Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XV
Illusions

XV

   Dans l’avion, tout était calme et silencieux. On entendait juste le bourdonnement incessant des deux réacteurs à l’arrière. Atrios et Ternen scrutaient les paysages ocres et ruraux défilant à travers les larges hublots, et Midilhen ne parvenait pas à détacher son regard de celui de Sorkleen. Depuis leur baiser de tout à l’heure, ils étaient comme inséparables, même si, n’osant pas trop le montrer, ils restaient à l’écart l’un de l’autre et ne profitaient de leur intimité que lorsqu’ils étaient seuls. Le regard des autres ne les gênait pas, mais ils préféraient ne pas brusquer les choses, ils préféraient être tout à fait certains de leurs sentiments respectifs avant de montrer leur amour en public. Ca n’était pas de la timidité mais plutôt de la prudence. Depuis le malaise de Sorkleen à Laes, Midilhen veillait sur lui, car, malgré sa force physique, le garçon demeurait fragile psychologiquement et c’est dans cet amour qu’il pourrait trouver le remède à ses maux. 
   Mais au lieu de cela, Atrios et Ternen l’entraînaient affronter les sages Saals, mystérieuse ethnie séculaire à la connaissance sans fin. D’un côté, Sorkleen appréciait ce geste, néanmoins il doutait des capacités de cette tribu à donner un sens réel à ses terribles visions. Mais, après tout, pourquoi pas ? L’enfant avait accepté de se lancer dans cette aventure, maintenant il fallait continuer jusqu’au bout afin de trouver, peut-être, les réponses cachées dans l’esprit de Sorkleen. Ensuite, advienne que pourra…
   Au fil du temps, le vol semblait s’éterniser pour les passagers malgré l’incroyable puissance des réacteurs et la vitesse phénoménale de l’avion. 
 - Quand arriverons-nous à Alvhio ? demanda soudain Sorkleen, impatient.
 - Ne t’inquiètes pas, nous y serons d’ici peu de temps. Et puis, la ville vaut vraiment le déplacement…, répondit Ternen.
 - Oh oui ! Elle est si jolie ! s’exclama Midilhen, emportée par son enthousiasme.
 Ternen, amusé, reprit pour Sorkleen :
 - En effet, Alvhio est l’une des plus belles villes d’Asflhon, elle ressemble par certains côtés à Laes : elle est paisible, un peu rurale mais surtout très verte… Dommage que nous arrivions pendant la nuit ! C’est un endroit réellement superbe !… Est-ce que tu sais que le comté d’Alvhio appartient à Sawen ? 
 - Vraiment ? s’écria Sorkleen, impressionné par l’immense emprise, autant politique que géographique, de son aîné.
 - Oui ! Sawen est propriétaire de ce comté depuis plusieurs années, sans toutefois s’impliquer dans les affaires internes. Il laisse le pouvoir aux élus locaux. De plus, il ne s’y rend que très rarement. Ce qui m’a toujours intrigué, d’ailleurs, au vu de la beauté des paysages. Ternen rajouta : « Il te faut aussi savoir que le comté d’Alvhio est limitrophe au royaume d’Astinorth, c’est-à-dire là où nous allons ».
 - Je vois ! C’est pourquoi l’accès à ces deux territoires est si facile pour nous. Nous bénéficions de l’influence de Sawen.
 - C’est exactement ça !. Ternen observa le hublot et s’écria subitement : « Mais regarde ! Nous entrons dans le comté d’Alvhio ! Admire donc ce splendide panorama ! ».
   A travers les petites fenêtres de l’appareil, on apercevait des infinités d’étendues verdâtres, baignées par la lumière déclinante du soleil et parsemées, çà et là, de tâches argentées, témoins de l’activité urbaine environnante. Au loin, on pouvait même entrevoir les contreforts d’Alvhio, magnifique cité perdue dans un océan de nature.
   Trois heures s’étaient maintenant écoulées depuis le décollage quand l’avion amorça sa descente vers l’aéroport d’Alvhio, guidé par la multitude de petites lumières rouges qui balisaient la piste d’atterrissage. Dehors, impitoyable, régnait une nuit d’encre, dissimulant sous son épais manteau noir des millions d’étoiles scintillantes et veillée par une lune jaunâtre et brumeuse. Celle que l’on surnommait « Kaneriga » (le guide) surveillait de son œil blafard les acrobaties de l’appareil qui effectuait un dernier tournoiement dans l’immensité céleste, descendit puis se posa avec douceur sur l’asphalte et, après un dernier tour de piste à vitesse décroissante, s’immobilisa définitivement. Enfin arrivés à bon port, les quatre amis descendirent à toute hâte de l’avion et cheminèrent, bagages en main, jusqu’à une petite porte cochère, dissimulée aux autres voyageurs par deux immenses escalators. Ce couloir, étroit et dérobé, était connu de seulement quelques personnes, dont Atrios. Celui-ci menait sa petite troupe avec une assurance et une aisance déconcertantes. Il maîtrisait vraiment tous les paramètres extérieurs et possédait un sens aigu de l’organisation. Pour le moment, personne n’avait été pris de court, tout était minutieusement préparé et calculé. L’embarquement, l’avion, le voyage, la réception, rien ne faisait défaut. Et toujours dans un faste caractéristique. 
   Le passage débouchait sur la rue, où stationnait une luxueuse voiture, louée par Atrios quelques heures auparavant. Les quatre compagnons y prirent place après avoir déposé leurs bagages dans le coffre, et l’engin s’élança dans un vrombissement sourd, menant ses passagers en direction des impressionnantes falaises d’Astinorth.
   Ils traversèrent Alvhio en une vingtaine de minutes. Comme l’affirmait Ternen, la ville était verdoyante et paisible, dénuée de gratte-ciel gigantesques et d’immeubles colossaux. C’était une cité champêtre, où tous les habitants semblaient vivre en parfaite harmonie, hors des tensions infernales des grandes villes. Bien que la nuit masquait une bonne partie des quartiers, Sorkleen, fronçant les sourcils derrière la vitre de l’automobile, y discernait quelques détails : une fontaine qui déversait sans discontinuer une eau noircie par le ciel, les reflets luisants de la lune sur la vitrine de plusieurs magasins, les lampions multicolores d’un restaurant, les cris, les rires des passants, l’agitation du centre-ville, les pâles lueurs des lampadaires… Bref, Alvhio était un lieu folklorique, fortement empreint de fraternité et de communion. Un endroit sûr et calme, où l’on vivait en toute sécurité, loin de l’impossible existence de la population de Nùmen. De par sa beauté architecturale et la prépondérance de la nature, Alvhio avait charmé le jeune garçon. Plus tard, peut-être y reviendrait-il ? En attendant, il se contentait d’observer et de contempler avec nostalgie ces milliers de petites lumières orangées qui s’effaçaient progressivement à l’horizon, englouties dans la profondeur de la nuit et prises de vitesse par la voiture, filant avec célérité vers les chemins plus inhospitaliers du territoire voisin.
