Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XVI
Illusions

XVI

   Malgré sa puissance, l'ascenseur mit plusieurs minutes pour parcourir la distance qui séparait la terre ferme du village Saal, en partie recouvert par la grotte. Durant la montée, cerné par les deux gardes à l'aspect peu avenant, Sorkleen piaffait d'impatience, désireux qu'on lui explique le sens réel de ses visions de cauchemars. En apercevant le village tout à l'heure, il avait eu l'impression qu'enfin quelqu'un pourrait réellement l'aider, car de ce hameau niché au cœur de la Nature sauvage se dégageait une sensation de sagesse et de connaissance, ce genre de patelin où tout le savoir des hommes semble s'être réuni et perpétué au fil des siècles. Sans s'en rendre compte, il serrait fort contre lui la main de Midilhen. Ils se devaient d'être ensemble dans cette nouvelle épreuve, bien que moins importante que les autres, mais tout aussi utile et riche en enseignements sur la destinée et les capacités réelles de l'enfant. Sorkleen savait pertinemment qu'il aurait besoin d'un soutien, d'une aide, d'un réconfort au cas où les Sages Saals lui révéleraient des choses désagréables sur son existence, passée ou future. Et, dans toutes les situations, Midilhen serait là. Prête à faire face aux éventuels problèmes. Comme toujours. Dévouée et généreuse, elle ne rechignait jamais à aider les autres. Encore une des qualités héritée de son grand-père, Sawen. Et elle aussi craignait le moment du " verdict " de la part des Sages. Entassés dans cette étroite cage de verre, serrés les uns contre les autres, les quatre amis suaient à grosses gouttes, malgré la fraîcheur matinale. L'ascenseur s'immobilisa enfin, ouvrant tout grand les battants de sa porte d'acier, dévoilant enfin le village tant réputé à nos amis. Le village de la connaissance. Le village de la vérité.
   Sorkleen sortit précipitamment, impatient de visiter cet endroit si mystérieux. Mais à peine avait-il fait un pas qu'un homme de petite taille, souriant et jovial, lui barra la route.
 - Ne va pas plus loin, petit ! Tu auras tout le loisir de découvrir le village par la suite, je te le promets. Mais pour le moment des choses plus urgentes nous attendent. Puis, se tournant vers Atrios, il déclara : " Tu es Atrios, n'est-ce pas ? C'est toi qui nous as contactés à propos de l'enfant ? ". Son sourire amical n'avait pas quitté le coin de sa bouche. De prime abord, il semblait aux nouveaux arrivants que le lieu était très convivial. C'était dans la nature même des Saals. Bien qu'à l'écart des hommes, ils n'en oubliaient pas pour autant les règles fondamentales de la politesse et de l'accueil. Atrios, ravi de cette réception, répondit :
 - Oui c'est moi qui me suis permis d'aviser les Sages Saals sur certains événements. J'espère ne pas vous importuner, mais les informations que je possède sont de la plus haute importance. Et je me dois de les communiquer.
Il avait parlé d'un ton mêlé de respect et d'humilité.
 - Non, tu ne nous déranges aucunement, étranger ! Je me nomme Gaïdda et je vais te conduire plus sans tarder au Conseil des Sages. Eux seuls pourront te donner les réponses à tes multiples interrogations. Suis-moi !
Atrios acquiesça et la petite troupe se mit aussitôt en marche.
   Ils arpentèrent la petite bourgade jusqu'à une grande habitation au large toit de paille et aux murs recouverts d'une chaux encore toute fraîche. S'il n'avait pas réellement eu l'occasion de découvrir le village Saal dans son intégralité, Sorkleen avait quand même profité de l'originalité architecturale du hameau. En effet, la totalité du village contrastait avec la maison précédente, plus rustique, plus naturelle et qui semblait être un lieu plus important dans le village, sûrement la maison des Sages Saals, tant recherchée. Mais, dans son ensemble, le hameau se constituait de sorte d'immeubles creusés directement dans la roche vive et une répartition astucieuse de la population et des classes sociales s'était opérée avec la construction des habitations : les immeubles arborant sur leur façade du rez-de-chaussée une petite étoile jaune servaient de logement aux serviteurs, qui s'occupaient, pour la plupart, des Sages Saals ; puis, les immeubles dotés d'un cercle bleuâtre abritaient la population des scientifiques et des chercheurs du village ; enfin, un large rectangle rouge signalait la présence dans l'immeuble du corps militaire, quoique peu nombreux, mais toujours utile. C'était d'ailleurs deux de ces gardes qui avaient escorté nos amis dans l'ascenseur tout à l'heure. Tout en cheminant vers la maison des Sages, Gaïdda continuait patiemment ses explications sur le fonctionnement interne du village, abrégeant ainsi en quelques mots l'incroyable complexité du système de vie et d'organisation chez ces sédentaires troglodytes. La répartition de la population par " castes " avait choqué Sorkleen. Il ne supportait pas cette façon de cataloguer les personnes, et il se demandait comment un groupe de gens avait le droit de se sentir supérieur aux autres, de les dominer et de les dénigrer. Cette interrogation brûlait ses lèvres et, dévisageant Gaïdda, il demanda :
 - Pourquoi les habitants de ce village sont ainsi répertoriés ? Car enfin l'esclavage semble aboli depuis déjà plusieurs années. Alors, pourquoi ces logements pour serviteurs ?
Son interlocuteur ne parut pas surpris par la question. Calmement, il répondit :
 - Il te faut savoir, jeune Sorkleen, qu'ici être serviteur est un honneur. Ce n'est pas de l'esclavagisme, ca n'est que du respect et de la servitude envers les aînés. Ils ont traversé les siècles dans la douleur tout en semant derrière eux la sagesse et la bonté nécessaires à la bonne marche d'une société comme la nôtre. Et nous recueillons aujourd'hui les fruits de leurs efforts. Nous vivons heureux et en paix. Crois-moi, les serviteurs de ce village ne sont vraiment pas à plaindre. Et il en est de même pour les gardes. Allons, continuons !
   Le jeune adolescent se gratta le menton. Vu sous cet angle, la division des classes sociales n'était peut-être pas une si mauvaise chose. Décidément, quelle curieuse idéologie ! Le peuple des Saals semblait se démarquer des autres par ses coutumes pour le moins inhabituelles ; coutumes que Sorkleen n'aurait jamais connues ni envisagées s'il n'avait pas décidé de faire confiance à Atrios et d'effectuer le voyage. Toutes ces pérégrinations autour du monde finiraient sûrement par enrichir ses connaissances. Il connaîtrait d'autres cultures, d'autres modes de vie, d'autres mœurs, ignorés jusqu'à présent. Et il les partagerait et les communiquerait à son peuple. Et il échangerait, lui aussi, ses propres traditions avec les Saals ; ceux-là même que le jeune garçon s'imaginait au départ comme des gens incultes et sans coutumes, ou du moins différentes des siennes, donc dangereuses. Mais, en découvrant ce village, il se rendit soudain compte que seules les différences étaient source d'échanges.
   La petite troupe s'arrêta subitement, faisant face à une immense baie vitrée aux contours bleutés. Le bâtiment situé derrière elle était immense, avec un toit démesuré de tuiles en ardoise et des gigantesques façades en ciment d'un blanc immaculé, comme fraîchement peintes.
 - Voici le centre de recherche du village, déclara Gaïdda.
Midilhen, les yeux grands ouverts, s'exclama :
 - C'est immense ! C'est… vraiment incroyable ! Un tel monument dans un village si reculé, si coupé du monde.
