé.
Tout en réfléchissant à
l'incroyable révélation de ses amis, l'enfant
se mit alors à comprendre des choses, qui lui firent
accepter, comme une fatalité, que l'Immortalité
de ses compagnons était réelle. Maintenant,
tout s'expliquait. Tout s'éclairait.
" Voilà pourquoi je ne comprenais pas l'extraordinaire
jeunesse de Sawen, se dit-il. Alors, lui aussi, est un Immortel.
Voilà pourquoi il a des enfants qui n'ont, apparemment,
que peu de différence d'âge avec lui. Voilà
les explications rationnelles à propos de ces étranges
discussions sur les multiples exploits de Sawen au cours des
siècles précédents. C'est ça !
Je pensais que les ancêtres de Sawen portaient le même
nom que lui ! Mais, non, il est immortel lui aussi ! Oui !
c'est ça
J'y suis ! Et puis toute sa famille
aussi alors
Oui ! Oui ! Ca y est ! Tout le monde, sa
femme, ses fils, ses frères, ses surs, ses petits-enfants,
c'est ça ! Tout le monde, oui ! Hahaha !! ". Sorkleen
fut prit d'un accès de rire incontrôlable. Un
rire fiévreux et grinçant, le rire de quelqu'un
en proie à un délire mental. Il riait tout bas.
Il ricanait en se mordant les doigts, les entortillant nerveusement
entre eux. Et il se parlait toujours à lui-même,
d'une voix ironique : " Oui ! Tout le monde est immortel
! Tout le monde ! Sauf moi, bien sûr ! Moi je ne suis
rien. Non ! Rien que la créature du professeur Satgen.
Oui ! C'est ça ! Hahaha ! Hahaha ! Moi, je n'ai pas
de parents comme eux, je suis différent, j'ai été
créé artificiellement, je ne suis pas comme
les autres
Non ! Je ne suis pas normal ! Non
je
ne le suis pas
je
je ne le suis pas ". Le
jeune adolescent transpirait, il passait et repassait ses
mains sur son visage, hoquetant, haletant, comme un malade
pris d'une fièvre soudaine. Mais, progressivement,
la fièvre et le délire se changèrent
en angoisse. En crise. Il était seul. Seul et anormal.
Près de lui, Atrios, l'abandonnant, discutait avec
un autre passager, assis à ses côtés.
Et Sorkleen soliloquait toujours, mais en pensées uniquement.
Il ne voulait plus que l'on entende ce qu'il ressentait. Car
alors, on voudrait l'aider ; mais lui ne pouvait pas lutter
contre son destin, qui est de vivre seul, en marge des autres,
solitaire et différent. Et il continuait son interminable
confession intime :
" Et puis
j'ai un pouvoir aussi. Oui ! Je vois
l'avenir ! Comment tout cela a-t-il pu m'arriver ? Et pourquoi
à moi ? On clame tout haut que je suis cet " Elu
" tant attendu, et puis il y a ces Sages qui affirment
le contraire ! Pourquoi ? Alors, maintenant, j'aurais un pouvoir
pour un de ces
de ces
liquides vitaux là
? Peuh ! En quoi ça me concerne, moi ?
Et puis,
ce voyage ! On part, mais on ne sait même pas ce qu'on
va trouver sur cette île ! Et Ternen, et Atrios, et
Midilhen ? Ils m'ont déjà trahi une fois, est-ce
que je dois leur faire confiance ? Et est-ce qu'ils m'ont
tout vraiment tout dit ? Est-ce qu'ils ne me cachent pas encore
quelque chose de pire ? J'en ai assez, je veux savoir la vérité
! Je veux savoir ! ". Le garçon fulminait. Il
serrait fortement ses poings et secouaient nerveusement ses
jambes. " Je veux savoir ! Je veux savoir ! JE VEUX SAVOIR
! ", marmonnait-il entre ses dents crispées. Il
trépignait d'agitation. Il regarda autour de lui. Atrios
devisait toujours avec cet autre passager et Ternen et Midilhen
dormaient toujours profondément derrière lui.