   Sorkleen et ses compagnons franchirent assez rapidement la frontière avec le royaume d’Astinorth, partagée entre les plaines céréalières, les immenses cultures, la pittoresque campagne alvhienne et la sombre forêt de Joghar, aux confins du comté. Un peu tendu, le conducteur suivit l’étroite route de terre qui s’enfonçait dans cet immense entrecroisement d’arbres difformes, de mares stagnantes, de plantes inconnues et peuplé d’animaux divers. Entouré par cette impressionnante ceinture de verdure que, d’ordinaire, il aimait tant, Sorkleen ne put s’empêcher de ressentir une certaine appréhension au fur et à mesure que l’automobile s’engouffrait au plus profond des frondaisons, prisonnière de la sinistre forêt, masquée du monde extérieur, éloignée des hommes, de la civilisation. C’était un vrai retour à la nature, sauvage et impitoyable. Le cœur de l’enfant palpitait sans cesse et sa tête tournait. Etrangement, il avait sentit les mêmes symptômes lors de son arrivée à Nùmen, où un océan de béton démesuré le retenait captif, en proie à de violents spasmes ; sur le point de défaillir, il s’était même arrêter un instant. Mais cette fois, il était l’esclave d’une infinie mer de verdure, isolée du reste du monde. Décidément, ni la ville, ni la campagne ne semblait réussir au garçon. Heureusement, ses amis étaient là, avec lui, ils partageaient ses craintes et ses peurs. Et dans ce grand bois, froid et austère, tous éprouvaient la même angoisse. Celle de ne jamais retrouver la sortie. D’errer, complètement perdu, sans aucun espoir de retour. Mais cette perspective était totalement irréaliste car la forêt était jalonnée d’un chemin, certes étroit et peu entretenu, mais largement balisé et qui offrait aux rares touristes de la région le confort d’une orientation bien indiquée. Toutefois, le trajet à travers le bois de Joghar fut long et pénible, la route, chaotique,   abîmée par des précipitations récentes et endommagée par les nombreux changements climatiques de la région, était par endroit impraticable et plus d’une fois les compagnons durent dégager la voiture embourbée hors des profondes ornières. Malgré l'étonnante vélocité de l’automobile, la nature prit souvent le pas sur la technique au cours du voyage. Profitant des quelques portions de route encore en bon état, le chauffeur accélérait mais, un peu plus loin, il fallait s’arrêter une nouvelle fois pour ôter les blocs de pierre ou les branches coupées qui encombraient le passage. Le chemin, il est vrai, était très peu fréquenté et, par conséquent, très peu aménagé. Peu de véhicules empruntaient ce passage et l’endroit se détériorait au fil du temps. Visiblement, et à en juger par l’état de la chaussée, cela faisait bien longtemps que personne n’avait circulé ici. 
   Ce périple de trois cents kilomètres prit fin après cinq heures de dur labeur, physique et mental. Une fois arrivé au bout de ses peines, Atrios ironisa : « Et encore, ce n’était que la traversée du bois de Joghar ! Nous rencontrerons certainement plusieurs autres lieux très particuliers comme celui-ci avant notre arrivée chez les Saals ». Sorkleen le regarda, inquiet. Atrios, conscient du peu d’effet de sa remarque, rassura immédiatement l’enfant : « Ne te fais donc pas de souci ! Les endroits dont je parle sont, certes, très spectaculaires, mais peu dangereux. Je ne disais ça que pour dérider l’atmosphère ! Allons, nous ne courrons aucun risque. Ne faites pas ces têtes d’enterrement ! Hahaha ! ». Le garçon se tourna vers Midilhen et lui glissa dans le creux de l’oreille :
 - Vraiment, quel homme étrange, cet Atrios ! Il est si… 
 - … Imprévisible !, continua son amie.
 - Oui ! C’est exactement cela ! Je le trouve déroutant à plusieurs égards. Par moment, il se comporte avec un sérieux désorientant, puis, dans l’instant qui suit, il n’hésite pas à plaisanter, et, qui plus est, à propos de choses très importantes. C’est réellement étrange !
 - Eh oui ! C’est la nature d’Atrios ! Et encore, tu ne connais pas tout de lui. C’est un homme mystérieux à plus d’un titre…, clama Midilhen, d’un ton laissant ressortir un certain suspens.
 - Comment ça, « mystérieux » ? Expliques-toi !
   Inconsciemment, les deux enfants s’étaient blottis au fond de la voiture, comme pour mieux partager leur secret. Un secret que l’on échange entre amis, loin de l’incompréhension des adultes. Et, partiellement cachés derrière les sièges avants, ils pouvaient deviser en toute tranquillité, à l’abri des oreilles indiscrètes. Midilhen poursuivit en chuchotant :
 - Personne ne connaît véritablement toute l’histoire d’Atrios. Il reste un grand mystère pour toute notre famille. On ne sait qui sont ses parents, d’où il vient, quand il est naît… Atrios est une sorte de… d’énigme…
   Ce mot familier, prononcé presque à son insu, résonna dans la bouche de Midilhen comme une appellation péjorative et dévalorisante d’un de ses amis. A travers ces paroles, Atrios n’était plus qu’une chose. Elle avait l’impression de trahir la sympathie et le respect qu’il lui accordait. Effrayée par cette idée, elle se reprit :
 - Enfin, tu vois ce que je veux dire. C’est un homme autour duquel plane le mystère le plus complet.
 - Tu ne sais rien de plus sur lui ?, demanda Sorkleen.
 - Bien sûr que si ! Même si Atrios a toujours essayé de préserver son « secret », des informations ont circulé et j’en ai même appris quelques-unes de la bouche de mon grand-père, Sawen.
 - Voilà qui devient intéressant, murmura le garçon. Continue !
   Alors qu’elle allait débuter son récit, Midilhen fut soudain prise de scrupules. Peut-être valait-il mieux ne rien avouer sur Atrios ? Tout son entourage lui avait toujours fortement conseillé de ne rien révéler. Mais, d’un autre côté, Sorkleen et elle étaient très proches, il faisait partie de la famille maintenant. En dépit de sa légère hésitation, elle poursuivit donc :
 - Tu sais, je ne connais pas grand-chose de l’existence d’Atrios et mes informations pourront te paraître anodines et banales. 
Midilhen, désireuse de se justifier, s’était exprimée ainsi dans l’espoir que Sorkleen ne renonce à écouter son récit, par peur de ne rien apprendre de vraiment essentiel. Mais ce dernier, exalté à l’idée de s’initier enfin à l’étrange histoire d’Atrios, ne désirait qu’une seule chose : savoir. Tout. Comme Sawen, Atrios le fascinait. Son influence au sein de la famille, sa dextérité, son sang-froid, sa capacité de s’adapter à n’importe quelle situation, de faire face aux problèmes, de réagir avec une grande sagesse, quoi qu’il arrive. Mais aussi, sa gaieté et sa joie de vivre ; car, sous des abords un peu austères, Atrios cachait en fait un grand sens de la convivialité. Tout chez lui rappelait le père de Ternen. Peut-être se connaissaient-ils bien tous les deux ? Rien n’était moins sûr, mais Sorkleen décelait bien, chez l’un comme chez l’autre, un soupçon de ressemblance. Sans doute une relation amicale s’était-elle tissée entre les deux hommes au gré du temps ? Un peu comme lui et Ternen.