 - En effet, cela peut surprendre. Mais la notoriété de notre village dépasse son isolement. Et, tous les meilleurs scientifiques et chercheurs d'Astinorth ont décidé, d'un commun accord, de se réunir ici, dans ce grand bâtiment, qui est devenu, depuis sa construction et en quelques années, l'un des centres d'études les plus modernes et les plus technologiquement avancés. Ici, le fleuron de la technique se marie parfaitement à l'abondance de la magie, et c'est, semble-t-il, ce mélange de rigueur et d'imagination qui a fait la réussite de notre village. Aujourd'hui, malgré l'éloignement et les conditions de vie plus difficiles, nous sommes enviés de toutes parts.
   Le visage de Gaïdda s'éclaira. Il était fier de son peuple et de son nouveau statut. Finies les allusions aux " ermites des cavernes ", terminées les moqueries sur ces " bonzes de pierre ", ces " mandarins solitaires ". Maintenant, ils avaient chassé leur étiquette de moines vivant à l'écart des autres, se contentant d'une existence pieuse, spiritualiste, faite de prières, de chasteté et de privations. Aujourd'hui, ils vivaient vraiment.
   De son côté, toisant opiniâtrement cette fantastique bâtisse, qui semblait sortie tout droit d'un rêve et qui déroulait ses longues parois vides sur plusieurs centaines de mètres, Sorkleen ne put s'empêcher de polémiquer :
 - Alors, ici aussi, dans ce berceau de nature, la civilisation s'est installée !
Personne ne prit en compte la remarque de l'enfant.
   Ils entrèrent un par un, légèrement hésitants et un peu intimidés par l'immensité de la pièce. Un plafond gigantesque circulaire en forme de dôme abritait une salle démesurée, dans laquelle des dizaines d'ordinateurs, de machines et d'appareils les plus hétéroclites faisaient retentir leur tintement électronique et clignoter leurs voyants lumineux dans un étrange et harmonieux spectacle son et lumière. Plusieurs personnes, vêtues de longues blouses blanches, les lunettes vissées sur le nez, déambulaient sans cesse, des papiers à la main, des dossiers sous le bras ou transportant de petits appareils, elles se heurtaient, se bousculaient, renversaient leurs affaires et discutaient à tue-tête sur telle ou telle expérience, leurs bras s'agitant véhémentement dans l'air. Une animation sans précédent régnait dans cette pièce, qui semblait être la salle principale du laboratoire. En observant cet amusant va-et-vient, Midilhen ne put s'empêcher de sourire. Depuis toujours elle était passionnée par le domaine des sciences, quelles qu'elles soient, mais avec tout de même une préférence pour les sciences d'avenir, comme l'étude du cosmos ou celle de l'origine de la vie. Elle avait déjà visité plusieurs centres de recherche, bien moins grands que celui-ci, certes, mais à chaque fois, elle y avait rencontré l'image même du scientifique ébouriffé, perdu dans ses calculs, loin de la réalité matérielle, comme fasciné par ses propres études. Et, ici aussi, ce cliché tant répandu se vérifiait.
   La salle était bordée de dizaines de portes métalliques, contiguës les unes aux autres et qui devaient probablement abriter des habitations, des locaux techniques ou des débarras servant d'entrepôts, à l'intérieur même du laboratoire. En face de l'entrée, mais de l'autre côté de la pièce, se trouvait le passage menant à la salle du conseil des Sages. Ils arrivèrent devant une simple porte de bois richement ornée de signes et de dessins étranges, gravés dans l'ébène pour l'éternité et seuls témoins de la fuite du temps. Gaïdda déclara solennellement :
 - Vous voici arrivés à la fin de votre périple ! Vous êtes devant la porte de la maison des Sages Saals. A l'intérieur, une source de connaissance intarissable vous attend. Entrez donc, je vous prie.
Puis, l'œil inquisiteur, il ajouta :
 - Mais veuillez tout d'abord revêtir ces combinaisons de cérémonie. Vous êtes ici dans un lieu sacré et magique.
Il ouvrit une petite armoire accrochée au mur et en sortit de splendides robes orangées minutieusement décorées et striées de motifs divers, sensés représentés, selon Gaïdda, " les légendes des Sages ", qu'il tendit aux quatre compagnons.
Sorkleen rechignait à enfiler cette drôle de soutane et il râlait de ne pas distinguer l'endroit de l'envers.
 - Ho ! Mais comment ca marche, ce machin ? C'est pas vrai !
Gaïdda, en riant, l'aida à s'habiller et le garçon fut bientôt aussi paré que ses amis à affronter le conseil des Sages. Dévisageant Midilhen, si jolie dans cette robe satinée, il se rengorgea.
 - C'est très seyant, n'est-ce pas ? demanda la jeune fille, qui avait croisé le regard de Sorkleen.
 - C'est vrai. Elle est si belle dans ce costume. J'ai bien de la chance ! pensa l'enfant.
Cependant, dans un grincement continu, la porte s'ouvrit, laissant place à un long couloir taillé dans la pierre telle une galerie et empli d'une étrange lumière phosphorescente. Cet étroit passage qui avait encore conservé son essence naturelle contrastait avec l'époustouflante technologique humaine qui avait " colonisé ", pour sa part, la gigantesque salle principale.
   Ils arpentèrent la galerie pendant un quart d'heure environ, puis débouchèrent sur une sorte de " clairière de pierre ", épurée de toute imperfection, polie et brillante comme un meuble en bois verni. En son centre, trônait un large socle de granit, recouvert d'un voile de velours noirâtre et abrité par un large écrin de verre qui protégeait une splendide épée forgée et gravée de signes mystérieux. Elle semblait se reposer, plantant avec dédain sa lame fine et étincelante dans l'imposant piédestal. Ils la contournèrent, ébahis de tant de netteté et de limpidité. En effet, l'arme avait été travaillée jusqu'au moindre détail et, tout comme la pièce où elle se trouvait, un étrange sentiment de perfection semblait s'en dégager. Les quatre compagnons la fixèrent un long moment comme pour mieux apprécier la finesse de son ornementation. Tout à coup, une voix gutturale les fit sursauter :
 - Bienvenue à vous, étrangers !
Ils firent volte-face et se retrouvèrent face à une dizaine d'hommes, le visage grave et fermé, portant tous une longue barbe blanche, fine et soyeuse, leurs têtes étaient recouvertes d'étranges chapeaux marrons en forme de triangle et ils étaient vêtus des même longues robes orangées que celles portées par leurs visiteurs.
Midilhen s'exclama :
 - Mais… mais, ces gens n'étaient pas là il y a à peine une minute ! Il n'y avait qu'un mur à la place ! Comment…
Gaïdda esquissa un petit sourire de satisfaction et se contenta de répondre d'une voix pleine de secret :
 - La grotte des Sages est un lieu rempli de magie et d'étrange.
   C'était également l'impression que percevait Sorkleen. Il lui suffisait de fermer les yeux pour voir cette pièce, pourtant d'apparence entièrement close, s'ouvrir en plusieurs endroits, laissant entrer ces inhabituels flots de lumière bleue. L'endroit était comme un labyrinthe aux mille et une entrées et chacun de ces passages menait vers des lieux de plus en plus mystérieux. L'enfant essayait d'imaginer ces lieux. Il ressentait surtout une sensation d'abondance et de savoir, une sensation bizarre d'un lieu fermé et ordonné, mais dans lequel une incomparable richesse semblait y trouvait la source de sa légende. Il tournoya sur lui-même, palpa les murs, comme pour découvrir cet endroit secret. Mais la pièce restait désespérément close et vide. Il n'y avait absolument rien. Le garçon était pourtant persuadé que l'entrée de ce lieu mythique existait et qu'elle se trouvait là, juste sous ses yeux. Si proche. Si loin.