Une fois encore, il était seul. Mais, cette fois-ci,
on l'avait laissé seul. Ah ! C'était comme ça
! Très bien ! Eh bien, il allait faire pareil, lui
aussi jouerait l'indifférent. D'un air décidé,
il se colla contre la paroi, posa sa tête près
du hublot, et, l'âme torturée de haine et de
chagrin, il s'endormit.
L'adolescent ne somnola qu'une petite
demi-heure. Il avait eu du mal à trouver le sommeil
et ne s'était reposé que d'un il, encore
troublé par son propre comportement, qui l'inquiétait.
Ses interrogations n'avaient pas trouvé de réponse,
et, s'il demeurait seul, il sentait aussi qu'il aurait besoin
des autres s'il voulait obtenir les explications nécessaires.
Et ce moment était arrivé. Il se retourna et
regarda fixement Atrios.
- Ah, ca y est, tu es réveillé !
dit-il en souriant. Mais
tu me sembles bien soucieux,
quelque chose ne va pas ?
La voix d'Atrios était amicale et rassura Sorkleen.
Bien sûr, il n'oubliait pas les tromperies de ses compagnons,
mais il voulait d'abord mettre toutes les choses au clair,
pour se sentir bien au fond de lui-même, et, peut-être,
pardonner à ses amis, pour que tout redevienne comme
avant. C'est la raison pour laquelle il s'entretint ouvertement
avec Atrios, qui n'était toutefois pas dupe des sentiments
encore rancuniers de l'enfant, malgré son apparente
rémission.
- A quoi faisaient allusion les Sages Saals en
parlant de " liquides vitaux " ? demanda Sorkleen.
- Les Fluides Vitaux ! Ah !
Atrios lissa
sa longue barbe quelques instants, puis finit par dire : "
Eh bien, il s'agit en fait de cinq forces magiques relatives
aux cinq éléments connus sur Asflhon : l'Eau,
l'Air, la Terre, le Feu, la Glace. Ce sont de petites sphères
d'énergie translucides qui concentrent en chacune d'entre
elles une incroyable magie
"
Cette introduction au ton mythique piqua la curiosité
du garçon :
- Et cela existe vraiment ? Tu en as déjà
vu ?
- Bien sûr que cela existe, mais, personnellement,
je n'en ai jamais vu. Seulement des croquis et des représentations
dans certains ouvrages mythologiques qui traitent de ce sujet.
Elles ont environ quinze à vingt centimètres
de diamètre, dit Atrios en mimant la grosseur avec
ses mains, elles sont très ressemblantes entre elles,
seules leurs couleurs changent : bleu foncé pour l'Eau,
bleu très clair pour la Glace, vert pour la Terre,
rouge pour le Feu et transparent avec des reflets légèrement
irisés pour l'Air.
Le vieil homme regarda un moment l'enfant,
suspendu à ses lèvres, puis reprit son explication
tel un scientifique qui démontrerait une théorie,
mais en ajoutant dans l'intonation de sa voix rocailleuse
un soupçon de tonalité épique :
- Ces Fluides sont éternels, nul ne peut
les détruire. Mais ils sont aussi très instables
et très dangereux. La légende raconte par exemple
que c'est le Fluide du Feu qui a provoqué la Grande
Catastrophe, et
- La Grande Catastrophe ? Qu'est-ce que c'est
? interrompit Sorkleen ?
- Comment ! Tu ne connais pas ça ! Cela
m'étonne
, s'exclama Atrios.
L'enfant rougit, puis haussa les épaules. Etait-ce
sa faute à lui si l'éducation du professeur
Satgen avait eu quelques lacunes historiques ? Lui ne pouvait
pas savoir, il ne faisait qu'obéir, qu'apprendre ce
que l'on voulait bien lui enseigner, c'est tout.
-
la Grande Catastrophe, reprit le vieil
homme, est l'un des plus grands cataclysmes de toute l'Histoire.
