XVI
Malgré sa puissance, l'ascenseur
mit plusieurs minutes pour parcourir la distance qui séparait
la terre ferme du village Saal, en partie recouvert par la
grotte. Durant la montée, cerné par les deux
gardes à l'aspect peu avenant, Sorkleen piaffait d'impatience,
désireux qu'on lui explique le sens réel de
ses visions de cauchemars. En apercevant le village tout à
l'heure, il avait eu l'impression qu'enfin quelqu'un pourrait
réellement l'aider, car de ce hameau niché au
cur de la Nature sauvage se dégageait une sensation
de sagesse et de connaissance, ce genre de patelin où
tout le savoir des hommes semble s'être réuni
et perpétué au fil des siècles. Sans
s'en rendre compte, il serrait fort contre lui la main de
Midilhen. Ils se devaient d'être ensemble dans cette
nouvelle épreuve, bien que moins importante que les
autres, mais tout aussi utile et riche en enseignements sur
la destinée et les capacités réelles
de l'enfant. Sorkleen savait pertinemment qu'il aurait besoin
d'un soutien, d'une aide, d'un réconfort au cas où
les Sages Saals lui révéleraient des choses
désagréables sur son existence, passée
ou future. Et, dans toutes les situations, Midilhen serait
là. Prête à faire face aux éventuels
problèmes. Comme toujours. Dévouée et
généreuse, elle ne rechignait jamais à
aider les autres. Encore une des qualités héritée
de son grand-père, Sawen. Et elle aussi craignait le
moment du " verdict " de la part des Sages. Entassés
dans cette étroite cage de verre, serrés les
uns contre les autres, les quatre amis suaient à grosses
gouttes, malgré la fraîcheur matinale. L'ascenseur
s'immobilisa enfin, ouvrant tout grand les battants de sa
porte d'acier, dévoilant enfin le village tant réputé
à nos amis. Le village de la connaissance. Le village
de la vérité.
Sorkleen sortit précipitamment, impatient
de visiter cet endroit si mystérieux. Mais à
peine avait-il fait un pas qu'un homme de petite taille, souriant
et jovial, lui barra la route.
- Ne va pas plus loin, petit ! Tu auras tout le loisir
de découvrir le village par la suite, je te le promets.
Mais pour le moment des choses plus urgentes nous attendent.
Puis, se tournant vers Atrios, il déclara : "
Tu es Atrios, n'est-ce pas ? C'est toi qui nous as contactés
à propos de l'enfant ? ". Son sourire amical n'avait
pas quitté le coin de sa bouche. De prime abord, il
semblait aux nouveaux arrivants que le lieu était très
convivial. C'était dans la nature même des Saals.
Bien qu'à l'écart des hommes, ils n'en oubliaient
pas pour autant les règles fondamentales de la politesse
et de l'accueil. Atrios, ravi de cette réception, répondit
:
- Oui c'est moi qui me suis permis d'aviser les Sages
Saals sur certains événements. J'espère
ne pas vous importuner, mais les informations que je possède
sont de la plus haute importance. Et je me dois de les communiquer.
Il avait parlé d'un ton mêlé de respect
et d'humilité.
- Non, tu ne nous déranges aucunement, étranger
! Je me nomme Gaïdda et je vais te conduire plus sans
tarder au Conseil des Sages. Eux seuls pourront te donner
les réponses à tes multiples interrogations.
Suis-moi !
Atrios acquiesça et la petite troupe se mit aussitôt
en marche.
Ils arpentèrent la petite bourgade
jusqu'à une grande habitation au large toit de paille
et aux murs recouverts d'une chaux encore toute fraîche.
S'il n'avait pas réellement eu l'occasion de découvrir
le village Saal dans son intégralité, Sorkleen
avait quand même profité de l'originalité
architecturale du hameau. En effet, la totalité du
village contrastait avec la maison précédente,
plus rustique, plus naturelle et qui semblait être un
lieu plus important dans le village, sûrement la maison
des Sages Saals, tant recherchée. Mais, dans son ensemble,
le hameau se constituait de sorte d'immeubles creusés
directement dans la roche vive et une répartition astucieuse
de la population et des classes sociales s'était opérée
avec la construction des habitations : les immeubles arborant
sur leur façade du rez-de-chaussée une petite
étoile jaune servaient de logement aux serviteurs,
qui s'occupaient, pour la plupart, des Sages Saals ; puis,
les immeubles dotés d'un cercle bleuâtre abritaient
la population des scientifiques et des chercheurs du village
; enfin, un large rectangle rouge signalait la présence
dans l'immeuble du corps militaire, quoique peu nombreux,
mais toujours utile. C'était d'ailleurs deux de ces
gardes qui avaient escorté nos amis dans l'ascenseur
tout à l'heure. Tout en cheminant vers la maison des
Sages, Gaïdda continuait patiemment ses explications
sur le fonctionnement interne du village, abrégeant
ainsi en quelques mots l'incroyable complexité du système
de vie et d'organisation chez ces sédentaires troglodytes.
La répartition de la population par " castes "
avait choqué Sorkleen. Il ne supportait pas cette façon
de cataloguer les personnes, et il se demandait comment un
groupe de gens avait le droit de se sentir supérieur
aux autres, de les dominer et de les dénigrer. Cette
interrogation brûlait ses lèvres et, dévisageant
Gaïdda, il demanda :
- Pourquoi les habitants de ce village sont ainsi répertoriés
? Car enfin l'esclavage semble aboli depuis déjà
plusieurs années. Alors, pourquoi ces logements pour
serviteurs ?
Son interlocuteur ne parut pas surpris par la question. Calmement,
il répondit :
- Il te faut savoir, jeune Sorkleen, qu'ici être
serviteur est un honneur. Ce n'est pas de l'esclavagisme,
ca n'est que du respect et de la servitude envers les aînés.
Ils ont traversé les siècles dans la douleur
tout en semant derrière eux la sagesse et la bonté
nécessaires à la bonne marche d'une société
comme la nôtre. Et nous recueillons aujourd'hui les
fruits de leurs efforts. Nous vivons heureux et en paix. Crois-moi,
les serviteurs de ce village ne sont vraiment pas à
plaindre. Et il en est de même pour les gardes. Allons,
continuons !
Le jeune adolescent se gratta le menton.
Vu sous cet angle, la division des classes sociales n'était
peut-être pas une si mauvaise chose. Décidément,
quelle curieuse idéologie ! Le peuple des Saals semblait
se démarquer des autres par ses coutumes pour le moins
inhabituelles ; coutumes que Sorkleen n'aurait jamais connues
ni envisagées s'il n'avait pas décidé
de faire confiance à Atrios et d'effectuer le voyage.
Toutes ces pérégrinations autour du monde finiraient
sûrement par enrichir ses connaissances. Il connaîtrait
d'autres cultures, d'autres modes de vie, d'autres murs,
ignorés jusqu'à présent. Et il les partagerait
et les communiquerait à son peuple. Et il échangerait,
lui aussi, ses propres traditions avec les Saals ; ceux-là
même que le jeune garçon s'imaginait au départ
comme des gens incultes et sans coutumes, ou du moins différentes
des siennes, donc dangereuses. Mais, en découvrant
ce village, il se rendit soudain compte que seules les différences
étaient source d'échanges.
La petite troupe s'arrêta subitement,
faisant face à une immense baie vitrée aux contours
bleutés. Le bâtiment situé derrière
elle était immense, avec un toit démesuré
de tuiles en ardoise et des gigantesques façades en
ciment d'un blanc immaculé, comme fraîchement
peintes.
- Voici le centre de recherche du village, déclara
Gaïdda.
Midilhen, les yeux grands ouverts, s'exclama :
- C'est immense ! C'est
vraiment incroyable !
Un tel monument dans un village si reculé, si coupé
du monde.