Las de tant de recherches infructueuses, il rouvrit les yeux.
 - Eh bien, Sorkleen, nous n'attendons plus que toi. Tu viens ?, s'impatienta Atrios.
 - J'arrive.
Atrios prit l'enfant par l'épaule et le présenta devant les Sages. Ces derniers le dévisagèrent furtivement, puis celui qui trônait au centre de l'assemblée se leva et déclara solennellement :
 - Atrios, en observant attentivement les facultés de cet enfant, tu as cru nécessaire de consulter notre Conseil. Cette décision est capitale pour l'avenir de ce jeune garçon. Puis s'adressant à Sorkleen, il dit : " Tout ce que tu entendras ici à ton sujet sera déterminant pour ton existence future, fais-y donc très attention ! ".
Sorkleen acquiesça d'un hochement de tête, mais, intérieurement, il pensait :
" Encore ! Encore ! J'en ai assez que les autres déterminent ma vie ! Je ne suis donc pas libre ! Je suis prisonnier de ce que les autres diront ou penseront à mon propos… Ca suffit, je ne pourrai pas supporter ca bien longtemps ! ". L'adolescent pestait contre ce monde où son existence était dirigée au gré des humeurs de son entourage, mais il se répétait qu'il ne fallait pas, pour le moment en tout cas, dévoiler ses sentiments personnels et rester ce pantin immobile et creux que l'on peut manipuler à sa guise.
 - Nous t'écoutons Atrios.
Il se racla la gorge et entama son discours sur un ton de conférencier :
 - Voilà, je suppose que vous avez entendu parler du projet " Nelhon ". Cela consistait à la création d'un être surdoué, tant physiquement que mentalement, pour éradiquer définitivement les Forces Occultes qui sévissaient il y a plusieurs années sur Nùmen.
L'un des Sages l'interrompit :
 - Oui, nous savons tout cela. Viens en au fait, Atrios.
Légèrement piqué au vif par cette remontrance, il continua cependant :
 - Eh bien, il se trouve que cet être " surnaturel " est ici devant vous. Oui, c'est ce jeune adolescent, Sorkleen, qui a été choisi et conçu pour devenir le " justicier " que tout le Génorquen attend depuis des siècles. Il a hérité d'un don précieux mais dangereux : il est capable de voir l'avenir.
Les Sages, habitués à ce genre de révélations, se contentèrent de hocher la tête en signe d'approbation.
 - Il y a quelques jours, au cours d'une réception organisée par mon très cher ami Sawen, Sorkleen a été la proie d'abominables cauchemars et d'horribles visions, qu'il a accepté de nous relater par la suite, mais dont je ne dévoilerais en ce lieu qu'un résumé concis. Il s'agissait d'une sorte de… euh… cataclysme s'abattant sur Nùmen… c'est ça, Sorkleen ?
L'enfant adressa un timide " oui " à l'assemblée qui l'entourait. Il se tenait droit, immobile et silencieux, les yeux grand ouverts, toisant presque ceux qui se permettraient de juger de ses actes. Son regard était fixe. Il avait peur de fermer les yeux. Peur de revivre, sous l'obscurité de ses paupières lourdes, le cauchemar de cette terrifiante soirée.
Atrios reprit son allocution :
 - Ses visions apocalyptiques m'ont immédiatement fait songer aux antiques écrits entreposés dans la bibliothèque de Tasinar, où il est fait mention d'une légende millénaire selon laquelle la ville de Nùmen serait dévastée par une énorme boule de feu, qui n'entraînerait dans son funeste sillage que mort et désolation.
Et il se mit à réciter un passage de ces mystérieux ouvrages, jalousement gardés depuis la nuit des temps dans cette grande bibliothèque, source universelle de connaissance et de sagesse humaine : " … et quand l'Homme, pliant sous le joug du feu divin, en aura fini avec les souffrances de l'Apocalypse, il devra, dans sa ridicule bassesse, expier ses crimes devant le Juge Infernal et supporter le châtiment de la misère, jusqu'à la totale purification de son esprit. Mais s'il parvient à appréhender la misère de son Monde, alors seulement, il sera en mesure de lutter contre l'Imprécateur Sacré et, par l'entremise de l'Elu, celui qui sait lire le ciel et deviner les desseins des astres, il triomphera et assurera la survie de sa race sur la planète… ".
   Ces paroles, prononcées avec une grande ferveur, semblaient " avoir fait forte impression " sur les Sages Saals.
 - Bien sûr, tout ceci est un peu obscur, je l'admets, et dépend plus du folklore et des croyances ancestrales que de la possible vérité, mais la description faite de la catastrophe et de cet " Elu " me paraît bien correspondre aux visions et aux dons propres de Sorkleen. C'est pourquoi je crois qu'il est " l'Elu ". Celui qui saura empêcher la destruction de Nùmen.
   Un court silence suivit ce long monologue. Les sages semblaient réfléchir, lissant de leurs doigts gourds les longs poils de leur barbe soyeuse, mais ils ne se concertaient pas, se contentant de bouger la tête ou de croiser furtivement leurs regards.
L'un d'entre eux, le visage grave, se leva et clama d'une voix imposante :
 - Nous avons attentivement écouté ton récit, Atrios. Et bien que tes paroles soient animées d'une foi sans faille, nous voyons bien mal comment cet enfant, simple objet de laboratoire, simple création humaine artificielle, ait pu être désigné comme l'Elu qu'attend le Génorquen depuis tant de siècles. Cela me paraît difficile à imaginer. Je suis désolé, petit, mais nous ne croyons pas que tu sois l'Elu, et tes visions de cauchemar ne sont peut-être dues qu'à un excès d'imagination ou à un état d'angoisse passager.
Le Saal se rengorgea et poursuivit d'une voix plus douce, comme pour tempérer un peu ses propos sans équivoque :
 - Je généralise peut-être, mais comment une simple machine peut-elle s'apparenter à un Messie, à un Dieu ? Non. Le projet Nelhon ne peut également être l'Elu. C'est inconcevable.
   Midilhen se rapprocha de Sorkleen et posa sa main sur son épaule. Elle appréhendait la réaction de son compagnon, à l'écoute de ce discours sévère et crû, qui reléguait l'adolescent au rang de " machine ", de " création ", d'être préfabriqué, sans passé, sans émotions, sans envie. Sans vie.
   Pourtant, celui-ci restait droit, impassible et stoïque. Comme Ternen lui avait si bien appris à le faire. Les mots durs du Sage résonnaient dans sa tête, mais il lui suffisait de fermer les yeux, et, comme par magie, ils disparaissaient. Confronté à son destin, Sorkleen n'avait plus peur de lui-même. Il acceptait son " statut " de créature, et ne considérait pas le jugement des Saals comme une critique, mais comme une fatalité. Un destin dont il ne pourrait jamais se séparer, et avec lequel il avait décidé de vivre, sans se poser de questions. Pourquoi ? Qui ? Comment ? Quand ?, cela ne l'intéressait plus de savoir les réponses à toutes ces futiles interrogations. Sorkleen voulait exister. Envers et contre tout. Contre tous.

   Comme Atrios, résigné, allait prendre congé de ses hôtes, l'un des Sages
intervint :
 - Attendez ! Ne partez pas encore ! Je désire m'entretenir avec le Conseil. Patientez quelques instants, voulez-vous ?
 - Bien sûr.
