XV
Dans l’avion, tout était calme et silencieux.
On entendait juste le bourdonnement incessant des deux réacteurs
à l’arrière. Atrios et Ternen scrutaient les
paysages ocres et ruraux défilant à travers
les larges hublots, et Midilhen ne parvenait pas à
détacher son regard de celui de Sorkleen. Depuis leur
baiser de tout à l’heure, ils étaient comme
inséparables, même si, n’osant pas trop le montrer,
ils restaient à l’écart l’un de l’autre et ne
profitaient de leur intimité que lorsqu’ils étaient
seuls. Le regard des autres ne les gênait pas, mais
ils préféraient ne pas brusquer les choses,
ils préféraient être tout à fait
certains de leurs sentiments respectifs avant de montrer leur
amour en public. Ca n’était pas de la timidité
mais plutôt de la prudence. Depuis le malaise de Sorkleen
à Laes, Midilhen veillait sur lui, car, malgré
sa force physique, le garçon demeurait fragile psychologiquement
et c’est dans cet amour qu’il pourrait trouver le remède
à ses maux.
Mais au lieu de cela, Atrios et Ternen l’entraînaient
affronter les sages Saals, mystérieuse ethnie séculaire
à la connaissance sans fin. D’un côté,
Sorkleen appréciait ce geste, néanmoins il doutait
des capacités de cette tribu à donner un sens
réel à ses terribles visions. Mais, après
tout, pourquoi pas ? L’enfant avait accepté de se lancer
dans cette aventure, maintenant il fallait continuer jusqu’au
bout afin de trouver, peut-être, les réponses
cachées dans l’esprit de Sorkleen. Ensuite, advienne
que pourra…
Au fil du temps, le vol semblait s’éterniser
pour les passagers malgré l’incroyable puissance des
réacteurs et la vitesse phénoménale de
l’avion.
- Quand arriverons-nous à Alvhio ? demanda soudain
Sorkleen, impatient.
- Ne t’inquiètes pas, nous y serons d’ici peu
de temps. Et puis, la ville vaut vraiment le déplacement…,
répondit Ternen.
- Oh oui ! Elle est si jolie ! s’exclama Midilhen, emportée
par son enthousiasme.
Ternen, amusé, reprit pour Sorkleen :
- En effet, Alvhio est l’une des plus belles villes
d’Asflhon, elle ressemble par certains côtés
à Laes : elle est paisible, un peu rurale mais surtout
très verte… Dommage que nous arrivions pendant la nuit
! C’est un endroit réellement superbe !… Est-ce que
tu sais que le comté d’Alvhio appartient à Sawen
?
- Vraiment ? s’écria Sorkleen, impressionné
par l’immense emprise, autant politique que géographique,
de son aîné.
- Oui ! Sawen est propriétaire de ce comté
depuis plusieurs années, sans toutefois s’impliquer
dans les affaires internes. Il laisse le pouvoir aux élus
locaux. De plus, il ne s’y rend que très rarement.
Ce qui m’a toujours intrigué, d’ailleurs, au vu de
la beauté des paysages. Ternen rajouta : « Il
te faut aussi savoir que le comté d’Alvhio est limitrophe
au royaume d’Astinorth, c’est-à-dire là où
nous allons ».
- Je vois ! C’est pourquoi l’accès à ces
deux territoires est si facile pour nous. Nous bénéficions
de l’influence de Sawen.
- C’est exactement ça !. Ternen observa le hublot
et s’écria subitement : « Mais regarde ! Nous
entrons dans le comté d’Alvhio ! Admire donc ce splendide
panorama ! ».
A travers les petites fenêtres de l’appareil,
on apercevait des infinités d’étendues verdâtres,
baignées par la lumière déclinante du
soleil et parsemées, çà et là,
de tâches argentées, témoins de l’activité
urbaine environnante. Au loin, on pouvait même entrevoir
les contreforts d’Alvhio, magnifique cité perdue dans
un océan de nature.
Trois heures s’étaient maintenant écoulées
depuis le décollage quand l’avion amorça sa
descente vers l’aéroport d’Alvhio, guidé par
la multitude de petites lumières rouges qui balisaient
la piste d’atterrissage. Dehors, impitoyable, régnait
une nuit d’encre, dissimulant sous son épais manteau
noir des millions d’étoiles scintillantes et veillée
par une lune jaunâtre et brumeuse. Celle que l’on surnommait
« Kaneriga » (le guide) surveillait de son œil
blafard les acrobaties de l’appareil qui effectuait un dernier
tournoiement dans l’immensité céleste, descendit
puis se posa avec douceur sur l’asphalte et, après
un dernier tour de piste à vitesse décroissante,
s’immobilisa définitivement. Enfin arrivés à
bon port, les quatre amis descendirent à toute hâte
de l’avion et cheminèrent, bagages en main, jusqu’à
une petite porte cochère, dissimulée aux autres
voyageurs par deux immenses escalators. Ce couloir, étroit
et dérobé, était connu de seulement quelques
personnes, dont Atrios. Celui-ci menait sa petite troupe avec
une assurance et une aisance déconcertantes. Il maîtrisait
vraiment tous les paramètres extérieurs et possédait
un sens aigu de l’organisation. Pour le moment, personne n’avait
été pris de court, tout était minutieusement
préparé et calculé. L’embarquement, l’avion,
le voyage, la réception, rien ne faisait défaut.