- En effet, cela peut surprendre. Mais la notoriété
de notre village dépasse son isolement. Et, tous les
meilleurs scientifiques et chercheurs d'Astinorth ont décidé,
d'un commun accord, de se réunir ici, dans ce grand
bâtiment, qui est devenu, depuis sa construction et
en quelques années, l'un des centres d'études
les plus modernes et les plus technologiquement avancés.
Ici, le fleuron de la technique se marie parfaitement à
l'abondance de la magie, et c'est, semble-t-il, ce mélange
de rigueur et d'imagination qui a fait la réussite
de notre village. Aujourd'hui, malgré l'éloignement
et les conditions de vie plus difficiles, nous sommes enviés
de toutes parts.
Le visage de Gaïdda s'éclaira.
Il était fier de son peuple et de son nouveau statut.
Finies les allusions aux " ermites des cavernes ",
terminées les moqueries sur ces " bonzes de pierre
", ces " mandarins solitaires ". Maintenant,
ils avaient chassé leur étiquette de moines
vivant à l'écart des autres, se contentant d'une
existence pieuse, spiritualiste, faite de prières,
de chasteté et de privations. Aujourd'hui, ils vivaient
vraiment.
De son côté, toisant opiniâtrement
cette fantastique bâtisse, qui semblait sortie tout
droit d'un rêve et qui déroulait ses longues
parois vides sur plusieurs centaines de mètres, Sorkleen
ne put s'empêcher de polémiquer :
- Alors, ici aussi, dans ce berceau de nature, la civilisation
s'est installée !
Personne ne prit en compte la remarque de l'enfant.
Ils entrèrent un par un, légèrement
hésitants et un peu intimidés par l'immensité
de la pièce. Un plafond gigantesque circulaire en forme
de dôme abritait une salle démesurée,
dans laquelle des dizaines d'ordinateurs, de machines et d'appareils
les plus hétéroclites faisaient retentir leur
tintement électronique et clignoter leurs voyants lumineux
dans un étrange et harmonieux spectacle son et lumière.
Plusieurs personnes, vêtues de longues blouses blanches,
les lunettes vissées sur le nez, déambulaient
sans cesse, des papiers à la main, des dossiers sous
le bras ou transportant de petits appareils, elles se heurtaient,
se bousculaient, renversaient leurs affaires et discutaient
à tue-tête sur telle ou telle expérience,
leurs bras s'agitant véhémentement dans l'air.
Une animation sans précédent régnait
dans cette pièce, qui semblait être la salle
principale du laboratoire. En observant cet amusant va-et-vient,
Midilhen ne put s'empêcher de sourire. Depuis toujours
elle était passionnée par le domaine des sciences,
quelles qu'elles soient, mais avec tout de même une
préférence pour les sciences d'avenir, comme
l'étude du cosmos ou celle de l'origine de la vie.
Elle avait déjà visité plusieurs centres
de recherche, bien moins grands que celui-ci, certes, mais
à chaque fois, elle y avait rencontré l'image
même du scientifique ébouriffé, perdu
dans ses calculs, loin de la réalité matérielle,
comme fasciné par ses propres études. Et, ici
aussi, ce cliché tant répandu se vérifiait.
La salle était bordée de dizaines
de portes métalliques, contiguës les unes aux
autres et qui devaient probablement abriter des habitations,
des locaux techniques ou des débarras servant d'entrepôts,
à l'intérieur même du laboratoire. En
face de l'entrée, mais de l'autre côté
de la pièce, se trouvait le passage menant à
la salle du conseil des Sages. Ils arrivèrent devant
une simple porte de bois richement ornée de signes
et de dessins étranges, gravés dans l'ébène
pour l'éternité et seuls témoins de la
fuite du temps. Gaïdda déclara solennellement
:
- Vous voici arrivés à la fin de votre
périple ! Vous êtes devant la porte de la maison
des Sages Saals. A l'intérieur, une source de connaissance
intarissable vous attend. Entrez donc, je vous prie.
Puis, l'il inquisiteur, il ajouta :
- Mais veuillez tout d'abord revêtir ces combinaisons
de cérémonie. Vous êtes ici dans un lieu
sacré et magique.
Il ouvrit une petite armoire accrochée au mur et en
sortit de splendides robes orangées minutieusement
décorées et striées de motifs divers,
sensés représentés, selon Gaïdda,
" les légendes des Sages ", qu'il tendit
aux quatre compagnons.
Sorkleen rechignait à enfiler cette drôle de
soutane et il râlait de ne pas distinguer l'endroit
de l'envers.
- Ho ! Mais comment ca marche, ce machin ? C'est pas
vrai !
Gaïdda, en riant, l'aida à s'habiller et le garçon
fut bientôt aussi paré que ses amis à
affronter le conseil des Sages. Dévisageant Midilhen,
si jolie dans cette robe satinée, il se rengorgea.
- C'est très seyant, n'est-ce pas ? demanda la
jeune fille, qui avait croisé le regard de Sorkleen.
- C'est vrai. Elle est si belle dans ce costume. J'ai
bien de la chance ! pensa l'enfant.
Cependant, dans un grincement continu, la porte s'ouvrit,
laissant place à un long couloir taillé dans
la pierre telle une galerie et empli d'une étrange
lumière phosphorescente. Cet étroit passage
qui avait encore conservé son essence naturelle contrastait
avec l'époustouflante technologique humaine qui avait
" colonisé ", pour sa part, la gigantesque
salle principale.
Ils arpentèrent la galerie pendant
un quart d'heure environ, puis débouchèrent
sur une sorte de " clairière de pierre ",
épurée de toute imperfection, polie et brillante
comme un meuble en bois verni. En son centre, trônait
un large socle de granit, recouvert d'un voile de velours
noirâtre et abrité par un large écrin
de verre qui protégeait une splendide épée
forgée et gravée de signes mystérieux.
Elle semblait se reposer, plantant avec dédain sa lame
fine et étincelante dans l'imposant piédestal.
Ils la contournèrent, ébahis de tant de netteté
et de limpidité. En effet, l'arme avait été
travaillée jusqu'au moindre détail et, tout
comme la pièce où elle se trouvait, un étrange
sentiment de perfection semblait s'en dégager. Les
quatre compagnons la fixèrent un long moment comme
pour mieux apprécier la finesse de son ornementation.
Tout à coup, une voix gutturale les fit sursauter :
- Bienvenue à vous, étrangers !
Ils firent volte-face et se retrouvèrent face à
une dizaine d'hommes, le visage grave et fermé, portant
tous une longue barbe blanche, fine et soyeuse, leurs têtes
étaient recouvertes d'étranges chapeaux marrons
en forme de triangle et ils étaient vêtus des
même longues robes orangées que celles portées
par leurs visiteurs.
Midilhen s'exclama :
- Mais
mais, ces gens n'étaient pas là
il y a à peine une minute ! Il n'y avait qu'un mur
à la place ! Comment
Gaïdda esquissa un petit sourire de satisfaction et se
contenta de répondre d'une voix pleine de secret :
- La grotte des Sages est un lieu rempli de magie et
d'étrange.
C'était également l'impression
que percevait Sorkleen. Il lui suffisait de fermer les yeux
pour voir cette pièce, pourtant d'apparence entièrement
close, s'ouvrir en plusieurs endroits, laissant entrer ces
inhabituels flots de lumière bleue. L'endroit était
comme un labyrinthe aux mille et une entrées et chacun
de ces passages menait vers des lieux de plus en plus mystérieux.
L'enfant essayait d'imaginer ces lieux. Il ressentait surtout
une sensation d'abondance et de savoir, une sensation bizarre
d'un lieu fermé et ordonné, mais dans lequel
une incomparable richesse semblait y trouvait la source de
sa légende. Il tournoya sur lui-même, palpa les
murs, comme pour découvrir cet endroit secret. Mais
la pièce restait désespérément
close et vide. Il n'y avait absolument rien. Le garçon
était pourtant persuadé que l'entrée
de ce lieu mythique existait et qu'elle se trouvait là,
juste sous ses yeux. Si proche. Si loin.