 - Je te répète que ce n’est pas grave ! Dis-moi tout ce que tu sais.
 La jeune fille soupira de dépit et prit la parole :
 - Bien… En fait, Atrios est plus âgé qu’il ne paraît. Je n’ai pas connaissance de son âge réel, mais une chose est sûre, l’expérience de la vie ne lui fera jamais défaut. Il a vécu tellement de situations et d’évènements divers qu’il sait maintenant toujours comment agir en conséquence. Au fil de ses pérégrinations, Atrios a acquis un savoir immense et une sagesse d’esprit inimaginable. Je le respecte beaucoup, même s’il n’a aucun lien de parenté direct avec notre famille. Tout le monde le considère comme un des membres. Surtout Sawen.
 - Ah oui ! Comment ça ?, questionna Sorkleen.
 - Eh bien, Atrios cache un secret qu’il n’a jamais révélé à personne, excepté à mon grand-père. Et celui-ci me l’a dévoilé à son tour, malgré sa promesse au silence…
   Midilhen baissa soudain la voix et s’approcha un peu plus de son ami, les yeux emplis de mystère :
 - Atrios serait, paraît-il, l’un des plus grands magiciens de l’Histoire d’Asflhon. Il aurait été, pendant bien longtemps, le chef de ce que l’on appelait le Conseil Secret. Mais, je n’ai jamais eu de preuves de la véracité de cette affirmation.
 - Cela consistait en quoi ?
 - Il s’agissait d’une sorte d’association des mages les plus puissants vivant sur Asflhon. Cette réunion a encore lieu à une date très précise, que j’ignore d’ailleurs. Mais Atrios n’y participe plus. Tous les convives y discutaient de longues heures sur les nouveautés touchant à la magie, au surnaturel et débattaient sur la voie à suivre pour éradiquer les Forces Occultes. Normalement, chacun d’entre eux devait choisir un « protégé », c’est-à-dire une personne, jeune, qu’il élèverait selon les règles du Conseil et à qui il inculquerait tout son savoir et ses aptitudes.  A l’origine, Atrios eut pour maître Jardrak, sans doute le magicien le plus respecté et le plus envié de son époque. Puis, le temps a passé, Atrios, grandement parrainé par Jardrak, que l’on surnommait « Ih Nùmt Sioda », c’est-à-dire « Le Grand Commandeur » ; cela te montre bien l’incroyable influence de cet étrange personnage sur les membres du Conseil Secret. Il était en quelque sorte, le chef, le dignitaire de tous les magiciens d’Asflhon… Donc, Atrios, disais-je, acquit en seulement quelques années, un savoir complet et exhaustif. Une connaissance sans limites, comme jamais peut-être, tu n’en verras… Et, ensuite…
 - Ensuite, c’est Sawen qui a été choisi par Atrios pour devenir son 
« élève », c’est ça ?
 - C’est exactement ça !
   Le pressentiment du garçon s’était, une fois de plus, avéré juste. Il avait bien senti, le jour de la célébration du baptême de Caffreen, que les deux hommes avaient quelque chose en commun, qu’ils partageaient une passion identique. Même s’ils ne le montraient pas. Mais tout ceci était dans la nature de Sawen. Imperturbable. Toujours. Quoi qu’il arrive. C’était là une part de l’héritage que semblait lui avoir léguer Atrios, son maître. Etrangement, cette relation coïncidait presque avec celle qu’il vivait en compagnie de Ternen. Comme eux, tous deux s’étaient rencontrés dans des circonstances quasi-identiques ; comme eux, ils établissaient le rapport maître-élève ; comme eux, leurs attitudes et leurs capacités étaient calquées de l’un sur l’autre. Comme eux, ils partageaient les malheurs ou les bonheurs de l’autre, les souffrances et les joies, les peines et les plaisirs. Et, lorsqu’une aventure dessinait sur l’horizon lointain son ombre dangereuse et attirante, les deux amis partaient ensemble, unis comme jamais. Prêts pour affronter les risques. Parés pour vaincre le Mal. Comme eux.
 - Ne me demande pas comment Sawen s’est retrouvé « l’apprenti » d’Atrios, je ne le sais pas, continua Midilhen. Le fruit du hasard, peut-être. A moins que mon grand-père ne possédait, à l’époque, toutes les qualités requises pour entrer dans ce Conseil Secret. Sawen tient tout son savoir et toute sa science du combat des connaissances immenses de son maître. Il lui doit beaucoup. S’il a réussi dans la vie, c’est un peu grâce à lui. Toutefois, il n’y a qu’un seul domaine où Atrios n’a pu réussi à faire exceller Sawen, c’est celui de la magie, C’est vraiment curieux. Il rayonnait de facilité pour les aptitudes physiques, les combats, les luttes et, même, pour la réflexion et les cours d’arts martiaux théoriques, mais il fut impossible à son maître de lui apprendre quoi que ce soit qui touchait à la magie. C’est, par ailleurs, la raison pour laquelle Sawen à choisi de faire une carrière militaire, mais dans le domaine humain, pas stratégique, plutôt que de rester enfermé dans le carcan confidentiel et inviolable du Conseil… Avec un certain succès, d’ailleurs, rajouta la jeune fille, la voix teintée d’une pointe de fierté. Voilà ! Tu connais désormais une partie de l’extraordinaire histoire d’Atrios…
 - Oui, et j’espère découvrir l’autre partie en arrivant au village Saal, rétorqua Sorkleen, que le récit avait fortement impressionné.
 - Découvrir l’autre partie ? Que veux-tu dire par là ? Tu crois qu’Atrios se rend chez les Sages dans un but strictement personnel ?
 - Non, bien sûr, je n’ai pas dit ça. Je crois seulement que si Atrios nous accompagne, c’est également pour obtenir des informations le concernant, de près ou de loin. Je ne remets nullement en cause ses intentions de départ et je sais pertinemment qu’il désire m’aider à trouver un sens à mes visions en m’emmenant dans ce village si particulier, mais…
 - Mais quoi ?, répliqua vertement Midilhen. Elle ne supportait pas que l’on manque de respect à un de ses amis, même si cela venait de Sorkleen. Elle-même s’était déjà sentie coupable d’avoir trahi sa confiance en racontant son histoire au jeune garçon, et s’en voulait de s’être étendue sur le sujet, allant jusqu’à dévoiler des secrets très importants dans l’existence de son ami. Elle ne voulait plus que l’on dise quoi que ce soit sur Atrios. Cela suffisait ! Un peu gênée de sa violente répartie, elle déclara à l’encontre de l’adolescent :
 - Euh… Excuse mon emportement, mais, tu sais, Atrios est quelqu’un que j’estime beaucoup et… Je suis désolée… euh…
 - Non, non, ne t’excuses pas !, interrompit Sorkleen. C’est toi qui as raison. Un ami doit être respecté. Jamais je n’aurais dû parler d’Atrios comme je l’ai fait. Je suis navré.