Et toujours dans un faste caractéristique.
Le passage débouchait sur la rue, où
stationnait une luxueuse voiture, louée par Atrios
quelques heures auparavant. Les quatre compagnons y prirent
place après avoir déposé leurs bagages
dans le coffre, et l’engin s’élança dans un
vrombissement sourd, menant ses passagers en direction des
impressionnantes falaises d’Astinorth.
Ils traversèrent Alvhio en une vingtaine
de minutes. Comme l’affirmait Ternen, la ville était
verdoyante et paisible, dénuée de gratte-ciel
gigantesques et d’immeubles colossaux. C’était une
cité champêtre, où tous les habitants
semblaient vivre en parfaite harmonie, hors des tensions infernales
des grandes villes. Bien que la nuit masquait une bonne partie
des quartiers, Sorkleen, fronçant les sourcils derrière
la vitre de l’automobile, y discernait quelques détails
: une fontaine qui déversait sans discontinuer une
eau noircie par le ciel, les reflets luisants de la lune sur
la vitrine de plusieurs magasins, les lampions multicolores
d’un restaurant, les cris, les rires des passants, l’agitation
du centre-ville, les pâles lueurs des lampadaires… Bref,
Alvhio était un lieu folklorique, fortement empreint
de fraternité et de communion. Un endroit sûr
et calme, où l’on vivait en toute sécurité,
loin de l’impossible existence de la population de Nùmen.
De par sa beauté architecturale et la prépondérance
de la nature, Alvhio avait charmé le jeune garçon.
Plus tard, peut-être y reviendrait-il ? En attendant,
il se contentait d’observer et de contempler avec nostalgie
ces milliers de petites lumières orangées qui
s’effaçaient progressivement à l’horizon, englouties
dans la profondeur de la nuit et prises de vitesse par la
voiture, filant avec célérité vers les
chemins plus inhospitaliers du territoire voisin.
Sorkleen et ses compagnons franchirent assez
rapidement la frontière avec le royaume d’Astinorth,
partagée entre les plaines céréalières,
les immenses cultures, la pittoresque campagne alvhienne et
la sombre forêt de Joghar, aux confins du comté.
Un peu tendu, le conducteur suivit l’étroite route
de terre qui s’enfonçait dans cet immense entrecroisement
d’arbres difformes, de mares stagnantes, de plantes inconnues
et peuplé d’animaux divers. Entouré par cette
impressionnante ceinture de verdure que, d’ordinaire, il aimait
tant, Sorkleen ne put s’empêcher de ressentir une certaine
appréhension au fur et à mesure que l’automobile
s’engouffrait au plus profond des frondaisons, prisonnière
de la sinistre forêt, masquée du monde extérieur,
éloignée des hommes, de la civilisation. C’était
un vrai retour à la nature, sauvage et impitoyable.
Le cœur de l’enfant palpitait sans cesse et sa tête
tournait. Etrangement, il avait sentit les mêmes symptômes
lors de son arrivée à Nùmen, où
un océan de béton démesuré le
retenait captif, en proie à de violents spasmes ; sur
le point de défaillir, il s’était même
arrêter un instant. Mais cette fois, il était
l’esclave d’une infinie mer de verdure, isolée du reste
du monde. Décidément, ni la ville, ni la campagne
ne semblait réussir au garçon. Heureusement,
ses amis étaient là, avec lui, ils partageaient
ses craintes et ses peurs. Et dans ce grand bois, froid et
austère, tous éprouvaient la même angoisse.
Celle de ne jamais retrouver la sortie. D’errer, complètement
perdu, sans aucun espoir de retour. Mais cette perspective
était totalement irréaliste car la forêt
était jalonnée d’un chemin, certes étroit
et peu entretenu, mais largement balisé et qui offrait
aux rares touristes de la région le confort d’une orientation
bien indiquée. Toutefois, le trajet à travers
le bois de Joghar fut long et pénible, la route, chaotique,
abîmée par des précipitations récentes
et endommagée par les nombreux changements climatiques
de la région, était par endroit impraticable
et plus d’une fois les compagnons durent dégager la
voiture embourbée hors des profondes ornières.