Ternen interrogea Atrios du regard, mais ce dernier paraissait aussi surpris que lui de ce brusque revirement. Mais tous deux s'en félicitaient, car cela leur accordait encore un ultime répit. De leur côté, Midilhen et Sorkleen discutaient, un peu à l'écart, sur les événements qui se bousculaient :
 - Ces hommes sont peut-être très instruits en ce qui concerne l'étude de la Vie et de la Création, mais ils ne connaissent strictement rien à la psychologie et ne se doutent pas une seule seconde que la révélation de propos aussi froids et insensibles peuvent choquer des enfants de notre âge ! Je suis vraiment désolée de toutes les atrocités que l'on a dites sur toi, Sorkleen, vraiment désolée… Mais tu ne dois pas les croire ! Pour moi, tu n'es pas une machine, tu n'es pas une création, tu es quelqu'un de bien vivant, fait de chair et de sang, quelqu'un de généreux, de gentil, d'attentionné et d'amusant. Tu existes dans mon cœur, Sorkleen ! Le sais-tu cela au moins, hein, le sais-tu ? Je t'aime Sorkleen et personne ne pourra…
 - Ce sont eux qui ont raison, Midilhen, l'interrompit brusquement le jeune garçon.
 - Quoi ? ! Mais tu as vu de quoi ils t'ont traité, ces… ces… !. Au bord des larmes, elle bégayait. Ils ont dit que tu n'étais qu'une " chose ", qu'un " projet " ! Enfin, tu ne vas pas les croire…. ? Hein, Sorkleen ?
Il l'enlaça et, s'approchant de son oreille, glissa tout doucement :
 - Allons, calme-toi ! Tu sais très bien comme moi qu'ils ont raison. Je ne suis pas Sorkleen, je ne suis que l'être réalisé par le professeur Satgen et son équipe il y a bientôt treize ans. Je suis le projet Nelhon. Je suis le sauveur du Génorquen. Ne t'inquiètes pas, Midilhen, je connais ma destinée, et je sais aussi qu'il est vain de vouloir y échapper. Et, cela, je l'accepte.
La jeune fille desserra l'étreinte et regarda son ami, les yeux bordés de larmes :
 - Mais, mais… Comment peux-tu ? Enfin… comment… je… euh… C'est impossible ! Tu n'es pas que " ça " ! Non, je ne le veux pas… Jamais ! Jamais !
Elle se leva subitement et courut s'accroupir dans un coin sombre de la pièce. Sorkleen, souriant, l'y rejoignit.
 - Ecoute, Midilhen, que tu le veuilles ou non, c'est comme ca ! C'est le destin. Tu comprends ? Le destin ! On ne peut rien y faire. Mais je te répète que je me sens très bien comme je suis, et, qu'à l'inverse de me frapper, les paroles des Sages m'ont ouvert les yeux sur ce que je suis vraiment. Mon existence. Mon essence. Cette " vie " que je désire vivre normalement… Avec toi…
Midilhen renifla. Elle avait cessé de pleurer.
 - Normalement ? Comment peux-tu qualifier ta vie de normale ? Puisque tu n'es qu'une… " créature " !
A la prononciation de ce mot, elle avait l'impression que son cœur se déchirait. Bien que parfaitement consciente du passé de Sorkleen, jamais elle n'aurait pensé dire un jour ce mot-là. Et cela lui faisait mal.
 - Mais qu'est-ce que la normalité pour toi ? Peut-on définir librement une norme pour un être vivant ? Oui, l'humanité est relative, mais en rapport avec la propre opinion de chaque individu. Pour certains, être normal, c'est avoir la même ressemblance physique que les autres, pour d'autres, c'est le simple fait d'exister, de vivre. Et c'est mon cas. N'est-ce pas aussi le tien, si tu m'aimes, hein ? Dis-le moi !
 - Snif… snif… je crois que… snif… oui ! Je crois que oui !
 - Eh bien voilà ! Tu vois que même totalement différents, on peut vivre ensemble.
Midilhen remua la tête en guise d'approbation. Sorkleen avait parlé comme un homme, comme un adulte, responsable et attentionné. Il lui tendit un mouchoir et elle essuya ses yeux rougis par les pleurs. Comme soulagée et libérée d'un grand poids, elle se jeta dans les bras de son compagnon, en laissant perler cette fois sur son visage radieux des larmes de joies. Elle l'embrassa tendrement et murmura, les lèvres encore toutes humides :
 - Ma vie pour un autre destin.
Sorkleen sourit.

   Lorsque les Sages eurent terminé leur discussion, leur chef s'avança vers les quatre hôtes et déclara :
 - Vos derniers propos nous ont mis en émoi. Le Sage Maarekh a donc proposé de faire subir " l'Epreuve " à Sorkleen, si celui-ci est d'accord, bien sûr.
Immédiatement, Midilhen, le visage crispé par la colère et le chagrin, intervint :
 - Non, je ne veux pas ! Ne trouvez-vous pas que vous avez déjà dit assez de méchancetés sur lui ?
Atrios la foudroya du regard
 - Silence ! Tu ne dois pas t'adresser ainsi au Conseil des Sages ! Veuillez l'excuser, nobles Saals, mais elle est…
 - … très liée au jeune garçon, acheva le chef Saal en souriant, oui cela aussi nous l'avions remarqué.
 - En quoi consiste cette épreuve ? demanda Ternen.
 - Eh bien, il s'agit d'une très vieille coutume ancestrale ayant, dit-on, le pouvoir de déceler, en quelque sorte, les êtres dotés d'un pouvoir particulier qui se rapporterait à " l'Elu ", dont il est fait mention dans des textes bien plus anciens que ceux retrouvés lors des derniers millénaires, textes conservés dans la bibliothèque de Tasinar, et…
Les yeux de Ternen pétillèrent :
 - Tasinar ! La Grande Bibliothèque qui détiendrait le secret de l'origine de la Vie !
 - C'est cela. Et cette coutume est parvenue jusqu'à nous aujourd'hui. Elle est en rapport avec l'Epée de Lumière, ce somptueux glaive que vous avez croisé en venant ici, l'Epée magique la plus puissante existant, une épée héritée du fin fond des Temps. Sorkleen devra toucher cette épée, et selon les phénomènes obtenus, nous pourrons définitivement statuer sur le cas de cet enfant. Nous allons maintenant procéder à " l'Epreuve ". Suivez-moi, je vous prie.
   Tous se mirent en marche, précédant respectueusement le chef Saal. Ce dernier stoppa devant le grand écrin de verre qui abritait la mystérieuse Epée de Lumière. Il la contempla quelques secondes, les yeux fixes, comme hypnotisés par la splendeur de l'objet. Puis, il souleva le fragile habit de cristal et dégagea l'épée de sa stèle de velours noir. Précautionneusement, il manipula l'arme et la tendit, mains ouvertes, en direction de Sorkleen.
 - Voilà. C'est à toi, maintenant, qu'il revient de confirmer les suppositions de tes amis. Touche cette épée, jeune Sorkleen !
   L'adolescent hésita. Il sentait que le moment tant attendu de la Vérité était proche. Les cheveux de ses tempes s'amincirent, imbibés de sueur. Ses mains tremblaient, mais il faisait tout pour ne pas le montrer. Il prit une grande inspiration, comme un souffle rempli d'espoir, et, sous les yeux écarquillés de son entourage, posa ses mains sur la lame fine et scintillante.

   Rien ne se passa !
   Sorkleen avait beau attendre, ou même augmenter la pression des doigts sur l'arme, aucun événement ne se produisit. L'enfant paraissait anéanti. Lui qui avait espéré si longtemps une réponse à propos de ses visions, lui qui avait vu en les Saals les Annonciateurs de la Vérité, il regardait tristement cette épée forgée, brillant de mille et un éclats, mais qui ne lui semblait plus maintenant qu'un vulgaire couteau sans importance. Il avait envie de jeter par terre l'arme même que, quelques minutes plus tôt, il considérait comme le remède à ses angoisses.