 - Allons ! L’incident est clos. Tout va bien.
   Midilhen, ravie de la tournure prise par les événements, déposa un baiser sur la joue du garçon. Sorkleen rougit. Une fois encore, leur amitié et leur amour avaient triomphé.
 
   Entretemps, la voiture, roulant à tombeau ouvert, avait traversé la petite ville minière d’Eniod, à l’orée du royaume d’Astinorth. Cette bourgade, autrefois très prospère et florissante, en était un des centres vitaux dans le domaine des ressources énergétiques et, malgré l’éloignement, elle fournissait une bonne partie des matières premières à la capitale. La cité, animée par les incessants aller-retour des énormes camions déchargeant leur matériel, leur cargaison et leur ravitaillement et soulevant dans leur sillon des nuages de poussière rougeâtre, ressemblait en tout point à une ville industrielle. Les cheminées des usines de retraitement rejetaient sans cesse dans l’atmosphère leurs toxiques émanations, les habitants et les ouvriers déambulaient et se heurtaient dans un vacarme assourdissant, l’on entendait des cris, des klaxons qui grondaient. Au loin, plusieurs grues gigantesques se dressaient, fières et imposantes, des dizaines d’industries, plus ou moins grandes, entouraient les immeubles des quartiers environnants d’une épaisse ceinture de fumée polluante, les embouteillages grossissaient au fil des minutes et bouchèrent en un instant l’avenue principale d’Eniod.
 - On se croirait à Nùmen !, s’exclama Sorkleen.
 - Oui, c’est incroyable ! Quel contraste avec Alvhio ! Ici, en dehors des quelques rangées d’arbres qui bordent l’avenue, et encore ils sont, pour la plupart, recouverts de poussières, il n’y a pratiquement pas un seul espace vert, pas un seul parc, pas un seul coin de verdure, renchérit Midilhen. 
« Les rares fleurs sont fanées et les allées d’arbustes n’ont plus que leurs épines ! Ca manque vraiment de poésie ! »…
 - … Et d’esthétisme !, conclut le garçon, apparemment écœuré par l’atmosphère viciée et polluée de la localité. « Non, mais regardez-moi ça ! Les constructions et les habitations sont dans le dénuement le plus complet ! Un architecte compétent ferait fortune ici… », dit-il en désignant les maisons des alentours, aux murs délabrés, aux peintures écaillées, aux façades dépourvues d’une quelconque originalité, d’une quelconque fantaisie.
   Les deux enfants n’avaient pas encore été si loin de Nùmen et étaient peu habitués à ce désolant spectacle.
   Souriant, Atrios répondit :
 - Eh oui ! Ici, c’est comme ça. Ce genre de paysages, quoique démuni, je l’admets, d’imagination, n’en reste pas moins très courant dans les régions industrielles depuis une bonne dizaine d’années. Astinorth est fortement marqué par son passif économique, certes lucratif mais un peu désuet, même si la capitale, Raynna, se tourne plutôt maintenant vers les technologies modernes les plus avancées ; technologies que nous avons la chance de posséder déjà à Nùmen. Mais dans l’ensemble, ce sont des villes minières et des entreprises implantées ici depuis plusieurs siècles qui composent le territoire asthorien. Les cités sont délaissées et en déclin et les usines périclitent les unes après les autres. C’est vraiment une région qui éprouve les pires difficultés à développer son industrie, à conserver un capital de production élevé et à se maintenir hors de la misère, pourtant si proche. Les membres du Conseil de Développement du Royaume ont bien tenté de résoudre ce problème et de faire progresser les villes secondaires, mais, pour le moment, seule la capitale bénéficie de ces aides. De plus, il va sans dire que, dans ces cités-ghettos, la délinquance et la violence sont le pain quotidien de la population, et je ne parle pas des accidents dus aux déplorables conditions de travail… Enfin, bref, vous voyez que, parfois, vivre à Nùmen, n’est pas une si mauvaise chose…
 - Ca, c’est vite dit !, rétorqua Sorkleen. « Nous aussi, nous avons nos problèmes, et pas des moindres. Les Forces du Mal qui s’en prennent aux habitants, le maire Doben qui devient de plus en plus ambitieux… »
 - Trop à mon goût, d’ailleurs !, coupa Ternen. 
 - Oui… C’est vrai. Chacun a ses petites contrariétés et la vie n’est facile pour personne sur Asflhon, conclut Atrios, fier d’avoir pu exposer au grand jour ses connaissances sur le royaume d’Astinorth.
   Après un moment de silence, le chauffeur, fixant imperturbablement la route, dit :
 - Nous approchons de la rivière Sangha. Profitez-en pour admirer le splendide barrage qui filtre le cours d’eau. 
   Midilhen, écrasant son nez sur la vitre, s’exclama :
 - Oh ! Comme c’est joli ! Regardez, certaines vannes du barrage sont entrouvertes et laissent couler l’eau ! On dirait une véritable cascade !
 - Une rivière… Avec des forêts tout autour… ! Malgré des traces de civilisation, comme ce barrage, la région est vraiment sauvage, déclara Sorkleen, décidément curieux de tout.
   Atrios, poursuivant ses inlassables explications géopolitiques sur cette province, répondit sans hésiter :
 - En effet, il est vrai que, dans l’ensemble, l’Astinorth ne brille pas par son industrialisation et est réputé comme étant un véritable coin de paradis vert, dans les lieux les plus reculés du royaume, bien entendu. Car il en est tout autrement dans les villes industrielles, comme à Eniod que nous avons traversé tout à l’heure, dans lesquelles les entreprises, malgré la crise actuelle, continuent de produire, comme elles le font depuis de nombreux siècles. Néanmoins, il faut dire qu’en quelques décennies, les nombreux projets d’urbanisme et de construction les plus divers se sont généralisés et multipliés à une vitesse vertigineuse, se calquant sur le modèle industriel du comté voisin, le Beltaris. Il s’agit même, en fait, de la mise en place d’un large mouvement d’expansion économique et industrielle provenant tout droit des comtés du Nord, tels que Milvan ou Desten, qui avaient depuis un bon moment déjà opté pour une politique de développement technologique. Et comme l’attestent ce barrage, édifié très récemment ou, également, la situation économique d’Eniod, cette politique, baptisée « He Tohr 
Addhen », c’est-à-dire « le bond en avant » se propage très rapidement à travers tout le Génorquen. Et nous en voyons les bénéfices et les contraintes à Nùmen même.
 - Il reste à espérer qu’elle ne s’attaque pas à Alvhio ou à Laes, ce sont de si jolies villes…, objecta Midilhen.
 - Oh oui ! Ou ce serait la fin des espaces verts si agréables, des grandes forêts, des parcs naturels… de la Nature en général, ajouta Sorkleen, un brin mélancolique mais fortement outré de la mise en application de cette politique.