Las de tant de recherches infructueuses, il rouvrit les yeux.
- Eh bien, Sorkleen, nous n'attendons plus que toi.
Tu viens ?, s'impatienta Atrios.
- J'arrive.
Atrios prit l'enfant par l'épaule et le présenta
devant les Sages. Ces derniers le dévisagèrent
furtivement, puis celui qui trônait au centre de l'assemblée
se leva et déclara solennellement :
- Atrios, en observant attentivement les facultés
de cet enfant, tu as cru nécessaire de consulter notre
Conseil. Cette décision est capitale pour l'avenir
de ce jeune garçon. Puis s'adressant à Sorkleen,
il dit : " Tout ce que tu entendras ici à ton
sujet sera déterminant pour ton existence future, fais-y
donc très attention ! ".
Sorkleen acquiesça d'un hochement de tête, mais,
intérieurement, il pensait :
" Encore ! Encore ! J'en ai assez que les autres déterminent
ma vie ! Je ne suis donc pas libre ! Je suis prisonnier de
ce que les autres diront ou penseront à mon propos
Ca suffit, je ne pourrai pas supporter ca bien longtemps !
". L'adolescent pestait contre ce monde où son
existence était dirigée au gré des humeurs
de son entourage, mais il se répétait qu'il
ne fallait pas, pour le moment en tout cas, dévoiler
ses sentiments personnels et rester ce pantin immobile et
creux que l'on peut manipuler à sa guise.
- Nous t'écoutons Atrios.
Il se racla la gorge et entama son discours sur un ton de
conférencier :
- Voilà, je suppose que vous avez entendu parler
du projet " Nelhon ". Cela consistait à la
création d'un être surdoué, tant physiquement
que mentalement, pour éradiquer définitivement
les Forces Occultes qui sévissaient il y a plusieurs
années sur Nùmen.
L'un des Sages l'interrompit :
- Oui, nous savons tout cela. Viens en au fait, Atrios.
Légèrement piqué au vif par cette remontrance,
il continua cependant :
- Eh bien, il se trouve que cet être " surnaturel
" est ici devant vous. Oui, c'est ce jeune adolescent,
Sorkleen, qui a été choisi et conçu pour
devenir le " justicier " que tout le Génorquen
attend depuis des siècles. Il a hérité
d'un don précieux mais dangereux : il est capable de
voir l'avenir.
Les Sages, habitués à ce genre de révélations,
se contentèrent de hocher la tête en signe d'approbation.
- Il y a quelques jours, au cours d'une réception
organisée par mon très cher ami Sawen, Sorkleen
a été la proie d'abominables cauchemars et d'horribles
visions, qu'il a accepté de nous relater par la suite,
mais dont je ne dévoilerais en ce lieu qu'un résumé
concis. Il s'agissait d'une sorte de
euh
cataclysme
s'abattant sur Nùmen
c'est ça, Sorkleen
?
L'enfant adressa un timide " oui " à l'assemblée
qui l'entourait. Il se tenait droit, immobile et silencieux,
les yeux grand ouverts, toisant presque ceux qui se permettraient
de juger de ses actes. Son regard était fixe. Il avait
peur de fermer les yeux. Peur de revivre, sous l'obscurité
de ses paupières lourdes, le cauchemar de cette terrifiante
soirée.
Atrios reprit son allocution :
- Ses visions apocalyptiques m'ont immédiatement
fait songer aux antiques écrits entreposés dans
la bibliothèque de Tasinar, où il est fait mention
d'une légende millénaire selon laquelle la ville
de Nùmen serait dévastée par une énorme
boule de feu, qui n'entraînerait dans son funeste sillage
que mort et désolation.
Et il se mit à réciter un passage de ces mystérieux
ouvrages, jalousement gardés depuis la nuit des temps
dans cette grande bibliothèque, source universelle
de connaissance et de sagesse humaine : "
et quand
l'Homme, pliant sous le joug du feu divin, en aura fini avec
les souffrances de l'Apocalypse, il devra, dans sa ridicule
bassesse, expier ses crimes devant le Juge Infernal et supporter
le châtiment de la misère, jusqu'à la
totale purification de son esprit. Mais s'il parvient à
appréhender la misère de son Monde, alors seulement,
il sera en mesure de lutter contre l'Imprécateur Sacré
et, par l'entremise de l'Elu, celui qui sait lire le ciel
et deviner les desseins des astres, il triomphera et assurera
la survie de sa race sur la planète
".
Ces paroles, prononcées avec une
grande ferveur, semblaient " avoir fait forte impression
" sur les Sages Saals.
- Bien sûr, tout ceci est un peu obscur, je l'admets,
et dépend plus du folklore et des croyances ancestrales
que de la possible vérité, mais la description
faite de la catastrophe et de cet " Elu " me paraît
bien correspondre aux visions et aux dons propres de Sorkleen.
C'est pourquoi je crois qu'il est " l'Elu ". Celui
qui saura empêcher la destruction de Nùmen.
Un court silence suivit ce long monologue.
Les sages semblaient réfléchir, lissant de leurs
doigts gourds les longs poils de leur barbe soyeuse, mais
ils ne se concertaient pas, se contentant de bouger la tête
ou de croiser furtivement leurs regards.
L'un d'entre eux, le visage grave, se leva et clama d'une
voix imposante :
- Nous avons attentivement écouté ton
récit, Atrios. Et bien que tes paroles soient animées
d'une foi sans faille, nous voyons bien mal comment cet enfant,
simple objet de laboratoire, simple création humaine
artificielle, ait pu être désigné comme
l'Elu qu'attend le Génorquen depuis tant de siècles.
Cela me paraît difficile à imaginer. Je suis
désolé, petit, mais nous ne croyons pas que
tu sois l'Elu, et tes visions de cauchemar ne sont peut-être
dues qu'à un excès d'imagination ou à
un état d'angoisse passager.
Le Saal se rengorgea et poursuivit d'une voix plus douce,
comme pour tempérer un peu ses propos sans équivoque
:
- Je généralise peut-être, mais
comment une simple machine peut-elle s'apparenter à
un Messie, à un Dieu ? Non. Le projet Nelhon ne peut
également être l'Elu. C'est inconcevable.
Midilhen se rapprocha de Sorkleen et posa
sa main sur son épaule. Elle appréhendait la
réaction de son compagnon, à l'écoute
de ce discours sévère et crû, qui reléguait
l'adolescent au rang de " machine ", de " création
", d'être préfabriqué, sans passé,
sans émotions, sans envie. Sans vie.
Pourtant, celui-ci restait droit, impassible
et stoïque. Comme Ternen lui avait si bien appris à
le faire. Les mots durs du Sage résonnaient dans sa
tête, mais il lui suffisait de fermer les yeux, et,
comme par magie, ils disparaissaient. Confronté à
son destin, Sorkleen n'avait plus peur de lui-même.
Il acceptait son " statut " de créature,
et ne considérait pas le jugement des Saals comme une
critique, mais comme une fatalité. Un destin dont il
ne pourrait jamais se séparer, et avec lequel il avait
décidé de vivre, sans se poser de questions.
Pourquoi ? Qui ? Comment ? Quand ?, cela ne l'intéressait
plus de savoir les réponses à toutes ces futiles
interrogations. Sorkleen voulait exister. Envers et contre
tout. Contre tous.
Comme Atrios, résigné, allait
prendre congé de ses hôtes, l'un des Sages
intervint :
- Attendez ! Ne partez pas encore ! Je désire
m'entretenir avec le Conseil. Patientez quelques instants,
voulez-vous ?
- Bien sûr.