En 583 CA (Comput d'Alrol), c'est-à-dire il y a maintenant
près de 3500 ans, une énorme boule de feu s'abattit
sur l'Ancien Continent, submergeant et engloutissant une grande
partie des terres à la surface, causant des milliers
de morts, ravageant la plupart des constructions humaines,
anéantissant des civilisations entières. Toutefois,
une minorité de personnes ont réussi à
fuir vers d'autres terres, juste avant que l'Ancien Continent
ne sombre entièrement. Mais de ce grand territoire,
seul le Fladir, le point culminant, et quelques terres, ont
résisté au passage dévastateur de la
boule de feu. Et depuis ce temps-là, on accorde au
Fluide du Feu la responsabilité de cette épouvantable
tragédie. Atrios esquissa une légère
grimace et déclara : " Quant à savoir si
tout cela est véridique, c'est une autre histoire
".
- Tu n'étais pas présent le jour
de la Grande Catastrophe ?, questionna Sorkleen, rivé
sur le regard de son interlocuteur.
- Non, non ! Je me trouvais heureusement en Lodacie.
Le jeune garçon se gratta la tête. Pourquoi "
heureusement " ? Atrios est immortel, il ne court aucun
risque. A moins que
il est peut-être immortel,
mais il n'est peut-être pas invincible ! Peut-être
peut-il mourir d'une façon particulière ? Alors,
les Immortels auraient des points faibles
Non, cela
semble peut envisageable, mais après tout, pourquoi
pas ?
Perdu dans ses réflexions, il n'écoutait plus
l'implacable explication d'Atrios :
- Il te faut savoir qu'il existe aussi certaines
armes magiques qui contiennent un peu de ces fluides. Pour
ma part, je n'en connais qu'une, mais j'ai fait la promesse
de ne jamais révéler à qui elle appartient.
Les Fluides Vitaux gardent toujours une part de mystère
avec eux. A ma connaissance, personne ne sait, par exemple,
où se trouvent les Fluides de l'Air, de la Terre et
de la Glace. Tout ce qui touche aux Fluides Vitaux renferme
des secrets. L'on sait juste où sont le Fluide du Feu,
à Surana, la ville de naissance de Sawen, ville aujourd'hui
prisonnière des eaux, et le Fluide de l'Eau, au Fladir,
là où nous nous rendons.
Cette dernière phrase fit revenir Sorkleen à
la réalité.
- Et
à ce propos, quelle est la relation
avec moi ? Car le chef des Sages a dit que je pouvais avoir
un rapport avec le Fluide de l'Eau, et je voulais savoir ce
que
- C'est vrai. Seules les personnes ayant un don
spécifique pour l'un de ces fluides sont en mesure
de les utiliser pour invoquer leur pouvoir. Il apparaît
donc probable que tu aies, toi aussi, le moyen d'invoquer
la force d'un Fluide Vital, en l'occurrence celui de l'Eau.
Et c'est pourquoi, sur les conseils des Sages Saals, nous
allons au Fladir. Une fois là-bas, nous serons certainement
fixés.
Ce petit discours avait mis du baume au
cur à Sorkleen. Il se sentait fier. Il se sentait
quelqu'un d'important. Quelqu'un de qui on avait besoin. Bien
sûr, il n'était pas " l'Elu ", contrairement
à ce qu'avait pu penser Ternen et les autres, mais
il serait peut-être bientôt le détenteur
exclusif d'un de ces Fluides Vitaux, incroyable sources de
pouvoirs magiques réservés à l'élite,
comme en atteste leur nombre réduit (cinq fluides pour
cinq utilisateurs).
Et tout cela le rendait noble. Enfin, il aurait un rôle
à jouer
- Tu dois encore savoir une chose sur les Fluides
Vitaux, rajouta Atrios. Il est possible de combiner les cinq
Fluides entre eux, une fois que leurs détenteurs sont
réunis. Cette invocation, que l'on appelle le Vent
de Résurrection, est d'une puissance incommensurable,
elle permet de détruire le Mal et de ramener la Vie,
mais encore une fois, elle est extrêmement dangereuse
et nul ne connaît les effets qui pourraient en découler
si l'expérience était un jour tentée
- Parce qu'elle n'a jamais été testée
?