 - Regardez-les, s’écria Ternen, amusé, de vrais petits écologistes ! 
Hahaha !… Malheureusement, je crains que vous ne soyez dans l’utopie, les enfants. Lorsqu’un groupe d’élus décident de la marche à suivre pour développer la région, il est rare que les obstacles naturels leur résistent. Je sais que c’est une vision pessimiste, mais il y a de grandes chances que les forêts et les bois environnants soient défrichés dans leur intégralité d’ici peu de temps. Rien n’arrête la marche en avant du progrès. Pas même la Nature.
 - Ternen a raison ! rétorqua Atrios. L’homme dompte les éléments depuis si longtemps que, dans son envie démesurée d’espace, de pouvoir, de 
« colonisation » de l’environnement, il élude les problèmes liés au monde qui nous entoure. Il ne le respecte pas. Au contraire, il le salit, le souille et le détruit. Mais, nous ne pouvons rien y faire, c’est ainsi. Les hommes domineront toujours la Nature. Et elle devra, dans tous les cas, se soumettre à l’ambitieuse et dévastatrice volonté de son « maître ».
 - C’est pourquoi nous devons profiter au maximum des derniers bastions de verdure avant qu’ils ne cèdent tous leur place au monde moderne et à la civilisation, termina Ternen.
   Dans la voiture, le silence succéda à ce flot de paroles. Les quatre compagnons, un peu désabusés par cette discussion, certes passionnante, mais peu optimiste pour l’avenir, regardaient fixement les reflets blancs de la lune se mouvoir sur la surface noire de l’eau, troublée par le courant. Attenant au large pont bitumé qu’ils empruntaient, enjambant ainsi le cours d’eau, se trouvait le grand barrage qui ne laissait échapper, à travers ses fines meurtrières, que de minces filets d’eau. Ce mastodonte de béton, si imposant, contenait avec ardeur les assauts de la rivière Sangha, en amont. Ici, les flots tumultueux et déchaînés qui s’écoulaient en aval, balayant et léchant avec ardeur les deux rives bordées d’énormes cailloux et distantes l’une de l’autre de plusieurs dizaines de mètres, n’étaient que de simples clapotis emmenés par le vent, se permettant de troubler avec légèreté la surface lisse et aquatique de cette « mer d’huile ». Prisonnière de son sculptural gardien, la nature pleurait et souffrait, cloîtrée dans sa geôle de béton. Eh oui ! Ici, comme à Nùmen, le « bond en avant » s’était opéré avec rapidité. Seule la région d’Alvhio semblait résister à cette implacable avancée de la technologie, mais pour combien de temps ? Quand céderait-elle ?
   C’était, en ce moment, la question cruciale qui hantait l’esprit de nos amis. Depuis plusieurs années, la nature et l’homme s’affrontaient dans une lutte sans merci, l’une pour sa sauvegarde et l’autre pour tenter d’assouvir son inaltérable soif de pouvoir, et, au vu du monumental édifice qui leur faisait face, on pouvait déjà affirmer - sans trop se tromper - que le vainqueur avait choisi son camp.

   Parfois, l’homme, nostalgique et pris dans la tourmente de sa folle imagination, se met à observer les étoiles. Immobiles et glacées dans l’immensité céleste, comme suspendues par un fil invisible qui les empêcherait de tomber, elles toisent celui qui, par envie, rêverait de décrocher l’une d’entre elles. Habitantes muettes de cette infinie voûte obscure, elles naissent et meurent sans discontinuer, respectant leur étrange cycle de vie. Souvent, l’une voit le jour, puis, l’instant d’après, explose sans prévenir. Certaines résistent plus longtemps, prolongeant leur existence durant des milliards d’années. Des milliards d’années de solitude, d’isolement, malgré la présence d’innombrables petites sœurs. Quelquefois, d’autres étoiles – trop seules, qui sait ? - se regroupent en amas. Ces immenses tâches blanches et lumineuses, inondant de leur clarté le sol terrestre, nous semblent si lointaines dans cet univers sans limites, froid et noir. Mais n’est-ce pas là justement le vrai destin d’une étoile ? Errer continuellement au fin fond d’un cosmos si vaste qu’il éloigne les éléments les uns des autres. Et si un amas se crée, brisant l’isolement environnant, le cosmos se borne à nous le faire paraître ridicule, lointain, insignifiant et nous n’y prêtons plus attention. Décidément, il y a toujours quelque chose pour empêcher les unions. Un ennemi, un traître qui agit dans votre dos, hypocritement. Sans penser aux conséquences. Des conséquences, le plus souvent dramatiques, qui vous laissent désarmé, démuni, isolé face aux autres, sans pouvoir appeler à l’aide, solitaire dans votre propre univers. Prisonnier. Comme une étoile dans le ciel. Comme un enfant orphelin.
   Libre mais seul, cruel dilemme…

   « Quand la nuit est claire, c’est que les étoiles se parlent ». Ce célèbre proverbe séculaire du pays de Dhras montre bien la symbolique accordée de tout temps aux astres sur Asflhon. Mais Asflhon elle-même ne fait-elle pas partie de ces astres, si proches et si loin entre eux, comme des êtres séparés qui voudraient se réconcilier ? Cette immense planète, en partie recouverte de mers et d’océans et d’où n’émergent que quelques grandes terres, suffisantes cependant à contenir les assauts divers de quatre milliards d’êtres humains, n’est en fait qu’une infime partie de ce vide extérieur, qu’un simple membre temporaire, jouissant actuellement de sa pleine existence, pourtant si précaire, mais destiné, comme tous les autres, à bientôt céder sa place, à disparaître comme il a vu le jour. Dans l’anonymat. A ceci près qu’il aura bénéficié d’une activité inhérente exceptionnelle : la vie. La vie des hommes, des animaux, des plantes, des roches, la vie naturelle, celle que chaque étoile rêve secrètement d’avoir sur son sol pour combler ses heures d’ennui et de solitude. Un loisir, rien de plus. Mais un loisir tellement riche en rebondissements, tellement plein d’imprévus, tellement amusant à observer, qu’il ferait oublier à son passionné ses moments d’isolement et de tristesse. Bien sûr, peu d’étoiles et de planètes, trop strictes dans leurs conditions d’acceptation, ont la chance de posséder une vie sur leurs surfaces si hostiles, mais certaines, des privilégiées, connaissent ce bonheur, cette joie de sentir se développer sur leur chair tant d’activité. C’est le cas d’Asflhon. Découvrant des millions de kilomètres de terres, elle héberge aussi plusieurs milliards d’humains, dont une partie, étrangement, oeuvre sans cesse pour une découverte toujours plus totale de la planète. Mais aussi, et surtout, pour une exploitation exhaustive de ses richesses naturelles. Mais peut-être préfère-t-elle garder ses secrets, ses trésors, plutôt que de les exposer au grand jour, de se mettre à nu devant ces êtres inconnus, ces envahisseurs qui salissent son corps, le blessent à grands coups d’explosions chimiques, le détériorent en le remplissant de déchets, de détritus, qui dépouillent ses splendeurs naturelles et les remplacent par de grossières copies artificielles ou, pire, y érigent au-dessus, symbole d’une puissance et d’une ambition irrespectueuses, leurs monstres de béton et d’acier, seuls moyens de satisfaire cette inaliénable envie d’espace. Bafouée par ses locataires, la planète doit cependant se résigner et accepter la domination injuste de ceux qu’elle protège si généreusement. C’est comme ça, il n’y a pas de prix de consolation, pas de récompense. Juste se contenter de cette vie, heureusement si excitante qu’un léger frisson se déclenche lorsqu’elle crie en courant le long de son échine. Les hommes ont implanté leur propre système de lois et de conventions, un nouveau mode de vie s’est mis en place, plus social, plus policé, toujours en quête d’un plaisir personnel, au détriment d’une nature qui ne