Coupant court au pesant silence qui suivit l'expérience, le Saal prit la parole :
 - Si Sorkleen avait été " l'Elu ", une grande lumière blanche aurait dû faire scintiller l'Epée de Lumière. Je suis vraiment désolé pour vous tous, mais comme nous le pensions, cet enfant n'est pas " l'Elu "…
Il eut envie de rajouter " … il n'est que le projet Nelhon, tout simplement ", mais, en voyant le visage atterré de Midilhen, il se ravisa.
 - Je me vois obligé de remettre l'épée à sa place. Peux-tu me la rendre, Sorkleen ?
   Le garçon allait dédaigneusement redonner l'arme au chef Saal, lorsque celle-ci se mit tout à coup à vibrer doucement, émettant un léger grésillement, accompagné d'un petit halo de lumière bleutée et crue qui semblait se dégager du cœur même de la lame. Sorkleen, effrayé, voulut lâcher l'épée mais ses doigts ne purent se détacher du pommeau doré. En un instant, le halo de lumière emplit toute la pièce d'un bleu vif et resplendissant et l'enfant sentit une étrange chaleur l'envahir lentement. Sa vision commença à se troubler, il ne voyait plus que la puissante lumière, son corps semblait s'immobiliser et le sang coulait à une vitesse inimaginable dans ses veines, mais, curieusement, son esprit était tout à fait conscient des tragiques événements qui se déroulaient. Il croyait revivre le cauchemar de la soirée chez Sawen. Cependant, quelque chose était différent. Il ne sentait pas de haine, pas de méchancetés dans la torpeur singulière qui l'habitait. C'était plutôt comme si elle voulait lui communiquer un message. Un message du futur. Brusquement, il vit apparaître, au milieu de l'immense clarté luminescente, comme un film qui défile à une allure vertigineuse, un grand bateau sur une mer d'huile, puis une terre aux contours déchiquetés qui pointe à l'horizon ; Atrios, Ternen, Midilhen et lui débarquent sur cette terre ; Midilhen lui montre une vieille ville antique, désertée et abandonnée ; il aperçoit un curieux bâtiment, c'est un vieux temple de briques rouges, à moitié défiguré par le temps ; il fronce les sourcils et essaie de mieux distinguer le temple, mais celui-ci semble s'éloigner, échappant à l'étrange réalité de cet imaginaire, il s'enfonce dans la mer, l'eau recouvre la ville à son tour, ses compagnons disparaissent, il est maintenant seul sur un petit bout de terre, entouré d'une infinie étendue d'eau, il veut s'enfuir mais ne peut pas, comme accroché à ce dernier rempart, il ne voit plus ses jambes, puis son corps disparaît également, laissant dans ses yeux un sentiment de vide, et puis, subitement, plus rien ! Juste un bruit. Le tintement métallique de l'épée qui tombe sur le sol. Et tout s'arrête. C'est terminé.

   L'imagination échappe-t-elle totalement au contrôle de l'Homme ? Cela paraît en effet être le plus souvent le cas. Mais, en fait, l'imaginaire n'est-il pas qu'une sorte de réalité alternée, se basant à la fois sur notre propre vécu mais aussi, et c'est cela qui peut demeurer le plus étrange, sur une anticipation de la réalité à venir. Car enfin, il est des visions prémonitoires, il est des rêves avant-coureurs. Mais cela, c'est l'Homme lui-même qui le fabrique. Il veut échapper à son destin, à son sort, et le monde des rêves est la seule échappatoire d'une réalité froide, implacable et fataliste. Dans cet univers fantastique, il imagine, anticipe et crée le meilleur de son avenir, il tire de son fertile esprit la quintessence même de son futur immédiat. Et si l'espoir d'une issue de secours s'atténue dans la vie réelle, il atteint son paroxysme dans le monde de l'illusion, où tout est permis, où la surprise d'une destinée heureuse nous attend peut-être au tournant. Qui sait ?

      Mais au royaume des rêveurs, les médiums ne sont que des esclaves.
      Et Sorkleen est prisonnier…

 - Ca va, Sorkleen ? Réponds-moi, je t'en prie ! Dis-moi que ça va…
Sorkleen n'eut pas besoin de rouvrir les yeux, c'était dans son esprit que les visions avaient stoppé leur implacable défilement. L'air hébété et incrédule sur ces étranges événements, il répondit machinalement :
 - Euh… Oui, oui, ça va.
Il ne ressentait aucune douleur physique. Furtivement, il regarda ses membres et ne vit aucunes traces de coups ou de blessures. Il se persuadait en lui-même que ces visions n'avaient été, en fait, qu'un bref moment d'égarement durant lequel il avait rêvé. Tout simplement.
Midilhen, visiblement agitée, s'écria :
 - Oh, mon Dieu ! Si tu savais comme j'ai eu peur en te voyant tenant cette épée, l'air absent, le regard vide, comme anesthésié… Mon Dieu ! J'ai de suite repensé à la soirée chez Sawen ! Oh… !… Je…
 - Calme-toi, intervint Atrios. Cela ne sert à rien de s'énerver. Sorkleen, es-tu en état de nous dire ce qui s'est passé ?
 - Euh… Oui, je crois. Il regarda Midilhen et lui chuchota : " Reste calme. Tout va bien, je te dis. Ca n'était que de simples visions, bien loin des horrifiantes chimères de Nùmen. Ne t'inquiètes pas ". Sorkleen ne semblait pas du tout affligé par ces nouvelles hallucinations, bien au contraire, il restait calme et serein, et bien que stupéfait par la désarmante rapidité de cette mésaventure, ses pensées étaient tout à fait lucides. Paisiblement, il reprit pour ses compagnons :
 - Eh bien, il m'a semblé vaguement apercevoir une sorte d'île, sur laquelle une grande ville déserte côtoyait une espèce de vaste bâtiment rougeâtre, on aurait dit un temple, mais il était si vieux que je n'ai pas vraiment pu bien le distinguer, et…
 - Comment était cette ville ? As-tu pu voir des constructions encore stables ?, coupa Atrios.
Sorkleen se grattait la tête, essayant tant bien que mal de recouvrir ses derniers souvenirs :
 - Eh bien… non, il ne me semble pas. Vous savez, j'ai eu l'impression que la ville, de par son architecture quelque peu… archaïque…, était très vieille et abandonnée depuis déjà pas mal de temps…
 - Et ce… euh… temple ?
 - Je n'ai pu, là non plus, percevoir aucun détail flagrant… Ah si ! Attendez ! Ce qui m'a marqué, c'est les grosses briques rouges vif qui composaient la construction, et le fait qu'elle soit encore en bon état. Voilà, c'est tout, je…
 - Tu es sûr, tu n'as pas d'autres informations qui pourraient nous aider ?, demanda Ternen.
 - Papa, voyons ! Ca suffit comme ca !, intervint brutalement Midilhen. " Ne trouvez-vous pas que vous avez déjà assez perturbé Sorkleen ? Arrêtez, il n'est pas une machine ! Laissez-le souffler un peu ! ".
Ternen se racla la gorge, l'air penaud.
 - Tu as raison. Ecoute, Sorkleen, je suis désolé, mais, comme toi, je suis impatient de connaître l'opinion des Sages sur les événements d'aujourd'hui et j'essaie de récolter le plus d'informations possibles, tu me comprends, n'est-ce pas ?…
   L'enfant resta silencieux, son regard ne pouvait se détacher des Saals, qui, isolés dans un coin de la pièce, dissertaient sur son avenir. Eux aussi avaient écouté le témoignage du garçon et sa brève description de ses nouvelles visions, et ils tentaient d'en tirer les meilleures conclusions possibles.