Malgré l'étonnante vélocité de
l’automobile, la nature prit souvent le pas sur la technique
au cours du voyage. Profitant des quelques portions de route
encore en bon état, le chauffeur accélérait
mais, un peu plus loin, il fallait s’arrêter une nouvelle
fois pour ôter les blocs de pierre ou les branches coupées
qui encombraient le passage. Le chemin, il est vrai, était
très peu fréquenté et, par conséquent,
très peu aménagé. Peu de véhicules
empruntaient ce passage et l’endroit se détériorait
au fil du temps. Visiblement, et à en juger par l’état
de la chaussée, cela faisait bien longtemps que personne
n’avait circulé ici.
Ce périple de trois cents kilomètres
prit fin après cinq heures de dur labeur, physique
et mental. Une fois arrivé au bout de ses peines, Atrios
ironisa : « Et encore, ce n’était que la traversée
du bois de Joghar ! Nous rencontrerons certainement plusieurs
autres lieux très particuliers comme celui-ci avant
notre arrivée chez les Saals ». Sorkleen le regarda,
inquiet. Atrios, conscient du peu d’effet de sa remarque,
rassura immédiatement l’enfant : « Ne te fais
donc pas de souci ! Les endroits dont je parle sont, certes,
très spectaculaires, mais peu dangereux. Je ne disais
ça que pour dérider l’atmosphère ! Allons,
nous ne courrons aucun risque. Ne faites pas ces têtes
d’enterrement ! Hahaha ! ». Le garçon se tourna
vers Midilhen et lui glissa dans le creux de l’oreille :
- Vraiment, quel homme étrange, cet Atrios !
Il est si…
- … Imprévisible !, continua son amie.
- Oui ! C’est exactement cela ! Je le trouve déroutant
à plusieurs égards. Par moment, il se comporte
avec un sérieux désorientant, puis, dans l’instant
qui suit, il n’hésite pas à plaisanter, et,
qui plus est, à propos de choses très importantes.
C’est réellement étrange !
- Eh oui ! C’est la nature d’Atrios ! Et encore, tu
ne connais pas tout de lui. C’est un homme mystérieux
à plus d’un titre…, clama Midilhen, d’un ton laissant
ressortir un certain suspens.
- Comment ça, « mystérieux »
? Expliques-toi !
Inconsciemment, les deux enfants s’étaient
blottis au fond de la voiture, comme pour mieux partager leur
secret. Un secret que l’on échange entre amis, loin
de l’incompréhension des adultes. Et, partiellement
cachés derrière les sièges avants, ils
pouvaient deviser en toute tranquillité, à l’abri
des oreilles indiscrètes. Midilhen poursuivit en chuchotant
:
- Personne ne connaît véritablement toute
l’histoire d’Atrios. Il reste un grand mystère pour
toute notre famille. On ne sait qui sont ses parents, d’où
il vient, quand il est naît… Atrios est une sorte de…
d’énigme…
Ce mot familier, prononcé presque à
son insu, résonna dans la bouche de Midilhen comme
une appellation péjorative et dévalorisante
d’un de ses amis. A travers ces paroles, Atrios n’était
plus qu’une chose. Elle avait l’impression de trahir la sympathie
et le respect qu’il lui accordait. Effrayée par cette
idée, elle se reprit :
- Enfin, tu vois ce que je veux dire. C’est un homme
autour duquel plane le mystère le plus complet.
- Tu ne sais rien de plus sur lui ?, demanda Sorkleen.
- Bien sûr que si ! Même si Atrios a toujours
essayé de préserver son « secret »,
des informations ont circulé et j’en ai même
appris quelques-unes de la bouche de mon grand-père,
Sawen.
- Voilà qui devient intéressant, murmura
le garçon. Continue !
Alors qu’elle allait débuter son récit,
Midilhen fut soudain prise de scrupules. Peut-être valait-il
mieux ne rien avouer sur Atrios ? Tout son entourage lui avait
toujours fortement conseillé de ne rien révéler.
Mais, d’un autre côté, Sorkleen et elle étaient
très proches, il faisait partie de la famille maintenant.
En dépit de sa légère hésitation,
elle poursuivit donc :
- Tu sais, je ne connais pas grand-chose de l’existence
d’Atrios et mes informations pourront te paraître anodines
et banales.
Midilhen, désireuse de se justifier, s’était
exprimée ainsi dans l’espoir que Sorkleen ne renonce
à écouter son récit, par peur de ne rien
apprendre de vraiment essentiel. Mais ce dernier, exalté
à l’idée de s’initier enfin à l’étrange
histoire d’Atrios, ne désirait qu’une seule chose :
savoir. Tout. Comme Sawen, Atrios le fascinait. Son influence
au sein de la famille, sa dextérité, son sang-froid,
sa capacité de s’adapter à n’importe quelle
situation, de faire face aux problèmes, de réagir
avec une grande sagesse, quoi qu’il arrive. Mais aussi, sa
gaieté et sa joie de vivre ; car, sous des abords un
peu austères, Atrios cachait en fait un grand sens
de la convivialité. Tout chez lui rappelait le père
de Ternen. Peut-être se connaissaient-ils bien tous
les deux ? Rien n’était moins sûr, mais Sorkleen
décelait bien, chez l’un comme chez l’autre, un soupçon
de ressemblance. Sans doute une relation amicale s’était-elle
tissée entre les deux hommes au gré du temps
? Un peu comme lui et Ternen.