leur offrait pas le confort actuel mais favorisait les échanges et la vie en liberté, loin des contraintes sociales d’aujourd’hui. Mais, l’homme est ainsi fait. Il ne peut rester indéfiniment à l’état de nature, il évolue, grandit, progresse et change, il adapte sa mentalité à son milieu et assoit sa domination implacable sur les éléments qui l’entourent. Et Asflhon ne déroge pas à la règle. Divisée en dix pays principaux (dont fait partie le Génorquen), la planète abrite aussi des centaines de comtés et de royaumes, pour la plupart indépendants (c’est le cas d’Astinorth). D’importantes ethnies, comme les Saals, le peuple auquel appartient Sawen, se partagent les territoires habitables. Tribus de Biroes, de Dhras, de Nosver ou d’Aathys, toutes possèdent leur propre régime politique, le plus souvent un monarque ou un président au pouvoir fort, témoins de la richesse et de la diversité culturelle et politique de la planète. Au niveau géographique, Asflhon recèle de trésors naturels inestimables, comme la chaîne de montagnes des Khaiden, haute de plus de huit mille mètres, le gigantesque plateau du Taga, étendant ses splendides paysages sauvages sur plusieurs milliers de kilomètres carré, ou encore le désert de Righobo dont les vents secs et arides balayent continuellement la ville de Terenah, téméraire îlot de cent mille âmes niché au cœur de la nature profonde, farouche et indomptable. A ceci, il convient de rajouter l’immense forêt du Notlin, recouvrant la quasi-totalité du pays de Xia. En définitive, Asflhon est un curieux mais savoureux amalgame entre une Nature omniprésente encore à la recherche de ses droits et une civilisation humaine prépondérante qui draine dans son sillage les innovations les plus ambitieuses. Une lutte qui opposerait un géant malade à un nain puissant et orgueilleux.
   Le cosmos contre l’étoile.

   La voiture grimpait depuis maintenant plus de deux heures. Suivant l’étroit chemin du Khan-Rena (le Saint-Oracle), le véhicule zigzaguait au milieu d’un paysage sauvage, d’une nature bordée d’énormes rochers et dont le ciel d’un noir d’encre semblait chatouiller les premiers sommets enneigés qui s’offraient à la vue de nos héros. Dans cet univers de montagnes, dans cet olympe des Dieux intouchables, si loin de la réalité, sur ce Paradis terrestre lacéré de vents froids et tacheté de névés, la civilisation ne s’était pas encore implantée, montrant - si besoin est – les limites de son pouvoir dévastateur. Ces monts irréductibles,  grandioses et bruts, se dressaient fièrement, barrant la route à une humanité avide d’espace. Surgissant dans la nuit telles d’imposantes chimères, ils semblaient profiter en toute quiétude de leur existence paisible, troublée de temps en temps par la visite d’un passionné téméraire, parvenu jusqu’ici dans une utopique envie d’évasion et idolâtrant impudemment ces paysages déserts et ces parois rocailleuses inaccessibles.
Sorkleen, emmitouflé dans une couverture, dormait paisiblement. Dans sa tête, plus un rêve, plus une vision ne le hantaient. Peut-être avait-il besoin de ce voyage ? Si loin de la société, il jouissait pleinement de sa liberté, à mille lieues des contraintes physiques et morales que lui imposaient son statut de « justicier ». Ici, il s’épanouissait. Entouré de panoramas toujours plus splendides les uns que les autres, le garçon avait presque oublié ses mésaventures de Nùmen. A ses côtés, Midilhen contemplait, l’air rêveur, les pics d’un blanc bleuté par la nuit qui paraissaient transpercer la voûte céleste. Elle aussi s’était libérée du poids étouffant de la vie dans la capitale, elle laissait son esprit et son âme s’emplir de l’air pur des montagnes avoisinantes et ressentait au fond d’elle-même un bien-être inaltérable. Accoudée sur le rebord de la vitre, elle vit défiler sous ses yeux émerveillés les superbes paysages d’Astinorth, assombris et transformés par la nuit. Le premier col, situé à plus de deux mille mètres d’altitude, fut franchit sans encombres et, après quelques minutes de descente, les montagnes durent laisser leur place aux collines, d’ordinaire si verdoyantes mais que l’obscurité et l’épaisse forêt recouvraient totalement d’un voile brumeux et noirâtre. Arrivé à proximité de l’entrée de la vallée, le chauffeur stoppa le véhicule le long d’un petit ruisseau et les passagers, bien que surpris pour la plupart, ne se firent pas prier pour sortir, tant leurs membres ankylosés et leurs tempes encore toutes bourdonnantes de l’abrutissant voyage les faisaient souffrir. Cela faisait près de sept heures qu’ils ne s’étaient pas dégourdi les jambes et c’est Ternen, s’apercevant que l’extrême longueur du trajet commençait à fatiguer ses amis, qui avait ordonné une courte halte ; car, même si ce repos était nécessaire, il ne faisait que retarder leur arrivée au village Saal. Sorkleen et Midilhen, quittant précipitamment les moelleux sièges de la banquette arrière, coururent se désaltérer à la source voisine et, ôtant leurs chaussures, ils trempèrent leurs pieds transis dans l’eau froide et revigorante. Quel bonheur de se reposer enfin ! Malgré la fraîcheur de la nuit, tous deux s’étendirent ensuite sur deux immenses pans de rochers plats et profitèrent du bref calme qui leur était accordé. Ils restèrent ainsi, sans parler, communiquant par pensées. Ils partageaient le même plaisir, celui de se retrouver seuls, face à la Nature, sans être obligé de parler, de parler pour ne rien dire, de parler pour briser ces silences qui vous mettent mal à l’aise. Lorsque l’on est avec les autres, le silence est la pire des humiliations, et, même si ce que l’on dit est futile et sans importance, il faut parler, on doit parler, par convention, pour ne pas se faire remarquer. Parler pour passer inaperçu, pour se fondre dans le moule de la société. Quelle ironie ! Mais, ce soir, les deux enfants n’avaient nul besoin de paroles pour se comprendre. Un simple regard, un geste, un sourire valaient autant qu’un long discours. Une fois de plus, leur complicité puérile servait leur dessein. En osmose et heureux, leurs mains se refermèrent presque instinctivement l’une sur l’autre. Il leur semblait que ce moment de pur bonheur partagé ne s’arrêterait jamais. Il durerait éternellement. Sans obstacles, sans embûches, aussi doux et intense que la noirceur de la nuit environnante. De leur côté, Ternen et Atrios devisaient, tranquillement appuyés sur le capot de la voiture, pendant que le chauffeur, s’aidant d’un énorme jerrican rouge, était affairé à remplir le réservoir d’essence et à vérifier la pression des pneumatiques, mis à rude épreuve par les nombreux cahots qui avaient jalonné le périple. Eux aussi savouraient ce moment de tranquillité. La nuit baignait l’atmosphère de son implacable obscurité, mais les étoiles scintillaient dans le ciel et un vent léger secouait les bosquets d’ajoncs voisins. Ici, la végétation, favorisée par la source aux alentours, prenait le pas sur les rochers et, dans l’herbe folle, deux petits mulots s’ébattaient allègrement dans un craquement de branches continu, accompagné par une colonie de crapauds, dont les coassements lointains résonnaient dans la nuit. Ternen et Atrios avaient l’impression d’un retour à la Nature, brut et sauvage, mais sans dangers, sans risques, comme une cohabitation parfaite mais inattendue entre l’homme et le monde extérieur. En revanche, ils éprouvaient le besoin de parler. Ils ne pouvaient rester là, indéfiniment silencieux, se contentant d’entendre sans écouter les bruits de la nature. C’est Ternen qui, le premier, prit la parole :
 - Alors, mon cher Atrios, as-tu une idée sur l’heure à laquelle nous arriverons ?