- Non, jamais. Je crois que les mages qui en avaient
l'occasion étaient trop effrayé par les conséquences
inconnues.
Il y eut un silence. Sorkleen paraissait
réfléchir. Atrios l'observait, amusé,
comprenant parfaitement ce que ressentait l'enfant en ce moment.
Lorsque l'on apprend subitement des choses que l'on pouvait
à peine imaginer auparavant, la première sensation
est celle d'une révolte, d'une rancune vindicative
envers les personnes incriminées. Puis, adoucie par
le temps, la colère se transforme en curiosité,
même si l'on garde un peu de rancur, plus par
coutume que par réelle envie. Et c'est à ce
moment-là que l'on est désireux de savoir non
pas pourquoi l'on a menti, mais à propos de quoi l'a-t-on
fait. Et Sorkleen était dans ce cas.
- Et les Immortels ? dit-il tout à coup.
Atrios le regarda, intrigué.
- Quoi, les Immortels ?
- Eh bien, qui sont-ils ? enfin
plutôt
qui êtes-vous ? (l'enfant avait du mal à s'habituer
au nouveau " statut " de ses compagnons).
La question que redoutait tant Atrios se posait enfin. Il
feignit l'indifférence :
- Comment ça ?
- Euh
je veux dire
vous avez l'air
d'être comme les autres, comme nous
comme les
humains
et comment êtes-vous devenus immortels
? Pourquoi ?
- C'est beaucoup de question à la fois,
et je me sens un peu fatigué, alors ne m'en veux pas
si
- Je veux savoir ! cria l'enfant, le poing serré,
les sourcils froncés et le regard si noir qu'Atrios
en parût effrayé.
- Crois-moi, moins tu en sauras à ce sujet
et mieux ce sera pour toi
- Ca suffit, Atrios ! Assez de cachotteries !
Vous m'avez trompé, et je suis prêt à
vous pardonner, mais, au moins, explique-moi ce que vous m'avez
caché si longtemps ! Sois honnête ! Pour une
fois
Jouons franc-jeu, Atrios ! Allez, je t'écoute
! ajouta-t-il en croisant les bras.
Sorkleen avait parlé d'un ton péremptoire.
Atrios en fut fortement impressionné et un léger
sentiment de honte empourprait son visage. L'adolescent s'était
exprimé en adulte. Et, au fond, c'est lui qui avait
raison
Fier de l'attitude du jeune garçon, Atrios débuta
son récit, tout en sachant que celui-ci changerait
à jamais la vie de Sorkleen. Et pour toujours
" Les Immortels sont sur Asflhon depuis la nuit des
temps. Les premières légendes en font mention
il y a soixante-quinze mille ans. Et l'on a même retrouvé
des peintures primitives dans quatre grottes près de
Dighitte, dans les montagnes au nord d'Iraskal. Ces fresques
millénaires décrivent une créature qui
ne peut pas être tuée par les armes et la science
des Hommes, et, chose étrange, on a relevé des
traces de lazérite dans les échantillons de
poussière extraits de ces cavernes. La trouvaille a
fait grand bruit à l'époque, car la lazérite
n'a été officiellement découverte et
utilisée comme source principale d'énergie que
depuis une dizaine d'années aujourd'hui. Inutile de
te dire que les plus grands groupes industriels se sont aussitôt
jetés sur l'occasion pour tenter de s'implanter dans
la région. Heureusement, une association de défense
du patrimoine a réussi à faire valoir ses droits
et à empêcher que ce site de Dighitte soit détruit
et souillé par l'implacable machine industrielle. Et
c'est ainsi que ces grottes, si importantes pour l'éternelle
recherche de l'histoire de la Vie, ont été préservées.
Comme tu peux t'en douter, les fresques qui s'y trouvent ont
été étudiées sous un aspect très
scientifique et très rationnel, les spécialistes
se souciant peu de leur côté symbolique et fabuleux.
Mais, dans certaines peuplades d'Iraskal, une
étrange légende perdure encore
"
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