- Je te répète que ce n’est pas grave
! Dis-moi tout ce que tu sais.
La jeune fille soupira de dépit et prit la parole
:
- Bien… En fait, Atrios est plus âgé qu’il
ne paraît. Je n’ai pas connaissance de son âge
réel, mais une chose est sûre, l’expérience
de la vie ne lui fera jamais défaut. Il a vécu
tellement de situations et d’évènements divers
qu’il sait maintenant toujours comment agir en conséquence.
Au fil de ses pérégrinations, Atrios a acquis
un savoir immense et une sagesse d’esprit inimaginable. Je
le respecte beaucoup, même s’il n’a aucun lien de parenté
direct avec notre famille. Tout le monde le considère
comme un des membres. Surtout Sawen.
- Ah oui ! Comment ça ?, questionna Sorkleen.
- Eh bien, Atrios cache un secret qu’il n’a jamais révélé
à personne, excepté à mon grand-père.
Et celui-ci me l’a dévoilé à son tour,
malgré sa promesse au silence…
Midilhen baissa soudain la voix et s’approcha
un peu plus de son ami, les yeux emplis de mystère
:
- Atrios serait, paraît-il, l’un des plus grands
magiciens de l’Histoire d’Asflhon. Il aurait été,
pendant bien longtemps, le chef de ce que l’on appelait le
Conseil Secret. Mais, je n’ai jamais eu de preuves de la véracité
de cette affirmation.
- Cela consistait en quoi ?
- Il s’agissait d’une sorte d’association des mages
les plus puissants vivant sur Asflhon. Cette réunion
a encore lieu à une date très précise,
que j’ignore d’ailleurs. Mais Atrios n’y participe plus. Tous
les convives y discutaient de longues heures sur les nouveautés
touchant à la magie, au surnaturel et débattaient
sur la voie à suivre pour éradiquer les Forces
Occultes. Normalement, chacun d’entre eux devait choisir un
« protégé », c’est-à-dire
une personne, jeune, qu’il élèverait selon les
règles du Conseil et à qui il inculquerait tout
son savoir et ses aptitudes. A l’origine, Atrios eut
pour maître Jardrak, sans doute le magicien le plus
respecté et le plus envié de son époque.
Puis, le temps a passé, Atrios, grandement parrainé
par Jardrak, que l’on surnommait « Ih Nùmt Sioda
», c’est-à-dire « Le Grand Commandeur »
; cela te montre bien l’incroyable influence de cet étrange
personnage sur les membres du Conseil Secret. Il était
en quelque sorte, le chef, le dignitaire de tous les magiciens
d’Asflhon… Donc, Atrios, disais-je, acquit en seulement quelques
années, un savoir complet et exhaustif. Une connaissance
sans limites, comme jamais peut-être, tu n’en verras…
Et, ensuite…
- Ensuite, c’est Sawen qui a été choisi
par Atrios pour devenir son
« élève », c’est ça ?
- C’est exactement ça !
Le pressentiment du garçon s’était,
une fois de plus, avéré juste. Il avait bien
senti, le jour de la célébration du baptême
de Caffreen, que les deux hommes avaient quelque chose en
commun, qu’ils partageaient une passion identique. Même
s’ils ne le montraient pas. Mais tout ceci était dans
la nature de Sawen. Imperturbable. Toujours. Quoi qu’il arrive.
C’était là une part de l’héritage que
semblait lui avoir léguer Atrios, son maître.
Etrangement, cette relation coïncidait presque avec celle
qu’il vivait en compagnie de Ternen. Comme eux, tous deux
s’étaient rencontrés dans des circonstances
quasi-identiques ; comme eux, ils établissaient le
rapport maître-élève ; comme eux, leurs
attitudes et leurs capacités étaient calquées
de l’un sur l’autre. Comme eux, ils partageaient les malheurs
ou les bonheurs de l’autre, les souffrances et les joies,
les peines et les plaisirs. Et, lorsqu’une aventure dessinait
sur l’horizon lointain son ombre dangereuse et attirante,
les deux amis partaient ensemble, unis comme jamais. Prêts
pour affronter les risques. Parés pour vaincre le Mal.
Comme eux.