 - Eh bien… Si l’on excepte cette pause, nous en avons encore pour trois heures de route. Donc, d’ici l’aube nous serons à destination, répondit-il.
Ternen acquiesça d’un signe de la tête. Puis, dévisageant Sorkleen et Midilhen qui riaient à gorge déployée, il ajouta :
 - Regarde-les ! Les parfaits tourtereaux ! Je suis vraiment très heureux pour Sorkleen. Après toutes ces épreuves, il a quand même réussi à retrouver une raison de vivre. C’est merveilleux. Et puis ma fille s’entend si bien avec lui…
 - Oui, certes… A son tour, il regarda avec intérêt les deux enfants puis demanda subitement : « Mais est-ce que tu comptes un jour lui dévoiler notre secret ? ».
 - Notre secret ?
 - Allons, ne fais pas l’innocent ! Tu sais très bien comme moi qu’il finira par s’en rendre compte et ce jour-là, je crains que leur relation n’en soit fortement ébranlée. C’est dans ton devoir de maître de tout lui révéler, même ce qu’il n’est sûrement pas prêt à entendre. Alors, t’es-tu décidé ?
 - J’avoue que n’y avait pas encore réellement réfléchi !, répondit Ternen, gêné. Mais crois-tu qu’il soit bon de lui dire ?
 - Tu sais ce que j’en pense, Ternen. Fais-lui en part sans plus tarder, si tu veux un bon conseil. C’est à toi de décider. Mais dis-toi bien une chose : Sorkleen n’a pas toute la vie pour savoir, lui.
 - Oui, oui, je sais… Une fois arrivés au village, je le prendrai à part et lui révèlerai le secret, répondit Ternen d’une voix légèrement tremblante. D’ici là, je te demande de ne pas ébruiter cette conversation, je crois que, pour le moment, tout ce dont Sorkleen a besoin c’est de quelqu’un à qui parler et avec qui s’amuser. Ma fille, en l’occurrence.
 - Cela va de soi. Tu as raison, laissons-les goûter à cet instant de bonheur tant mérité. Ils s’apercevront bien vite que ces moments-là deviennent de plus en plus rares au fil de l’existence. Allons ! Remontons en voiture si nous voulons arriver chez les Saals dès l’aurore.
   Ternen héla les deux jeunes adolescents, les tirant de leur torpeur amoureuse si bienfaitrice. Ces derniers, un peu déçus que ces quelques minutes de bonheur mutuel aient pris fin si vite, se dirigèrent, cahin-caha, vers le véhicule et s’installèrent sur la banquette arrière, ragaillardis cependant par la petite pause. La voiture, encore chaude de l’éprouvant trajet, reprit sa course. Ternen, assis au milieu de la banquette arrière, redoutait le moment où, seul à seul, il devra affronter le regard de son élève, enfin informé de ce mystérieux secret. N’allait-il pas détruire la relation qui existait entre lui et Midilhen ? Dans l’automobile, il se tenait entre les deux enfants, les séparant et les éloignant l’un de l’autre. Déjà. Il voyait cette situation comme un symbole de la future discorde. En effet, ne serait-il pas l’unique responsable de la fin de cette histoire d’amour si passionnelle ? Et si Midilhen, plus fragile et plus sensible que son compagnon, ne se remettait pas de cette rupture ? Il s’en voudrait à mort. Désorienté par toutes ces questions, il lui sembla soudain que ses épaules s’alourdissaient, contraintes de porter le terrible poids de la séparation, et que son cerveau bouillonnait, forcé de supporter les complaintes, les pleurs et les lamentations d’un amour meurtri, obligé d’entendre les gémissement déchirants des amants, hurlant comme deux entités unies que l’on arracherait l’une à l’autre. Ternen, inquiet pour l’avenir, s’imaginait déjà les pires choses. Pour la première fois, il était vraiment tourmenté, lui d’ordinaire si impassible, si flegmatique. Dans cette automobile qui filait à toute allure sur les routes escarpées d’Astinorth, il se sentait coupable, et, dans sa tête, les voix des étoiles résonnaient au plus profond de son âme. Elles se parlaient, enfreignant la loi du silence dans ce cosmos sans limites. Comme un condamné qui violerait le verdict du juge, n’hésitant à braver les dangers d’un univers si autoritaire. 
Ternen leva les yeux vers le ciel. Tout autour de lui, la nuit était infiniment claire.

   Dans la vallée, le plateau était entouré d’impressionnantes falaises, si raides et si abruptes qu’elles paraissaient inaccessibles à l’homme. Pas un interstice où passait la main, pas la moindre excavation sur laquelle s’agripper, pas un seul piton rocheux où s’arrêter. Rien. Juste un énorme mur de roche lisse comme une mer d’huile. Ces monstres de pierre cernaient tout en bas une grande forêt, encore plus noire que les précédentes car même la lumière de la lune n’osait pas s’aventurer dans ce sanctuaire clos et obscur, et deux petits lacs que l’on pouvait presque apparenter à des étangs tant leurs eaux stagnantes et sans fond étaient assombries par les éléments qui les entouraient. La route n’empruntait ni le bois, ni les étendues d’eau, elle se contentait de les longer, les défiant opiniâtrement. Malgré la noirceur de la nuit, le paysage environnant était magnifique. Outre les falaises, la forêt et les lacs, un petit ruisseau frêle serpentait à travers l’épaisse végétation, crochetant les fougères, se glissant subrepticement au creux d’un buisson de rhododendrons, courant le long des racines d’un tronc d’arbre mort, arrosant avec malice les pieds des champignons avoisinants, jouant à cache-cache avec une branche de pin à moitié arrachée et touchant terre, transportant ses aiguilles avec vigueur tel un bateau frêle sur l’océan en furie, avant de finir sa course effrénée sous un petit pont de pierres, disparaissant ainsi aux yeux de la nature. Les cimes des arbres les plus hauts bruissaient sous le vent et les chouettes, épanouies dans l’obscurité, faisaient entendre leurs ululements lugubres. Le plateau était à la fois inquiétant mais aussi attirant. Les quatre voyageurs le craignaient autant qu’ils le désiraient. Dangereuse mais excitante, inaccessible mais troublante, c’était là les caractéristiques de la vallée. Une vallée bénie. Une vallée sacrée.