Ternen interrogea Atrios du regard, mais ce dernier paraissait
aussi surpris que lui de ce brusque revirement. Mais tous
deux s'en félicitaient, car cela leur accordait encore
un ultime répit. De leur côté, Midilhen
et Sorkleen discutaient, un peu à l'écart, sur
les événements qui se bousculaient :
- Ces hommes sont peut-être très instruits
en ce qui concerne l'étude de la Vie et de la Création,
mais ils ne connaissent strictement rien à la psychologie
et ne se doutent pas une seule seconde que la révélation
de propos aussi froids et insensibles peuvent choquer des
enfants de notre âge ! Je suis vraiment désolée
de toutes les atrocités que l'on a dites sur toi, Sorkleen,
vraiment désolée
Mais tu ne dois pas les
croire ! Pour moi, tu n'es pas une machine, tu n'es pas une
création, tu es quelqu'un de bien vivant, fait de chair
et de sang, quelqu'un de généreux, de gentil,
d'attentionné et d'amusant. Tu existes dans mon cur,
Sorkleen ! Le sais-tu cela au moins, hein, le sais-tu ? Je
t'aime Sorkleen et personne ne pourra
- Ce sont eux qui ont raison, Midilhen, l'interrompit
brusquement le jeune garçon.
- Quoi ? ! Mais tu as vu de quoi ils t'ont traité,
ces
ces
!. Au bord des larmes, elle bégayait.
Ils ont dit que tu n'étais qu'une " chose ",
qu'un " projet " ! Enfin, tu ne vas pas les croire
.
? Hein, Sorkleen ?
Il l'enlaça et, s'approchant de son oreille, glissa
tout doucement :
- Allons, calme-toi ! Tu sais très bien comme
moi qu'ils ont raison. Je ne suis pas Sorkleen, je ne suis
que l'être réalisé par le professeur Satgen
et son équipe il y a bientôt treize ans. Je suis
le projet Nelhon. Je suis le sauveur du Génorquen.
Ne t'inquiètes pas, Midilhen, je connais ma destinée,
et je sais aussi qu'il est vain de vouloir y échapper.
Et, cela, je l'accepte.
La jeune fille desserra l'étreinte et regarda son ami,
les yeux bordés de larmes :
- Mais, mais
Comment peux-tu ? Enfin
comment
je
euh
C'est impossible ! Tu n'es pas que "
ça " ! Non, je ne le veux pas
Jamais ! Jamais
!
Elle se leva subitement et courut s'accroupir dans un coin
sombre de la pièce. Sorkleen, souriant, l'y rejoignit.
- Ecoute, Midilhen, que tu le veuilles ou non, c'est
comme ca ! C'est le destin. Tu comprends ? Le destin ! On
ne peut rien y faire. Mais je te répète que
je me sens très bien comme je suis, et, qu'à
l'inverse de me frapper, les paroles des Sages m'ont ouvert
les yeux sur ce que je suis vraiment. Mon existence. Mon essence.
Cette " vie " que je désire vivre normalement
Avec toi
Midilhen renifla. Elle avait cessé de pleurer.
- Normalement ? Comment peux-tu qualifier ta vie de
normale ? Puisque tu n'es qu'une
" créature
" !
A la prononciation de ce mot, elle avait l'impression que
son cur se déchirait. Bien que parfaitement consciente
du passé de Sorkleen, jamais elle n'aurait pensé
dire un jour ce mot-là. Et cela lui faisait mal.
- Mais qu'est-ce que la normalité pour toi ?
Peut-on définir librement une norme pour un être
vivant ? Oui, l'humanité est relative, mais en rapport
avec la propre opinion de chaque individu. Pour certains,
être normal, c'est avoir la même ressemblance
physique que les autres, pour d'autres, c'est le simple fait
d'exister, de vivre. Et c'est mon cas. N'est-ce pas aussi
le tien, si tu m'aimes, hein ? Dis-le moi !
- Snif
snif
je crois que
snif
oui ! Je crois que oui !
- Eh bien voilà ! Tu vois que même totalement
différents, on peut vivre ensemble.
Midilhen remua la tête en guise d'approbation. Sorkleen
avait parlé comme un homme, comme un adulte, responsable
et attentionné. Il lui tendit un mouchoir et elle essuya
ses yeux rougis par les pleurs. Comme soulagée et libérée
d'un grand poids, elle se jeta dans les bras de son compagnon,
en laissant perler cette fois sur son visage radieux des larmes
de joies. Elle l'embrassa tendrement et murmura, les lèvres
encore toutes humides :
- Ma vie pour un autre destin.
Sorkleen sourit.
Lorsque les Sages eurent terminé
leur discussion, leur chef s'avança vers les quatre
hôtes et déclara :
- Vos derniers propos nous ont mis en émoi. Le
Sage Maarekh a donc proposé de faire subir " l'Epreuve
" à Sorkleen, si celui-ci est d'accord, bien sûr.
Immédiatement, Midilhen, le visage crispé par
la colère et le chagrin, intervint :
- Non, je ne veux pas ! Ne trouvez-vous pas que vous
avez déjà dit assez de méchancetés
sur lui ?
Atrios la foudroya du regard
- Silence ! Tu ne dois pas t'adresser ainsi au Conseil
des Sages ! Veuillez l'excuser, nobles Saals, mais elle est
-
très liée au jeune garçon,
acheva le chef Saal en souriant, oui cela aussi nous l'avions
remarqué.
- En quoi consiste cette épreuve ? demanda Ternen.
- Eh bien, il s'agit d'une très vieille coutume
ancestrale ayant, dit-on, le pouvoir de déceler, en
quelque sorte, les êtres dotés d'un pouvoir particulier
qui se rapporterait à " l'Elu ", dont il
est fait mention dans des textes bien plus anciens que ceux
retrouvés lors des derniers millénaires, textes
conservés dans la bibliothèque de Tasinar, et
Les yeux de Ternen pétillèrent :
- Tasinar ! La Grande Bibliothèque qui détiendrait
le secret de l'origine de la Vie !
- C'est cela. Et cette coutume est parvenue jusqu'à
nous aujourd'hui. Elle est en rapport avec l'Epée de
Lumière, ce somptueux glaive que vous avez croisé
en venant ici, l'Epée magique la plus puissante existant,
une épée héritée du fin fond des
Temps. Sorkleen devra toucher cette épée, et
selon les phénomènes obtenus, nous pourrons
définitivement statuer sur le cas de cet enfant. Nous
allons maintenant procéder à " l'Epreuve
". Suivez-moi, je vous prie.
Tous se mirent en marche, précédant
respectueusement le chef Saal. Ce dernier stoppa devant le
grand écrin de verre qui abritait la mystérieuse
Epée de Lumière. Il la contempla quelques secondes,
les yeux fixes, comme hypnotisés par la splendeur de
l'objet. Puis, il souleva le fragile habit de cristal et dégagea
l'épée de sa stèle de velours noir. Précautionneusement,
il manipula l'arme et la tendit, mains ouvertes, en direction
de Sorkleen.
- Voilà. C'est à toi, maintenant, qu'il
revient de confirmer les suppositions de tes amis. Touche
cette épée, jeune Sorkleen !
L'adolescent hésita. Il sentait que
le moment tant attendu de la Vérité était
proche. Les cheveux de ses tempes s'amincirent, imbibés
de sueur. Ses mains tremblaient, mais il faisait tout pour
ne pas le montrer. Il prit une grande inspiration, comme un
souffle rempli d'espoir, et, sous les yeux écarquillés
de son entourage, posa ses mains sur la lame fine et scintillante.
Rien ne se passa !
Sorkleen avait beau attendre, ou même
augmenter la pression des doigts sur l'arme, aucun événement
ne se produisit. L'enfant paraissait anéanti. Lui qui
avait espéré si longtemps une réponse
à propos de ses visions, lui qui avait vu en les Saals
les Annonciateurs de la Vérité, il regardait
tristement cette épée forgée, brillant
de mille et un éclats, mais qui ne lui semblait plus
maintenant qu'un vulgaire couteau sans importance. Il avait
envie de jeter par terre l'arme même que, quelques minutes
plus tôt, il considérait comme le remède
à ses angoisses.