- Ne me demande pas comment Sawen s’est retrouvé
« l’apprenti » d’Atrios, je ne le sais pas, continua
Midilhen. Le fruit du hasard, peut-être. A moins que
mon grand-père ne possédait, à l’époque,
toutes les qualités requises pour entrer dans ce Conseil
Secret. Sawen tient tout son savoir et toute sa science du
combat des connaissances immenses de son maître. Il
lui doit beaucoup. S’il a réussi dans la vie, c’est
un peu grâce à lui. Toutefois, il n’y a qu’un
seul domaine où Atrios n’a pu réussi à
faire exceller Sawen, c’est celui de la magie, C’est vraiment
curieux. Il rayonnait de facilité pour les aptitudes
physiques, les combats, les luttes et, même, pour la
réflexion et les cours d’arts martiaux théoriques,
mais il fut impossible à son maître de lui apprendre
quoi que ce soit qui touchait à la magie. C’est, par
ailleurs, la raison pour laquelle Sawen à choisi de
faire une carrière militaire, mais dans le domaine
humain, pas stratégique, plutôt que de rester
enfermé dans le carcan confidentiel et inviolable du
Conseil… Avec un certain succès, d’ailleurs, rajouta
la jeune fille, la voix teintée d’une pointe de fierté.
Voilà ! Tu connais désormais une partie de l’extraordinaire
histoire d’Atrios…
- Oui, et j’espère découvrir l’autre partie
en arrivant au village Saal, rétorqua Sorkleen, que
le récit avait fortement impressionné.
- Découvrir l’autre partie ? Que veux-tu dire
par là ? Tu crois qu’Atrios se rend chez les Sages
dans un but strictement personnel ?
- Non, bien sûr, je n’ai pas dit ça. Je
crois seulement que si Atrios nous accompagne, c’est également
pour obtenir des informations le concernant, de près
ou de loin. Je ne remets nullement en cause ses intentions
de départ et je sais pertinemment qu’il désire
m’aider à trouver un sens à mes visions en m’emmenant
dans ce village si particulier, mais…
- Mais quoi ?, répliqua vertement Midilhen. Elle
ne supportait pas que l’on manque de respect à un de
ses amis, même si cela venait de Sorkleen. Elle-même
s’était déjà sentie coupable d’avoir
trahi sa confiance en racontant son histoire au jeune garçon,
et s’en voulait de s’être étendue sur le sujet,
allant jusqu’à dévoiler des secrets très
importants dans l’existence de son ami. Elle ne voulait plus
que l’on dise quoi que ce soit sur Atrios. Cela suffisait
! Un peu gênée de sa violente répartie,
elle déclara à l’encontre de l’adolescent :
- Euh… Excuse mon emportement, mais, tu sais, Atrios
est quelqu’un que j’estime beaucoup et… Je suis désolée…
euh…
- Non, non, ne t’excuses pas !, interrompit Sorkleen.
C’est toi qui as raison. Un ami doit être respecté.
Jamais je n’aurais dû parler d’Atrios comme je l’ai
fait. Je suis navré.
- Allons ! L’incident est clos. Tout va bien.
Midilhen, ravie de la tournure prise par les
événements, déposa un baiser sur la joue
du garçon. Sorkleen rougit. Une fois encore, leur amitié
et leur amour avaient triomphé.
Entretemps, la voiture, roulant à tombeau
ouvert, avait traversé la petite ville minière
d’Eniod, à l’orée du royaume d’Astinorth. Cette
bourgade, autrefois très prospère et florissante,
en était un des centres vitaux dans le domaine des
ressources énergétiques et, malgré l’éloignement,
elle fournissait une bonne partie des matières premières
à la capitale. La cité, animée par les
incessants aller-retour des énormes camions déchargeant
leur matériel, leur cargaison et leur ravitaillement
et soulevant dans leur sillon des nuages de poussière
rougeâtre, ressemblait en tout point à une ville
industrielle. Les cheminées des usines de retraitement
rejetaient sans cesse dans l’atmosphère leurs toxiques
émanations, les habitants et les ouvriers déambulaient
et se heurtaient dans un vacarme assourdissant, l’on entendait
des cris, des klaxons qui grondaient. Au loin, plusieurs grues
gigantesques se dressaient, fières et imposantes, des
dizaines d’industries, plus ou moins grandes, entouraient
les immeubles des quartiers environnants d’une épaisse
ceinture de fumée polluante, les embouteillages grossissaient
au fil des minutes et bouchèrent en un instant l’avenue
principale d’Eniod.
- On se croirait à Nùmen !, s’exclama
Sorkleen.
- Oui, c’est incroyable ! Quel contraste avec Alvhio
! Ici, en dehors des quelques rangées d’arbres qui
bordent l’avenue, et encore ils sont, pour la plupart, recouverts
de poussières, il n’y a pratiquement pas un seul espace
vert, pas un seul parc, pas un seul coin de verdure, renchérit
Midilhen.