Il finit par répondre :
 - Oui, oui, bien sûr. Mais j'attends d'écouter les conclusions de ces " messieurs ". Sa voix, ironique et railleuse, s'était durcie.
Comme obéissant à ces propos sévères, les Sages s'étaient retournés, cessant leurs discussions, et s'avancèrent vers leurs hôtes.
 - Alors, qu'en pensez-vous, nobles Sages, questionna Atrios ?
 - Eh bien, il va sans dire que ce qui vient de se passer est quelque peu troublant… mystérieux, ajouterais-je même. Néanmoins, l'Epée de Lumière n'a pas réagit de la façon prévue, elle aurait dû émettre une lumière blanche assez crue et…
 - Mais elle a fait de la lumière quand même !, interrompit à nouveau Midilhen.
 - Oui, évidemment. Mais tout cela ne prouve rien. Nous sommes désolés, mais ce jeune garçon, comme nous l'avions prédit, ne peut être considéré comme " l'Elu ". Cependant, …
 - Quoi ? Mais que racontez-vous là ?, explosa Midilhen.
Sorkleen, d'une petite tape dans la main, la força à se taire.
 - Cependant, reprit le Saal, en jetant à la fillette un regard irrité, le simple fait qu'elle est réagit, même de manière inattendue, prouve que Sorkleen possède un don particulier.
 - Il voit l'avenir, précisa Ternen.
 - En effet. Mais il ne s'agit pas que de ça. Nous pensons, en réalité, que Sorkleen possède un autre pouvoir, qui serait, lui, en relation avec le Fluide de l'Eau.
 - Le Fluide de l'Eau ? Qu'est-ce que c'est ?, interrogea Sorkleen, quelque peu désorienté par la précipitation des événements et ces nouvelles informations qui lui arrivaient. Informations qui, comme à l'ordinaire, amenaient de nouvelles interrogations.
Pour toute réponse, l'un des Sages se contenta de déclarer :
 - Le moment n'est pas encore venu pour toi. En savoir trop sur sa personne peut s'avérer dangereux. Et puis, tu n'es pas préparé à entendre ce que nous avons à te dire. Tu apprendras, jeune Sorkleen. Mais plus tard. Plus tard.
   Le garçon fulminait. " Plus tard ! Toujours plus tard ! Tu es trop jeune ! Tu n'es pas prêt ! ". Tout le temps la même rengaine. Lui, il voulait savoir. Qu'on lui révèle la Vérité une bonne fois pour toutes, sans détours, sans faux-fuyants. De toute façon, qu'il l'apprenne maintenant ou plus tard, quelle différence ? Un jour ou l'autre, il finirait bien par se rendre compte de la réalité.
   Et puis, la Vérité ne blesse vraiment que lorsque l'on est préparé à l'entendre…
   Mais Sorkleen, lui, ne se doute pas des malheurs que peut causer la connaissance. Il vit au jour le jour. Et ce qu'on lui apprendrait maintenant, il le réutiliserait plus tard. Il est à un tournant de son existence où apprendre la Vérité ne ferait que forger son mental en vue des événements à venir.
   Et même si, paradoxalement, il est incapable de deviner ce que sera sa vie future, il sait pertinemment au fond de lui qu'il n'est sûrement pas au bout de ses surprises.

 - Quoiqu'il en soit, reprit Atrios, et malgré ces nouveaux événements sans doute très difficiles à vivre pour Sorkleen, nous sommes en possession d'indices intéressants dans notre quête de la Connaissance. Et il serait judicieux de mettre en relation nos nombreuses pistes.
Tel un orateur, Atrios embrassa du regard toutes les personnes qui l'entouraient avant de déclarer, d'une voix vibrante et officielle : " Nobles Saals, vous affirmez catégoriquement que ce jeune garçon ici présent n'est pas " l'Elu ", en dépit de l'expérience tentée précédemment ?
 - Tout à fait. Mais nous devons ajouter à cela le fait que l'Epée sacrée de Lumière ait, malgré tout, réagit. Et nos dernières conclusions nous ont fait éventuellement penser que Sorkleen pourrait avoir un pouvoir lié au Fluide de l'Eau. Mais, je le répète, cet enfant n'est pas " l'Elu ".
Sorkleen, qui suivait avec le plus grand intérêt cette conversation, glissa discrètement à l'oreille de Midilhen :
 - A les entendre, on dirait qu'ils jouent aux conférenciers ! Et le pire, c'est que les Saals y participent. Non mais regarde Atrios, il me fait vraiment penser à un instituteur…
 - Plutôt à un policier peu perspicace qui procéderait à une enquête, en analysant toutes les données possibles sans pour autant être capable d'y donner un sens quelconque, renchérit la jeune fille, enjouée.
 - On se croirait à un interrogatoire au tribunal !
 - Oui, ils sont si sérieux !, dit Midilhen en faisant une moue comique qui amusa son compagnon.
Loin de ces allusions récréatives, Atrios, imperturbable, continuait :
 - Très bien. Pour ma part, je pense que le lieu qu'a vu Sorkleen ressemble étrangement au pays du Fladir, qui est une île assez petite et peu vallonnée…
 - Je n'ai jamais indiqué que ce lieu possédait un relief plat, et, de plus…, intervint Sorkleen.
 - Je sais bien, mais le Fladir étant la seule île existante sur plusieurs centaines de kilomètres, j'en conclus donc qu'il s'agit bien de cet endroit…
 - Oui, mais tu n'en es pas sûr !
Derrière l'enfant, une voix grave s'éleva :
 - Mais si, nous en sommes sûrs.
Nullement décontenancé par l'intervention subite du chef Saal, Sorkleen s'écria :
 - Ah bon ! Et comment ça ?
 - Tout simplement parce que le Fluide Vital de l'Eau se trouve au Fladir, répondit-il d'un ton amical.
 - Peut-être ! Peut-être !, rétorqua le garçon. Mais êtes-vous certains, aussi, que mon… pouvoir… ait une quelconque relation avec ce Fluide ?
 - Ne te tourmentes pas, jeune Sorkleen. Et fais-nous confiance. Tout ce que nous t'avons dit ou te dirons sera toujours la stricte vérité. Les Sages Saals sont la connaissance même.
   Faire confiance ! Le jeune adolescent ne demandait que ça. Mais si les Sages mentaient ? Si tout ce que l'on avait dit sur lui était faux ? Sorkleen avait décidé, désormais, de ne plus se poser de questions concernant son existence, passée ou future, mais, au fur et à mesure qu'il apprenait, c'étaient les interrogations qui venaient à lui, sans qu'il ne demande rien. Il ne croyait déjà plus en lui, alors faire confiance aux autres !
 - En bref, nous pouvons dire, sans trop nous tromper, que l'endroit qu'a vu Sorkleen dans ses visions se trouve sur le pays du Fladir, résuma Atrios. Quant à la ville et au temple, eh bien, ils…
 - Ils existent !, coupa violemment Midilhen. Oui, c'est vrai ! Quand j'étais plus petite, j'y suis allée avec ma mère, Gunvindhal. La ville s'appelle Cynhiar, et il est exact aussi que, dans les environs, il y a un grand temple, appelé " He Belt
Dorvaal ", c'est-à-dire, " Le Diable Rouge ", en raison de la couleur inhabituelle des briques qui le compose. Mais, les deux édifices, aussi bien la ville que le temple, sont abandonnés depuis plusieurs centaines d'années déjà. Mais, ils existent vraiment. Je les ai vus de mes propres yeux.