Coupant court au pesant silence qui suivit l'expérience,
le Saal prit la parole :
- Si Sorkleen avait été " l'Elu ",
une grande lumière blanche aurait dû faire scintiller
l'Epée de Lumière. Je suis vraiment désolé
pour vous tous, mais comme nous le pensions, cet enfant n'est
pas " l'Elu "
Il eut envie de rajouter "
il n'est que le projet
Nelhon, tout simplement ", mais, en voyant le visage
atterré de Midilhen, il se ravisa.
- Je me vois obligé de remettre l'épée
à sa place. Peux-tu me la rendre, Sorkleen ?
Le garçon allait dédaigneusement
redonner l'arme au chef Saal, lorsque celle-ci se mit tout
à coup à vibrer doucement, émettant un
léger grésillement, accompagné d'un petit
halo de lumière bleutée et crue qui semblait
se dégager du cur même de la lame. Sorkleen,
effrayé, voulut lâcher l'épée mais
ses doigts ne purent se détacher du pommeau doré.
En un instant, le halo de lumière emplit toute la pièce
d'un bleu vif et resplendissant et l'enfant sentit une étrange
chaleur l'envahir lentement. Sa vision commença à
se troubler, il ne voyait plus que la puissante lumière,
son corps semblait s'immobiliser et le sang coulait à
une vitesse inimaginable dans ses veines, mais, curieusement,
son esprit était tout à fait conscient des tragiques
événements qui se déroulaient. Il croyait
revivre le cauchemar de la soirée chez Sawen. Cependant,
quelque chose était différent. Il ne sentait
pas de haine, pas de méchancetés dans la torpeur
singulière qui l'habitait. C'était plutôt
comme si elle voulait lui communiquer un message. Un message
du futur. Brusquement, il vit apparaître, au milieu
de l'immense clarté luminescente, comme un film qui
défile à une allure vertigineuse, un grand bateau
sur une mer d'huile, puis une terre aux contours déchiquetés
qui pointe à l'horizon ; Atrios, Ternen, Midilhen et
lui débarquent sur cette terre ; Midilhen lui montre
une vieille ville antique, désertée et abandonnée
; il aperçoit un curieux bâtiment, c'est un vieux
temple de briques rouges, à moitié défiguré
par le temps ; il fronce les sourcils et essaie de mieux distinguer
le temple, mais celui-ci semble s'éloigner, échappant
à l'étrange réalité de cet imaginaire,
il s'enfonce dans la mer, l'eau recouvre la ville à
son tour, ses compagnons disparaissent, il est maintenant
seul sur un petit bout de terre, entouré d'une infinie
étendue d'eau, il veut s'enfuir mais ne peut pas, comme
accroché à ce dernier rempart, il ne voit plus
ses jambes, puis son corps disparaît également,
laissant dans ses yeux un sentiment de vide, et puis, subitement,
plus rien ! Juste un bruit. Le tintement métallique
de l'épée qui tombe sur le sol. Et tout s'arrête.
C'est terminé.
L'imagination échappe-t-elle totalement
au contrôle de l'Homme ? Cela paraît en effet
être le plus souvent le cas. Mais, en fait, l'imaginaire
n'est-il pas qu'une sorte de réalité alternée,
se basant à la fois sur notre propre vécu mais
aussi, et c'est cela qui peut demeurer le plus étrange,
sur une anticipation de la réalité à
venir. Car enfin, il est des visions prémonitoires,
il est des rêves avant-coureurs. Mais cela, c'est l'Homme
lui-même qui le fabrique. Il veut échapper à
son destin, à son sort, et le monde des rêves
est la seule échappatoire d'une réalité
froide, implacable et fataliste. Dans cet univers fantastique,
il imagine, anticipe et crée le meilleur de son avenir,
il tire de son fertile esprit la quintessence même de
son futur immédiat. Et si l'espoir d'une issue de secours
s'atténue dans la vie réelle, il atteint son
paroxysme dans le monde de l'illusion, où tout est
permis, où la surprise d'une destinée heureuse
nous attend peut-être au tournant. Qui sait ?
Mais au royaume des rêveurs,
les médiums ne sont que des esclaves.
Et Sorkleen est prisonnier
- Ca va, Sorkleen ? Réponds-moi, je t'en prie
! Dis-moi que ça va
Sorkleen n'eut pas besoin de rouvrir les yeux, c'était
dans son esprit que les visions avaient stoppé leur
implacable défilement. L'air hébété
et incrédule sur ces étranges événements,
il répondit machinalement :
- Euh
Oui, oui, ça va.
Il ne ressentait aucune douleur physique. Furtivement, il
regarda ses membres et ne vit aucunes traces de coups ou de
blessures. Il se persuadait en lui-même que ces visions
n'avaient été, en fait, qu'un bref moment d'égarement
durant lequel il avait rêvé. Tout simplement.
Midilhen, visiblement agitée, s'écria :
- Oh, mon Dieu ! Si tu savais comme j'ai eu peur en
te voyant tenant cette épée, l'air absent, le
regard vide, comme anesthésié
Mon Dieu
! J'ai de suite repensé à la soirée chez
Sawen ! Oh
!
Je
- Calme-toi, intervint Atrios. Cela ne sert à
rien de s'énerver. Sorkleen, es-tu en état de
nous dire ce qui s'est passé ?
- Euh
Oui, je crois. Il regarda Midilhen et lui
chuchota : " Reste calme. Tout va bien, je te dis. Ca
n'était que de simples visions, bien loin des horrifiantes
chimères de Nùmen. Ne t'inquiètes pas
". Sorkleen ne semblait pas du tout affligé par
ces nouvelles hallucinations, bien au contraire, il restait
calme et serein, et bien que stupéfait par la désarmante
rapidité de cette mésaventure, ses pensées
étaient tout à fait lucides. Paisiblement, il
reprit pour ses compagnons :
- Eh bien, il m'a semblé vaguement apercevoir
une sorte d'île, sur laquelle une grande ville déserte
côtoyait une espèce de vaste bâtiment rougeâtre,
on aurait dit un temple, mais il était si vieux que
je n'ai pas vraiment pu bien le distinguer, et
- Comment était cette ville ? As-tu pu voir des
constructions encore stables ?, coupa Atrios.
Sorkleen se grattait la tête, essayant tant bien que
mal de recouvrir ses derniers souvenirs :
- Eh bien
non, il ne me semble pas. Vous savez,
j'ai eu l'impression que la ville, de par son architecture
quelque peu
archaïque
, était très
vieille et abandonnée depuis déjà pas
mal de temps
- Et ce
euh
temple ?
- Je n'ai pu, là non plus, percevoir aucun détail
flagrant
Ah si ! Attendez ! Ce qui m'a marqué,
c'est les grosses briques rouges vif qui composaient la construction,
et le fait qu'elle soit encore en bon état. Voilà,
c'est tout, je
- Tu es sûr, tu n'as pas d'autres informations
qui pourraient nous aider ?, demanda Ternen.
- Papa, voyons ! Ca suffit comme ca !, intervint brutalement
Midilhen. " Ne trouvez-vous pas que vous avez déjà
assez perturbé Sorkleen ? Arrêtez, il n'est pas
une machine ! Laissez-le souffler un peu ! ".
Ternen se racla la gorge, l'air penaud.
- Tu as raison. Ecoute, Sorkleen, je suis désolé,
mais, comme toi, je suis impatient de connaître l'opinion
des Sages sur les événements d'aujourd'hui et
j'essaie de récolter le plus d'informations possibles,
tu me comprends, n'est-ce pas ?