« Les rares fleurs sont fanées et les allées
d’arbustes n’ont plus que leurs épines ! Ca manque
vraiment de poésie ! »…
- … Et d’esthétisme !, conclut le garçon,
apparemment écœuré par l’atmosphère viciée
et polluée de la localité. « Non, mais
regardez-moi ça ! Les constructions et les habitations
sont dans le dénuement le plus complet ! Un architecte
compétent ferait fortune ici… », dit-il en désignant
les maisons des alentours, aux murs délabrés,
aux peintures écaillées, aux façades
dépourvues d’une quelconque originalité, d’une
quelconque fantaisie.
Les deux enfants n’avaient pas encore été
si loin de Nùmen et étaient peu habitués
à ce désolant spectacle.
Souriant, Atrios répondit :
- Eh oui ! Ici, c’est comme ça. Ce genre de paysages,
quoique démuni, je l’admets, d’imagination, n’en reste
pas moins très courant dans les régions industrielles
depuis une bonne dizaine d’années. Astinorth est fortement
marqué par son passif économique, certes lucratif
mais un peu désuet, même si la capitale, Raynna,
se tourne plutôt maintenant vers les technologies modernes
les plus avancées ; technologies que nous avons la
chance de posséder déjà à Nùmen.
Mais dans l’ensemble, ce sont des villes minières et
des entreprises implantées ici depuis plusieurs siècles
qui composent le territoire asthorien. Les cités sont
délaissées et en déclin et les usines
périclitent les unes après les autres. C’est
vraiment une région qui éprouve les pires difficultés
à développer son industrie, à conserver
un capital de production élevé et à se
maintenir hors de la misère, pourtant si proche. Les
membres du Conseil de Développement du Royaume ont
bien tenté de résoudre ce problème et
de faire progresser les villes secondaires, mais, pour le
moment, seule la capitale bénéficie de ces aides.
De plus, il va sans dire que, dans ces cités-ghettos,
la délinquance et la violence sont le pain quotidien
de la population, et je ne parle pas des accidents dus aux
déplorables conditions de travail… Enfin, bref, vous
voyez que, parfois, vivre à Nùmen, n’est pas
une si mauvaise chose…
- Ca, c’est vite dit !, rétorqua Sorkleen. «
Nous aussi, nous avons nos problèmes, et pas des moindres.
Les Forces du Mal qui s’en prennent aux habitants, le maire
Doben qui devient de plus en plus ambitieux… »
- Trop à mon goût, d’ailleurs !, coupa
Ternen.
- Oui… C’est vrai. Chacun a ses petites contrariétés
et la vie n’est facile pour personne sur Asflhon, conclut
Atrios, fier d’avoir pu exposer au grand jour ses connaissances
sur le royaume d’Astinorth.
Après un moment de silence, le chauffeur,
fixant imperturbablement la route, dit :
- Nous approchons de la rivière Sangha. Profitez-en
pour admirer le splendide barrage qui filtre le cours d’eau.
Midilhen, écrasant son nez sur la vitre,
s’exclama :
- Oh ! Comme c’est joli ! Regardez, certaines vannes
du barrage sont entrouvertes et laissent couler l’eau ! On
dirait une véritable cascade !
- Une rivière… Avec des forêts tout autour…
! Malgré des traces de civilisation, comme ce barrage,
la région est vraiment sauvage, déclara Sorkleen,
décidément curieux de tout.
Atrios, poursuivant ses inlassables explications
géopolitiques sur cette province, répondit sans
hésiter :
- En effet, il est vrai que, dans l’ensemble, l’Astinorth
ne brille pas par son industrialisation et est réputé
comme étant un véritable coin de paradis vert,
dans les lieux les plus reculés du royaume, bien entendu.
Car il en est tout autrement dans les villes industrielles,
comme à Eniod que nous avons traversé tout à
l’heure, dans lesquelles les entreprises, malgré la
crise actuelle, continuent de produire, comme elles le font
depuis de nombreux siècles. Néanmoins, il faut
dire qu’en quelques décennies, les nombreux projets
d’urbanisme et de construction les plus divers se sont généralisés
et multipliés à une vitesse vertigineuse, se
calquant sur le modèle industriel du comté voisin,
le Beltaris. Il s’agit même, en fait, de la mise en
place d’un large mouvement d’expansion économique et
industrielle provenant tout droit des comtés du Nord,
tels que Milvan ou Desten, qui avaient depuis un bon moment
déjà opté pour une politique de développement
technologique. Et comme l’attestent ce barrage, édifié
très récemment ou, également, la situation
économique d’Eniod, cette politique, baptisée
« He Tohr
Addhen », c’est-à-dire « le bond en avant
» se propage très rapidement à travers
tout le Génorquen. Et nous en voyons les bénéfices
et les contraintes à Nùmen même.
- Il reste à espérer qu’elle ne s’attaque
pas à Alvhio ou à Laes, ce sont de si jolies
villes…, objecta Midilhen.
- Oh oui ! Ou ce serait la fin des espaces verts si
agréables, des grandes forêts, des parcs naturels…
de la Nature en général, ajouta Sorkleen, un
brin mélancolique mais fortement outré de la
mise en application de cette politique.