Ternen, qui n'avait pas dit mot depuis un long moment, ajouta à son tour :
 - Ma fille a raison. Je me souviens d'avoir déjà visité ces lieux, lors d'une opération militaire. Je suis désolé de te contredire Sorkleen, mais ce que tu as aperçu dans tes visions sont bien la ville de Cynhiar et le Temple du Fladir. C'est certain.
Le visage d'Atrios rayonna.
 - Eh bien, voilà qui vient confirmer mon hypothèse. Parfait, dit-il, en se frottant les mains, aussi dès que possible, nous partirons pour le Fladir afin de visiter ces deux endroits étranges, qui, peut-être, nous apporterons la lumière nécessaire pour expliquer les cauchemars de Sorkleen. Mais, reconnaissons que nous sommes déjà bien avancés. Qu'en penses-tu, mon garçon ? Tu sembles bien perplexe.
En effet, après l'intervention de Midilhen, le visage de Sorkleen s'était brusquement fermé. Les sourcils froncés, le regard dans le vide, l'enfant paraissait longuement réfléchir, l'esprit hanté par un trouble inexplicable.
Midilhen s'avança vers lui :
 - Ca ne va pas, Sorkleen ? Ce ne sont pas tes visions qui reprennent j'espère ? Mais… tu… tu n'es pas contrarié, au moins, par ce que j'ai dit tout à l'heure ? Je suis navré d'avoir pris leur parti mais j'ai réellement visité ces lieux et je pense qu'il était pertinent d'en informer Atrios. Après tout, c'est lui " l'organisateur " de notre expédition. Allons, tu ne m'en veux pas pour ca quand même ? Je me doute que…
Avant que la jeune fille ait achevé sa phrase, Sorkleen la repoussa d'un geste brutal et recula rapidement, son dos appuyé sur la paroi rocheuse. Il se tenait face à ses compagnons, le dos voûté, les sens en éveil, comme une bête aux aguets, traquée et cernée par ses malfaiteurs. L'air furieux, il s'écria d'un ton péremptoire :
 - Ne m'approchez pas ! Eloignez-vous de là ! Tous ! Vite ! Vous n'êtes pas réels ! Vous n'êtes pas mes amis ! Allez vous en !
   Midilhen, interloquée et apeurée se dissimula derrière son père, le visage défiguré par l'effroi de ce soudain accès de colère, de furie même de la part de son compagnon. Lui d'ordinaire si calme, si gentil, il était devenu sauvage, méchant, comme étranger. Et personne ne pouvait expliquer l'incroyable revirement d'attitude de l'enfant.
Ternen, gardant tout son sang-froid, cria à l'attention du garçon :
 - Calme-toi, Sorkleen ! Calme-toi ! Qu'est-ce qui t'arrive, hein ? Dis-le moi, tu peux me faire confiance, je suis ton ami, moi ! Allons, dis-moi !
Sorkleen n'avait cure des paroles apaisantes de son maître. Il ne cessait de répéter en hurlant :
 - Non ! Non ! C'est faux ! Tout est faux ici ! Cet endroit ne respire que le mensonge ! Allez vous en, je vous dis ! Il grognait, le regard féroce, telle un animal sauvage, en proférant des menaces à son entourage. Un brusque changement s'était opéré en lui. Maintenant, il n'avait plus confiance en personne. Il n'aimait plus personne. Maintenant, il était devenu agressif, hargneux et médisant, comme si, soudain, une autre personnalité, incarnatrice du Mal, avait germé dans son âme et prit possession de son corps.
Midilhen pleurait, totalement stupéfaite par ce qu'elle voyait, et, la voix entrecoupée de sanglots, elle dit à son père :
 - Papa ! Fais quelque chose, je t'en prie ! Fais quelque chose ! Ce n'est plus Sorkleen ! Ce n'est plus lui ! Non ! Mon Dieu, oh !…
Ce dernier interrogea Atrios du regard, mais se rendit aussitôt compte que celui-ci était aussi effrayé que lui. Tous deux ne savent que faire, en réaction à l'incroyable colère de Sorkleen.
 - Et tout ca, c'est de ta faute ! Oui, toi, Midilhen ! Tu m'as trompé ! Tu m'as menti ! Je te faisais confiance à toi, mais tu m'as trahi !, cria-t-il à l'encontre de la jeune fille qui se bouchait les oreilles et fermait les yeux pour échapper à ce cauchemar terrifiant et si inattendu. Elle se persuadait que tout cela n'était qu'un mauvais rêve et que, en rouvrant les yeux, Sorkleen serait dans ses bras, la serrant fort contre lui. Mais à peine décollait-elle sa paume de main de son oreille que dans sa tête résonnaient immédiatement les hurlements odieux de Sorkleen. Elle avait l'impression que toute sa vie s'arrêtait. Elle voulait mourir. Tout simplement. Incapable de répondre aux mordantes accusations de son ami, Midilhen restait là, prostrée, comme sclérosée par la peur et la terreur de cet interminable moment.
Ternen, lui, tentait de raisonner Sorkleen, mais c'était peine perdue :
 - Mais qu'a-t-elle fait ? Qu'as-tu à lui reprocher, mon garçon ? Dis-le nous ! Pour que l'on sache ce qui te préoccupe, pour que l'on t'aide !…
 - Oh, mais il n'y a pas qu'elle, rétorqua, acerbe, le jeune adolescent ! Toi aussi, Ternen ! Oui, tu es de mèche avec elle ! Et puis, toi aussi Atrios ! Tous ! Oui, tous ! Hahaha ! Hahaha ! Les ricanements sardoniques de Sorkleen emplissaient la salle de leurs sinistres échos. " Tous ! Tous ! ", répétait-il en pointant furieusement un doigt accusateur sur les visages atterrés de ses compagnons.
Atrios, qui retrouvait peu à peu sa lucidité, demanda :
 - D'accord ! D'accord ! Calme-toi, Sorkleen ! C'est inutile de s'énerver, nous allons régler nos problèmes comme des gens civilisés. Tu dis que l'on t'as trahi, mais à quelle trahison fais-tu allusion ? Il ne me semble qu'aucun d'entre nous est jamais comploté contre toi, ou voulu te faire du mal, même indirectement… Alors, de quoi s'agit-il ?
Nullement apaisé pour les propos doucereux d'Atrios, l'enfant répliqua avec force :
 - Oui, vous m'avez trahi ! Je vous faisais confiance, moi ! Et vous, vous avez tout brisé ! Tout !
Il y eut un moment de silence. Tout le monde attendait que Sorkleen s'explique un peu plus sur les causes de cette inexplicable " trahison ".
 - Comment voulez-vous…, reprit-il, le souffle coupé par la colère, comment voulez-vous que Midilhen ait pu visiter Cynhiar et le temple du Fladir, puisque ces lieux sont abandonnés depuis plusieurs siècles, c'est elle-même qui l'a dit ! Elle n'a que treize ans que je sache ! Et pour une gamine de cette âge, avoir déjà autant voyagé, avoir déjà vu et vécu tant de choses dans une vie qui n'en est qu'à ses débuts, cela me paraît peu concevable… Tu ne trouves pas, Midilhen ?, questionna-t-il en dévisageant sa compagne d'un air sournois, comme s'il voulait, à n'importe quel prix, lui arracher la vérité de la bouche.