L'enfant resta silencieux, son regard ne
pouvait se détacher des Saals, qui, isolés dans
un coin de la pièce, dissertaient sur son avenir. Eux
aussi avaient écouté le témoignage du
garçon et sa brève description de ses nouvelles
visions, et ils tentaient d'en tirer les meilleures conclusions
possibles.
Il finit par répondre :
- Oui, oui, bien sûr. Mais j'attends d'écouter
les conclusions de ces " messieurs ". Sa voix, ironique
et railleuse, s'était durcie.
Comme obéissant à ces propos sévères,
les Sages s'étaient retournés, cessant leurs
discussions, et s'avancèrent vers leurs hôtes.
- Alors, qu'en pensez-vous, nobles Sages, questionna
Atrios ?
- Eh bien, il va sans dire que ce qui vient de se passer
est quelque peu troublant
mystérieux, ajouterais-je
même. Néanmoins, l'Epée de Lumière
n'a pas réagit de la façon prévue, elle
aurait dû émettre une lumière blanche
assez crue et
- Mais elle a fait de la lumière quand même
!, interrompit à nouveau Midilhen.
- Oui, évidemment. Mais tout cela ne prouve rien.
Nous sommes désolés, mais ce jeune garçon,
comme nous l'avions prédit, ne peut être considéré
comme " l'Elu ". Cependant,
- Quoi ? Mais que racontez-vous là ?, explosa
Midilhen.
Sorkleen, d'une petite tape dans la main, la força
à se taire.
- Cependant, reprit le Saal, en jetant à la fillette
un regard irrité, le simple fait qu'elle est réagit,
même de manière inattendue, prouve que Sorkleen
possède un don particulier.
- Il voit l'avenir, précisa Ternen.
- En effet. Mais il ne s'agit pas que de ça.
Nous pensons, en réalité, que Sorkleen possède
un autre pouvoir, qui serait, lui, en relation avec le Fluide
de l'Eau.
- Le Fluide de l'Eau ? Qu'est-ce que c'est ?, interrogea
Sorkleen, quelque peu désorienté par la précipitation
des événements et ces nouvelles informations
qui lui arrivaient. Informations qui, comme à l'ordinaire,
amenaient de nouvelles interrogations.
Pour toute réponse, l'un des Sages se contenta de déclarer
:
- Le moment n'est pas encore venu pour toi. En savoir
trop sur sa personne peut s'avérer dangereux. Et puis,
tu n'es pas préparé à entendre ce que
nous avons à te dire. Tu apprendras, jeune Sorkleen.
Mais plus tard. Plus tard.
Le garçon fulminait. " Plus
tard ! Toujours plus tard ! Tu es trop jeune ! Tu n'es pas
prêt ! ". Tout le temps la même rengaine.
Lui, il voulait savoir. Qu'on lui révèle la
Vérité une bonne fois pour toutes, sans détours,
sans faux-fuyants. De toute façon, qu'il l'apprenne
maintenant ou plus tard, quelle différence ? Un jour
ou l'autre, il finirait bien par se rendre compte de la réalité.
Et puis, la Vérité ne blesse
vraiment que lorsque l'on est préparé à
l'entendre
Mais Sorkleen, lui, ne se doute pas des
malheurs que peut causer la connaissance. Il vit au jour le
jour. Et ce qu'on lui apprendrait maintenant, il le réutiliserait
plus tard. Il est à un tournant de son existence où
apprendre la Vérité ne ferait que forger son
mental en vue des événements à venir.
Et même si, paradoxalement, il est
incapable de deviner ce que sera sa vie future, il sait pertinemment
au fond de lui qu'il n'est sûrement pas au bout de ses
surprises.
- Quoiqu'il en soit, reprit Atrios, et malgré
ces nouveaux événements sans doute très
difficiles à vivre pour Sorkleen, nous sommes en possession
d'indices intéressants dans notre quête de la
Connaissance. Et il serait judicieux de mettre en relation
nos nombreuses pistes.
Tel un orateur, Atrios embrassa du regard toutes les personnes
qui l'entouraient avant de déclarer, d'une voix vibrante
et officielle : " Nobles Saals, vous affirmez catégoriquement
que ce jeune garçon ici présent n'est pas "
l'Elu ", en dépit de l'expérience tentée
précédemment ?
- Tout à fait. Mais nous devons ajouter à
cela le fait que l'Epée sacrée de Lumière
ait, malgré tout, réagit. Et nos dernières
conclusions nous ont fait éventuellement penser que
Sorkleen pourrait avoir un pouvoir lié au Fluide de
l'Eau. Mais, je le répète, cet enfant n'est
pas " l'Elu ".
Sorkleen, qui suivait avec le plus grand intérêt
cette conversation, glissa discrètement à l'oreille
de Midilhen :
- A les entendre, on dirait qu'ils jouent aux conférenciers
! Et le pire, c'est que les Saals y participent. Non mais
regarde Atrios, il me fait vraiment penser à un instituteur
- Plutôt à un policier peu perspicace qui
procéderait à une enquête, en analysant
toutes les données possibles sans pour autant être
capable d'y donner un sens quelconque, renchérit la
jeune fille, enjouée.
- On se croirait à un interrogatoire au tribunal
!
- Oui, ils sont si sérieux !, dit Midilhen en
faisant une moue comique qui amusa son compagnon.
Loin de ces allusions récréatives, Atrios, imperturbable,
continuait :
- Très bien. Pour ma part, je pense que le lieu
qu'a vu Sorkleen ressemble étrangement au pays du Fladir,
qui est une île assez petite et peu vallonnée
- Je n'ai jamais indiqué que ce lieu possédait
un relief plat, et, de plus
, intervint Sorkleen.
- Je sais bien, mais le Fladir étant la seule
île existante sur plusieurs centaines de kilomètres,
j'en conclus donc qu'il s'agit bien de cet endroit
- Oui, mais tu n'en es pas sûr !
Derrière l'enfant, une voix grave s'éleva :
- Mais si, nous en sommes sûrs.
Nullement décontenancé par l'intervention subite
du chef Saal, Sorkleen s'écria :
- Ah bon ! Et comment ça ?
- Tout simplement parce que le Fluide Vital de l'Eau
se trouve au Fladir, répondit-il d'un ton amical.
- Peut-être ! Peut-être !, rétorqua
le garçon. Mais êtes-vous certains, aussi, que
mon
pouvoir
ait une quelconque relation avec ce
Fluide ?
- Ne te tourmentes pas, jeune Sorkleen. Et fais-nous
confiance. Tout ce que nous t'avons dit ou te dirons sera
toujours la stricte vérité. Les Sages Saals
sont la connaissance même.
Faire confiance ! Le jeune adolescent ne
demandait que ça. Mais si les Sages mentaient ? Si
tout ce que l'on avait dit sur lui était faux ? Sorkleen
avait décidé, désormais, de ne plus se
poser de questions concernant son existence, passée
ou future, mais, au fur et à mesure qu'il apprenait,
c'étaient les interrogations qui venaient à
lui, sans qu'il ne demande rien. Il ne croyait déjà
plus en lui, alors faire confiance aux autres !
- En bref, nous pouvons dire, sans trop nous tromper,
que l'endroit qu'a vu Sorkleen dans ses visions se trouve
sur le pays du Fladir, résuma Atrios. Quant à
la ville et au temple, eh bien, ils
- Ils existent !, coupa violemment Midilhen. Oui, c'est
vrai ! Quand j'étais plus petite, j'y suis allée
avec ma mère, Gunvindhal. La ville s'appelle Cynhiar,
et il est exact aussi que, dans les environs, il y a un grand
temple, appelé " He Belt
Dorvaal ", c'est-à-dire, " Le Diable Rouge
", en raison de la couleur inhabituelle des briques qui
le compose. Mais, les deux édifices, aussi bien la
ville que le temple, sont abandonnés depuis plusieurs
centaines d'années déjà. Mais, ils existent
vraiment. Je les ai vus de mes propres yeux.