- Regardez-les, s’écria Ternen, amusé,
de vrais petits écologistes !
Hahaha !… Malheureusement, je crains que vous ne soyez dans
l’utopie, les enfants. Lorsqu’un groupe d’élus décident
de la marche à suivre pour développer la région,
il est rare que les obstacles naturels leur résistent.
Je sais que c’est une vision pessimiste, mais il y a de grandes
chances que les forêts et les bois environnants soient
défrichés dans leur intégralité
d’ici peu de temps. Rien n’arrête la marche en avant
du progrès. Pas même la Nature.
- Ternen a raison ! rétorqua Atrios. L’homme
dompte les éléments depuis si longtemps que,
dans son envie démesurée d’espace, de pouvoir,
de
« colonisation » de l’environnement, il élude
les problèmes liés au monde qui nous entoure.
Il ne le respecte pas. Au contraire, il le salit, le souille
et le détruit. Mais, nous ne pouvons rien y faire,
c’est ainsi. Les hommes domineront toujours la Nature. Et
elle devra, dans tous les cas, se soumettre à l’ambitieuse
et dévastatrice volonté de son « maître
».
- C’est pourquoi nous devons profiter au maximum des
derniers bastions de verdure avant qu’ils ne cèdent
tous leur place au monde moderne et à la civilisation,
termina Ternen.
Dans la voiture, le silence succéda à
ce flot de paroles. Les quatre compagnons, un peu désabusés
par cette discussion, certes passionnante, mais peu optimiste
pour l’avenir, regardaient fixement les reflets blancs de
la lune se mouvoir sur la surface noire de l’eau, troublée
par le courant. Attenant au large pont bitumé qu’ils
empruntaient, enjambant ainsi le cours d’eau, se trouvait
le grand barrage qui ne laissait échapper, à
travers ses fines meurtrières, que de minces filets
d’eau. Ce mastodonte de béton, si imposant, contenait
avec ardeur les assauts de la rivière Sangha, en amont.
Ici, les flots tumultueux et déchaînés
qui s’écoulaient en aval, balayant et léchant
avec ardeur les deux rives bordées d’énormes
cailloux et distantes l’une de l’autre de plusieurs dizaines
de mètres, n’étaient que de simples clapotis
emmenés par le vent, se permettant de troubler avec
légèreté la surface lisse et aquatique
de cette « mer d’huile ». Prisonnière de
son sculptural gardien, la nature pleurait et souffrait, cloîtrée
dans sa geôle de béton. Eh oui ! Ici, comme à
Nùmen, le « bond en avant » s’était
opéré avec rapidité. Seule la région
d’Alvhio semblait résister à cette implacable
avancée de la technologie, mais pour combien de temps
? Quand céderait-elle ?
C’était, en ce moment, la question cruciale
qui hantait l’esprit de nos amis. Depuis plusieurs années,
la nature et l’homme s’affrontaient dans une lutte sans merci,
l’une pour sa sauvegarde et l’autre pour tenter d’assouvir
son inaltérable soif de pouvoir, et, au vu du monumental
édifice qui leur faisait face, on pouvait déjà
affirmer - sans trop se tromper - que le vainqueur avait choisi
son camp.
Parfois, l’homme, nostalgique et pris dans la
tourmente de sa folle imagination, se met à observer
les étoiles. Immobiles et glacées dans l’immensité
céleste, comme suspendues par un fil invisible qui les
empêcherait de tomber, elles toisent celui qui, par envie,
rêverait de décrocher l’une d’entre elles. Habitantes
muettes de cette infinie voûte obscure, elles naissent
et meurent sans discontinuer, respectant leur étrange
cycle de vie. Souvent, l’une voit le jour, puis, l’instant d’après,
explose sans prévenir. Certaines résistent plus
longtemps, prolongeant leur existence durant des milliards d’années.
Des milliards d’années de solitude, d’isolement, malgré
la présence d’innombrables petites sœurs. Quelquefois,
d’autres étoiles – trop seules, qui sait ? - se regroupent
en amas. Ces immenses tâches blanches et lumineuses, inondant
de leur clarté le sol terrestre, nous semblent si lointaines
dans cet univers sans limites, froid et noir. Mais n’est-ce
pas là justement le vrai destin d’une étoile ?
Errer continuellement au fin fond d’un cosmos si vaste qu’il
éloigne les éléments les uns des autres.
Et si un amas se crée, brisant l’isolement environnant,
le cosmos se borne à nous le faire paraître ridicule,
lointain, insignifiant et nous n’y prêtons plus attention.
Décidément, il y a toujours quelque chose pour
empêcher les unions. Un ennemi, un traître qui agit
dans votre dos, hypocritement. Sans penser aux conséquences.