Personne ne répondit. Ils donnaient tous l'impression d'être choqué de l'accusation de l'adolescent, mais chacun savait en son for intérieur que Sorkleen avait enfin démasqué leur secret. Et ce moment-là qu'ils avaient toujours craint le plus
arrivait ! A présent, que dire ? Que faire ? Faire comme si de rien n'était et continuer à jouer la comédie, ou tout avouer une bonne fois pour toutes, quitte à briser les liens qui s'étaient tissés entre eux et l'enfant au fil du temps ?
   Midilhen pleurait toujours, mais elle ne savait pas réellement pourquoi. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle se trouvait au centre des terribles propos de Sorkleen, et qu'elle avait probablement perdu son amour pour toujours. Quant à Ternen et Atrios, ils étaient encore stupéfaits du comportement si brutal du garçon, et n'avaient pas la moindre idée sur l'attitude à adopter pour faire face aux événements qui se bousculaient avec une rapidité si angoissante qu'elle leur torturait l'esprit.
 - Ah ! Ah !, s'exclama Sorkleen, l'air satisfait. Plus personne ne répond, hein ? Vous ne savez pas quoi dire ? Alors, c'est bien ca ! Vous aviez tous un secret et personne ne m'en avait jamais rien dit, et vous me cachiez la vérité comme des traîtres, des hypocrites. Puis, se tournant vers Atrios, il lui cria : " La voilà, ta trahison ! ". La bêtise de Midilhen s'est retourné contre vous ! Vous ne pouvez plus rien nier maintenant ! J'ai touché la corde sensible, on dirait ! Ah oui ! Ha, ha, ha ! Alors, quel est ce terrible secret que je viens de découvrir ? Vous êtes des dieux ? Des démons ? Quoi ? !…
Comme Midilhen allait ouvrir la bouche pour répliquer, Sorkleen, plus prompt que l'éclair, s'insurgea :
 - Non, Midilhen ! Ne me dis pas que j'ai tort, ne me dis pas que tu n'as que treize ans ! C'est impossible, et tu le sais aussi bien que moi ! Ne me prends pas pour un idiot, s'il te plaît ! Tu sais, et vous savez tous ici, que j'ai raison et que vous cachez quelque chose d'autre ! Je veux savoir qui vous êtes ou ce que vous êtes réellement… De toute façon, maintenant, le mal est fait…
Nul n'osait répondre, mais chacun sentait bien que le moment était venu de tout révéler à Sorkleen. Midilhen, une nouvelle fois, s'avança pour prendre la parole, mais Ternen la devança et, le visage empourpré de honte, la voix encore mal assurée, s'adressa au jeune adolescent :
 - Ecoute, mon fils, ce que je vais t'annoncer va sûrement te paraître invraisemblable et extravagant, mais tu dois savoir que c'est la pure vérité, et puis, maintenant, j'ai franchi le pas, il n'est plus question pour moi de faire machine arrière et de te dissimuler plus longtemps la vérité que nous l'avons déjà fait. Mais quoique je dise ici et maintenant, saches que nous continuerons tous à t'aimer comme avant, nous continuerons à te considérer comme un membre de la famille et nous continuerons à te venir en aide si tu as des problèmes…
Le garçon rétorqua amèrement :
 - Abrèges, Ternen !
 - Je comprends que tu sois en colère ! Oui, je le comprends ! Eh bien, puisqu'il faut tout révéler, je me jette à l'eau : voilà… Bizarrement, Ternen stoppa net son élan. Sa conscience voulait avouer, mais il avait l'impression que sa bouche ne pouvait s'ouvrir, comme trop confuse d'avoir si longtemps menti.
 - Eh bien, tu ménages le suspense ? railla Sorkleen.
Ternen prit une grande inspiration, se gratta le front d'un air dubitatif, comme pris de scrupules, mais, finalement, il se lança :
 - Voilà, c'est très simple : en réalité, nous somme tous des êtres humains, faits de chair et de sang, comme toi, mais à ceci près que nous avons une spécificité non-négligeable aux yeux des autres. En effet, nous sommes…, il hésita alors, son cœur battait à tout rompre et de grosses gouttes de sueur inondait son front livide, nous sommes… euh… eh bien… nous sommes… des Immortels ! Oui, c'est ça ! Des Immortels ! ! Voilà, tu connais maintenant notre secret, que jamais nous ne voulions te cacher, mais qu'il était difficile aussi de te dévoiler. J'espère que tu ne nous en tiendras pas trop rancune. Je… euh… nous sommes désolés, Sorkleen, si nous t'avons fait du mal, mais c'était bien involontaire, crois-moi… Vraiment désolés !. Et, pour se persuader lui-même de l'incroyable teneur de ses propos, il répéta : " … des Immortels, oui, c'est ca ! ".
   L'enfant ne répondit pas tout de suite. Il restait là, la bouche ouverte, les yeux éberlués, totalement abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, incapable d'esquisser le moindre geste, de prononcer la moindre parole, incapable même de réagir à l'incroyable discours de son maître. Seuls les paupières de ses yeux clignaient sans s'arrêter, comme en proie à un spasme nerveux. Avait-il bien entendu ? Des Immortels ! Des Immortels ! Comment était-ce possible ? Est-ce qu'il rêvait ? Comment ?… Pourquoi ?… Dans son esprit tourmenté, les idées se bousculaient sans discontinuer, ses sens ne répondaient plus. Des Immortels ! Des Immortels ! Seuls ces deux petits mots résonnaient dans ses oreilles, faisant battre ses tympans comme un tambour de guerre, l'assommant, le martelant de coups secs et violents. Des Immortels ! Mais… non ! Non ! Il ne pouvait y croire ! Et pourtant… ce qu'avait dit Midilhen tout à l'heure, les paroles de Ternen… Tout concourrait à lui faire entendre raison sur ce secret tellement rocambolesque qu'il paraissait irréel. Sorkleen, complètement estomaqué, se tenait là dans cette étrange salle du conseil, sans vie, sans vigueur, sans vitalité.
   De leur côté, ses trois compagnons non plus ne savaient comment réagir. Midilhen essuyait ses larmes, le visage bouffi par le chagrin, Ternen se mordillait nerveusement les lèvres, regrettant maintenant d'avoir tout avouer à Sorkleen, car il se rendait bien compte que ce dernier n'était plus dans son état normal depuis la confession du secret et à qui, probablement, il faudrait du temps pour s'en remettre. Quant à Atrios, malgré son flegme habituel, on s'apercevait bien que ce tragique épisode l'avait fortement ébranlé. Il se triturait les doigts des deux mains, pris d'une angoisse implacable.
   Dans cette atmosphère lourde et inquiétante, le chef des Sages Saals rompit le silence ambiant :
 - Ecoutez-moi tous !, clama-t-il d'une voix douce et amicale, comme pour détendre son entourage, le mieux que vous puissiez faire pour le moment, c'est d'essayé d'oublier cette terrible histoire et de concentrer vos énergies sur ce qui est réellement important : les pouvoirs de ce jeune garçon. Je sais que l'instant est mal choisi, mais si vous cherchez des réponses à vos interrogations, je vous conseille de partir le plus vite possible pour le Fladir afin de vous rendre compte sur place de la véracité de nos dires.
Atrios, que la morale du devoir ramena soudain à la réalité, répondit humblement :
 - Oui ! Oui, en effet, c'est le mieux ! Merci, nobles Sages, pour vos précieux conseils ! Nous nous mettons immédiatement en besogne.
Il prit Sorkleen par l'épaule, le traînant presque comme un boulet trop lourd, et sans entrain, la petite troupe se mit en route, l'âme encore pleine de ressentiment et d'amertume, dévastée par la peur de l'avenir.

Un avenir qui s'annonce encore plus sombre.

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