Ternen, qui n'avait pas dit mot depuis un long moment, ajouta
à son tour :
- Ma fille a raison. Je me souviens d'avoir déjà
visité ces lieux, lors d'une opération militaire.
Je suis désolé de te contredire Sorkleen, mais
ce que tu as aperçu dans tes visions sont bien la ville
de Cynhiar et le Temple du Fladir. C'est certain.
Le visage d'Atrios rayonna.
- Eh bien, voilà qui vient confirmer mon hypothèse.
Parfait, dit-il, en se frottant les mains, aussi dès
que possible, nous partirons pour le Fladir afin de visiter
ces deux endroits étranges, qui, peut-être, nous
apporterons la lumière nécessaire pour expliquer
les cauchemars de Sorkleen. Mais, reconnaissons que nous sommes
déjà bien avancés. Qu'en penses-tu, mon
garçon ? Tu sembles bien perplexe.
En effet, après l'intervention de Midilhen, le visage
de Sorkleen s'était brusquement fermé. Les sourcils
froncés, le regard dans le vide, l'enfant paraissait
longuement réfléchir, l'esprit hanté
par un trouble inexplicable.
Midilhen s'avança vers lui :
- Ca ne va pas, Sorkleen ? Ce ne sont pas tes visions
qui reprennent j'espère ? Mais
tu
tu n'es
pas contrarié, au moins, par ce que j'ai dit tout à
l'heure ? Je suis navré d'avoir pris leur parti mais
j'ai réellement visité ces lieux et je pense
qu'il était pertinent d'en informer Atrios. Après
tout, c'est lui " l'organisateur " de notre expédition.
Allons, tu ne m'en veux pas pour ca quand même ? Je
me doute que
Avant que la jeune fille ait achevé sa phrase, Sorkleen
la repoussa d'un geste brutal et recula rapidement, son dos
appuyé sur la paroi rocheuse. Il se tenait face à
ses compagnons, le dos voûté, les sens en éveil,
comme une bête aux aguets, traquée et cernée
par ses malfaiteurs. L'air furieux, il s'écria d'un
ton péremptoire :
- Ne m'approchez pas ! Eloignez-vous de là !
Tous ! Vite ! Vous n'êtes pas réels ! Vous n'êtes
pas mes amis ! Allez vous en !
Midilhen, interloquée et apeurée
se dissimula derrière son père, le visage défiguré
par l'effroi de ce soudain accès de colère,
de furie même de la part de son compagnon. Lui d'ordinaire
si calme, si gentil, il était devenu sauvage, méchant,
comme étranger. Et personne ne pouvait expliquer l'incroyable
revirement d'attitude de l'enfant.
Ternen, gardant tout son sang-froid, cria à l'attention
du garçon :
- Calme-toi, Sorkleen ! Calme-toi ! Qu'est-ce qui t'arrive,
hein ? Dis-le moi, tu peux me faire confiance, je suis ton
ami, moi ! Allons, dis-moi !
Sorkleen n'avait cure des paroles apaisantes de son maître.
Il ne cessait de répéter en hurlant :
- Non ! Non ! C'est faux ! Tout est faux ici ! Cet endroit
ne respire que le mensonge ! Allez vous en, je vous dis !
Il grognait, le regard féroce, telle un animal sauvage,
en proférant des menaces à son entourage. Un
brusque changement s'était opéré en lui.
Maintenant, il n'avait plus confiance en personne. Il n'aimait
plus personne. Maintenant, il était devenu agressif,
hargneux et médisant, comme si, soudain, une autre
personnalité, incarnatrice du Mal, avait germé
dans son âme et prit possession de son corps.
Midilhen pleurait, totalement stupéfaite par ce qu'elle
voyait, et, la voix entrecoupée de sanglots, elle dit
à son père :
- Papa ! Fais quelque chose, je t'en prie ! Fais quelque
chose ! Ce n'est plus Sorkleen ! Ce n'est plus lui ! Non !
Mon Dieu, oh !
Ce dernier interrogea Atrios du regard, mais se rendit aussitôt
compte que celui-ci était aussi effrayé que
lui. Tous deux ne savent que faire, en réaction à
l'incroyable colère de Sorkleen.
- Et tout ca, c'est de ta faute ! Oui, toi, Midilhen
! Tu m'as trompé ! Tu m'as menti ! Je te faisais confiance
à toi, mais tu m'as trahi !, cria-t-il à l'encontre
de la jeune fille qui se bouchait les oreilles et fermait
les yeux pour échapper à ce cauchemar terrifiant
et si inattendu. Elle se persuadait que tout cela n'était
qu'un mauvais rêve et que, en rouvrant les yeux, Sorkleen
serait dans ses bras, la serrant fort contre lui. Mais à
peine décollait-elle sa paume de main de son oreille
que dans sa tête résonnaient immédiatement
les hurlements odieux de Sorkleen. Elle avait l'impression
que toute sa vie s'arrêtait. Elle voulait mourir. Tout
simplement. Incapable de répondre aux mordantes accusations
de son ami, Midilhen restait là, prostrée, comme
sclérosée par la peur et la terreur de cet interminable
moment.
Ternen, lui, tentait de raisonner Sorkleen, mais c'était
peine perdue :
- Mais qu'a-t-elle fait ? Qu'as-tu à lui reprocher,
mon garçon ? Dis-le nous ! Pour que l'on sache ce qui
te préoccupe, pour que l'on t'aide !
- Oh, mais il n'y a pas qu'elle, rétorqua, acerbe,
le jeune adolescent ! Toi aussi, Ternen ! Oui, tu es de mèche
avec elle ! Et puis, toi aussi Atrios ! Tous ! Oui, tous !
Hahaha ! Hahaha ! Les ricanements sardoniques de Sorkleen
emplissaient la salle de leurs sinistres échos. "
Tous ! Tous ! ", répétait-il en pointant
furieusement un doigt accusateur sur les visages atterrés
de ses compagnons.
Atrios, qui retrouvait peu à peu sa lucidité,
demanda :
- D'accord ! D'accord ! Calme-toi, Sorkleen ! C'est
inutile de s'énerver, nous allons régler nos
problèmes comme des gens civilisés. Tu dis que
l'on t'as trahi, mais à quelle trahison fais-tu allusion
? Il ne me semble qu'aucun d'entre nous est jamais comploté
contre toi, ou voulu te faire du mal, même indirectement
Alors, de quoi s'agit-il ?
Nullement apaisé pour les propos doucereux d'Atrios,
l'enfant répliqua avec force :
- Oui, vous m'avez trahi ! Je vous faisais confiance,
moi ! Et vous, vous avez tout brisé ! Tout !
Il y eut un moment de silence. Tout le monde attendait que
Sorkleen s'explique un peu plus sur les causes de cette inexplicable
" trahison ".
- Comment voulez-vous
, reprit-il, le souffle coupé
par la colère, comment voulez-vous que Midilhen ait
pu visiter Cynhiar et le temple du Fladir, puisque ces lieux
sont abandonnés depuis plusieurs siècles, c'est
elle-même qui l'a dit ! Elle n'a que treize ans que
je sache ! Et pour une gamine de cette âge, avoir déjà
autant voyagé, avoir déjà vu et vécu
tant de choses dans une vie qui n'en est qu'à ses débuts,
cela me paraît peu concevable
Tu ne trouves pas,
Midilhen ?, questionna-t-il en dévisageant sa compagne
d'un air sournois, comme s'il voulait, à n'importe
quel prix, lui arracher la vérité de la bouche.