   Après un dernier détour afin d’éviter un passage boueux et marécageux qui n’aurait fait que ralentir leur progression, la falaise principale s’offrait enfin à la vue de nos quatre héros. Immense et vertigineuse, elle ne différait des autres que du fait de son exploitation par l’homme. En effet, un énorme tube de métal de plusieurs centaines de mètres déroulait son insolite parcours à perte de vue, paraissant même rejoindre le ciel à un certain moment. La paroi avait été creusée et aménagée de sorte que l’on puisse y accéder facilement. Parvenue au pied de cette extraordinaire 
« construction », mi-humaine, mi-naturelle, la voiture s’immobilisa et les passagers sortirent. Ravis de voir leur périple toucher à sa fin, ils étirèrent leurs membres engourdis et emplirent leurs poumons de l’air revivifiant qui baignait ces reliefs. Les deux enfants ne savaient pas encore où on les emmenait mais ils n’éprouvaient aucune crainte quant au déroulement futur de leurs aventures. Ce voyage était tellement excitant ! Dans l’insouciance de son jeune âge, Sorkleen, promenant son regard aux alentours, demanda naïvement :
 - C’est ça, le village Saal ? Eh bien, c’est gai ! Et en plus, il n’y a personne à part ces deux gardes à l’allure peu commode.
   Effectivement, deux gardiens au regard noir, grands et corpulents et portant tous deux une épaisse barbe brune guettaient la venue des voyageurs. Casqués et solidement armés, ils se tenaient immobiles et silencieux, auprès d’une vaste cage recouverte d’épaisses vitres, certainement un ascenseur, et dont on pouvait entrevoir derrière elle une machinerie complexe et variée. Un réceptacle en cuir souple servait probablement à amortir la chute du poids lorsque l’ascenseur s’élevait et plusieurs câbles de métal, reliés à d’énormes piliers, soutenaient toute l’installation. 
   La question de Sorkleen demeura sans réponse. Atrios se contenta de rétorquer d’un ton ironique :
 - Au lieu de maugréer, lève les yeux et regarde par toi-même !
   Sorkleen s’exécuta et vit, perchée à plus de huit cent mètres de hauteur et creusée par la Nature, une gigantesque grotte qui recouvrait le village Saal. Si l’on n’apercevait qu’une infime partie du hameau, l’émanation de fumées de cheminée témoignaient de son activité. Le village, enfoui sous une immense voûte de pierres, était protégé de la civilisation, de l’homme et de sa soif de conquête. Les habitants, troglodytes, avaient choisi ce mode de vie afin de rester au plus près des éléments naturels et de respecter la façon de vivre de leurs ancêtres. Ils perpétuaient la riche tradition Saal. Eux aussi avaient leurs propres lois, leurs propres règles, leurs propres mœurs. Ils étaient persuadé que c’était la Nature elle-même qui leur avait montré cette grotte et leur avait permis d’en faire leur lieu d’habitation et de vie. Ca n’était pas les Saals qui avaient imposé leur société. Non, ils ne considéraient pas cette implantation comme une violation de l’espace naturel, au contraire de leurs voisins humains des grandes villes. Ils ne faisaient que se servir et profiter, munis d’une permission spéciale, des beautés utiles que leur offrait la Nature, parfois si généreuse et peu rancunière envers la race même de ceux qui l’ont tant abîmée. De tout temps, les Saals ont vécu dans une précarité et une humilité qu’ils ne reniaient pas et qu’ils voyaient comme un destin de l’existence, comme un mode de vie, ni plus ni moins agréable qu’un autre. Cette vie proche de la Nature dénotait également de leur passé, riche en culture. Les premiers Saals, débarqués dans la vallée il y a plusieurs millénaires, ont perduré la légende selon laquelle les Saals étaient les « élus » de la Nature et devaient se contenter de ces bienfaits et de ces présents. Tout comme elle, le peuple Saal avait souffert de la cruauté des hommes, allant même jusqu’à renoncer à leur patrie d’origine et à s’exiler dans cet environnement austère et dangereux. C’est pourquoi ils se sentaient aussi proche de la Nature et du monde extérieur. Bien sûr, certains Saals, tels que Sawen par exemple, avait bénéficié d’une vie plus facile et plus agréable, bien loin de la sobre existence de ces « ermites » pleins de sagesse et de philanthropie, malgré les souffrances endurées. Mais ça n’était qu’une minorité, quelques privilégiés parvenus à se frayer un chemin dans la jungle urbaine des grandes cités, comme Nùmen ou Drassiousi. Mais la plupart ne profitait que des fragiles conditions de vie dans les montagnes et les régions reculées d’Asflhon. Ces Saals ne différaient en rien des autres hommes, seulement ils accordaient à la Nature une place plus importante que ceux des villes et elle le leur rendait bien en retour, leur offrant le gîte et le couvert. Selon eux, « le respect mutuel entre la Nature et l’homme est source de bonheur ». Cette philosophie, quoiqu’un peu désuète et utopique, intéressait grandement Atrios, lui aussi lié de près au peuple Saal. Il se demandait pourquoi, alors que le monde nouveau leur offrait le confort et le luxe d’une vie facile, où tout est réglé en conséquence, les Saals préféraient une existence humble et modeste, discrète et sage, contrairement aux facéties futuristes des citadins des capitales.
   Agités à l’idée de voir enfin le village Saal, but de leur éprouvant trajet, Sorkleen et Midilhen accoururent lorsque les deux gardes, d’une voix tonitruante, prièrent les voyageurs de prendre place dans l’ascenseur. Vite rejoint par Atrios et Ternen, la petite troupe se trouva bientôt rassemblée dans cette cage de verre. Le premier garde pressa un bouton et, lentement dans un bruit de ferraille, l’appareil s’éleva.
   Alors que l’aube, dans son éternel réveil matinal, dardait ses premiers rayons de soleil, l’ascenseur filait le long du tube de métal, baigné par les reflets rougeâtres de l’aurore. Une aurore qui marquait le début des vraies péripéties de Sorkleen, un enfant pas comme les autres. « L’élu ». Celui que la Nature avait doté de mystérieux pouvoirs.

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