Personne ne répondit. Ils donnaient tous l'impression
d'être choqué de l'accusation de l'adolescent,
mais chacun savait en son for intérieur que Sorkleen
avait enfin démasqué leur secret. Et ce moment-là
qu'ils avaient toujours craint le plus
arrivait ! A présent, que dire ? Que faire ? Faire
comme si de rien n'était et continuer à jouer
la comédie, ou tout avouer une bonne fois pour toutes,
quitte à briser les liens qui s'étaient tissés
entre eux et l'enfant au fil du temps ?
Midilhen pleurait toujours, mais elle ne
savait pas réellement pourquoi. Tout ce qu'elle savait,
c'est qu'elle se trouvait au centre des terribles propos de
Sorkleen, et qu'elle avait probablement perdu son amour pour
toujours. Quant à Ternen et Atrios, ils étaient
encore stupéfaits du comportement si brutal du garçon,
et n'avaient pas la moindre idée sur l'attitude à
adopter pour faire face aux événements qui se
bousculaient avec une rapidité si angoissante qu'elle
leur torturait l'esprit.
- Ah ! Ah !, s'exclama Sorkleen, l'air satisfait. Plus
personne ne répond, hein ? Vous ne savez pas quoi dire
? Alors, c'est bien ca ! Vous aviez tous un secret et personne
ne m'en avait jamais rien dit, et vous me cachiez la vérité
comme des traîtres, des hypocrites. Puis, se tournant
vers Atrios, il lui cria : " La voilà, ta trahison
! ". La bêtise de Midilhen s'est retourné
contre vous ! Vous ne pouvez plus rien nier maintenant ! J'ai
touché la corde sensible, on dirait ! Ah oui ! Ha,
ha, ha ! Alors, quel est ce terrible secret que je viens de
découvrir ? Vous êtes des dieux ? Des démons
? Quoi ? !
Comme Midilhen allait ouvrir la bouche pour répliquer,
Sorkleen, plus prompt que l'éclair, s'insurgea :
- Non, Midilhen ! Ne me dis pas que j'ai tort, ne me
dis pas que tu n'as que treize ans ! C'est impossible, et
tu le sais aussi bien que moi ! Ne me prends pas pour un idiot,
s'il te plaît ! Tu sais, et vous savez tous ici, que
j'ai raison et que vous cachez quelque chose d'autre ! Je
veux savoir qui vous êtes ou ce que vous êtes
réellement
De toute façon, maintenant,
le mal est fait
Nul n'osait répondre, mais chacun sentait bien que
le moment était venu de tout révéler
à Sorkleen. Midilhen, une nouvelle fois, s'avança
pour prendre la parole, mais Ternen la devança et,
le visage empourpré de honte, la voix encore mal assurée,
s'adressa au jeune adolescent :
- Ecoute, mon fils, ce que je vais t'annoncer va sûrement
te paraître invraisemblable et extravagant, mais tu
dois savoir que c'est la pure vérité, et puis,
maintenant, j'ai franchi le pas, il n'est plus question pour
moi de faire machine arrière et de te dissimuler plus
longtemps la vérité que nous l'avons déjà
fait. Mais quoique je dise ici et maintenant, saches que nous
continuerons tous à t'aimer comme avant, nous continuerons
à te considérer comme un membre de la famille
et nous continuerons à te venir en aide si tu as des
problèmes
Le garçon rétorqua amèrement :
- Abrèges, Ternen !
- Je comprends que tu sois en colère ! Oui, je
le comprends ! Eh bien, puisqu'il faut tout révéler,
je me jette à l'eau : voilà
Bizarrement,
Ternen stoppa net son élan. Sa conscience voulait avouer,
mais il avait l'impression que sa bouche ne pouvait s'ouvrir,
comme trop confuse d'avoir si longtemps menti.
- Eh bien, tu ménages le suspense ? railla Sorkleen.
Ternen prit une grande inspiration, se gratta le front d'un
air dubitatif, comme pris de scrupules, mais, finalement,
il se lança :
- Voilà, c'est très simple : en réalité,
nous somme tous des êtres humains, faits de chair et
de sang, comme toi, mais à ceci près que nous
avons une spécificité non-négligeable
aux yeux des autres. En effet, nous sommes
, il hésita
alors, son cur battait à tout rompre et de grosses
gouttes de sueur inondait son front livide, nous sommes
euh
eh bien
nous sommes
des Immortels !
Oui, c'est ça ! Des Immortels ! ! Voilà, tu
connais maintenant notre secret, que jamais nous ne voulions
te cacher, mais qu'il était difficile aussi de te dévoiler.
J'espère que tu ne nous en tiendras pas trop rancune.
Je
euh
nous sommes désolés, Sorkleen,
si nous t'avons fait du mal, mais c'était bien involontaire,
crois-moi
Vraiment désolés !. Et, pour
se persuader lui-même de l'incroyable teneur de ses
propos, il répéta : "
des Immortels,
oui, c'est ca ! ".
L'enfant ne répondit pas tout de
suite. Il restait là, la bouche ouverte, les yeux éberlués,
totalement abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, incapable
d'esquisser le moindre geste, de prononcer la moindre parole,
incapable même de réagir à l'incroyable
discours de son maître. Seuls les paupières de
ses yeux clignaient sans s'arrêter, comme en proie à
un spasme nerveux. Avait-il bien entendu ? Des Immortels !
Des Immortels ! Comment était-ce possible ? Est-ce
qu'il rêvait ? Comment ?
Pourquoi ?
Dans
son esprit tourmenté, les idées se bousculaient
sans discontinuer, ses sens ne répondaient plus. Des
Immortels ! Des Immortels ! Seuls ces deux petits mots résonnaient
dans ses oreilles, faisant battre ses tympans comme un tambour
de guerre, l'assommant, le martelant de coups secs et violents.
Des Immortels ! Mais
non ! Non ! Il ne pouvait y croire
! Et pourtant
ce qu'avait dit Midilhen tout à
l'heure, les paroles de Ternen
Tout concourrait à
lui faire entendre raison sur ce secret tellement rocambolesque
qu'il paraissait irréel. Sorkleen, complètement
estomaqué, se tenait là dans cette étrange
salle du conseil, sans vie, sans vigueur, sans vitalité.
De leur côté, ses trois compagnons
non plus ne savaient comment réagir. Midilhen essuyait
ses larmes, le visage bouffi par le chagrin, Ternen se mordillait
nerveusement les lèvres, regrettant maintenant d'avoir
tout avouer à Sorkleen, car il se rendait bien compte
que ce dernier n'était plus dans son état normal
depuis la confession du secret et à qui, probablement,
il faudrait du temps pour s'en remettre. Quant à Atrios,
malgré son flegme habituel, on s'apercevait bien que
ce tragique épisode l'avait fortement ébranlé.
Il se triturait les doigts des deux mains, pris d'une angoisse
implacable.
Dans cette atmosphère lourde et inquiétante,
le chef des Sages Saals rompit le silence ambiant :
- Ecoutez-moi tous !, clama-t-il d'une voix douce et
amicale, comme pour détendre son entourage, le mieux
que vous puissiez faire pour le moment, c'est d'essayé
d'oublier cette terrible histoire et de concentrer vos énergies
sur ce qui est réellement important : les pouvoirs
de ce jeune garçon. Je sais que l'instant est mal choisi,
mais si vous cherchez des réponses à vos interrogations,
je vous conseille de partir le plus vite possible pour le
Fladir afin de vous rendre compte sur place de la véracité
de nos dires.
Atrios, que la morale du devoir ramena soudain à la
réalité, répondit humblement :
- Oui ! Oui, en effet, c'est le mieux ! Merci, nobles
Sages, pour vos précieux conseils ! Nous nous mettons
immédiatement en besogne.
Il prit Sorkleen par l'épaule, le traînant presque
comme un boulet trop lourd, et sans entrain, la petite troupe
se mit en route, l'âme encore pleine de ressentiment
et d'amertume, dévastée par la peur de l'avenir.
Un avenir qui s'annonce encore plus sombre.
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