Des conséquences, le plus souvent dramatiques, qui vous
laissent désarmé, démuni, isolé
face aux autres, sans pouvoir appeler à l’aide, solitaire
dans votre propre univers. Prisonnier. Comme une étoile
dans le ciel. Comme un enfant orphelin.
Libre mais seul, cruel dilemme…
« Quand la nuit est claire, c’est que les
étoiles se parlent ». Ce célèbre
proverbe séculaire du pays de Dhras montre bien la symbolique
accordée de tout temps aux astres sur Asflhon. Mais Asflhon
elle-même ne fait-elle pas partie de ces astres, si proches
et si loin entre eux, comme des êtres séparés
qui voudraient se réconcilier ? Cette immense planète,
en partie recouverte de mers et d’océans et d’où
n’émergent que quelques grandes terres, suffisantes cependant
à contenir les assauts divers de quatre milliards d’êtres
humains, n’est en fait qu’une infime partie de ce vide extérieur,
qu’un simple membre temporaire, jouissant actuellement de sa
pleine existence, pourtant si précaire, mais destiné,
comme tous les autres, à bientôt céder sa
place, à disparaître comme il a vu le jour. Dans
l’anonymat. A ceci près qu’il aura bénéficié
d’une activité inhérente exceptionnelle : la vie.
La vie des hommes, des animaux, des plantes, des roches, la
vie naturelle, celle que chaque étoile rêve secrètement
d’avoir sur son sol pour combler ses heures d’ennui et de solitude.
Un loisir, rien de plus. Mais un loisir tellement riche en rebondissements,
tellement plein d’imprévus, tellement amusant à
observer, qu’il ferait oublier à son passionné
ses moments d’isolement et de tristesse. Bien sûr, peu
d’étoiles et de planètes, trop strictes dans leurs
conditions d’acceptation, ont la chance de posséder une
vie sur leurs surfaces si hostiles, mais certaines, des privilégiées,
connaissent ce bonheur, cette joie de sentir se développer
sur leur chair tant d’activité. C’est le cas d’Asflhon.
Découvrant des millions de kilomètres de terres,
elle héberge aussi plusieurs milliards d’humains, dont
une partie, étrangement, oeuvre sans cesse pour une découverte
toujours plus totale de la planète. Mais aussi, et surtout,
pour une exploitation exhaustive de ses richesses naturelles.
Mais peut-être préfère-t-elle garder ses
secrets, ses trésors, plutôt que de les exposer
au grand jour, de se mettre à nu devant ces êtres
inconnus, ces envahisseurs qui salissent son corps, le blessent
à grands coups d’explosions chimiques, le détériorent
en le remplissant de déchets, de détritus, qui
dépouillent ses splendeurs naturelles et les remplacent
par de grossières copies artificielles ou, pire, y érigent
au-dessus, symbole d’une puissance et d’une ambition irrespectueuses,
leurs monstres de béton et d’acier, seuls moyens de satisfaire
cette inaliénable envie d’espace. Bafouée par
ses locataires, la planète doit cependant se résigner
et accepter la domination injuste de ceux qu’elle protège
si généreusement. C’est comme ça, il n’y
a pas de prix de consolation, pas de récompense. Juste
se contenter de cette vie, heureusement si excitante qu’un léger
frisson se déclenche lorsqu’elle crie en courant le long
de son échine. Les hommes ont implanté leur propre
système de lois et de conventions, un nouveau mode de
vie s’est mis en place, plus social, plus policé, toujours
en quête d’un plaisir personnel, au détriment d’une
nature qui ne leur offrait pas le confort actuel mais favorisait
les échanges et la vie en liberté, loin des contraintes
sociales d’aujourd’hui. Mais, l’homme est ainsi fait. Il ne
peut rester indéfiniment à l’état de nature,
il évolue, grandit, progresse et change, il adapte sa
mentalité à son milieu et assoit sa domination
implacable sur les éléments qui l’entourent. Et
Asflhon ne déroge pas à la règle. Divisée
en dix pays principaux (dont fait partie le Génorquen),
la planète abrite aussi des centaines de comtés
et de royaumes, pour la plupart indépendants (c’est le
cas d’Astinorth). D’importantes ethnies, comme les Saals, le
peuple auquel appartient Sawen, se partagent les territoires
habitables. Tribus de Biroes, de Dhras, de Nosver ou d’Aathys,
toutes possèdent leur propre régime politique,
le plus souvent un monarque ou un président au pouvoir
fort, témoins de la richesse et de la diversité
culturelle et politique de la planète. Au niveau géographique,
Asflhon recèle de trésors naturels inestimables,
comme la chaîne de montagnes des Khaiden, haute de plus
de huit mille mètres, le gigantesque plateau du Taga,
étendant ses splendides paysages sauvages sur plusieurs
milliers de kilomètres carré, ou encore le désert
de Righobo dont les vents secs et arides balayent continuellement
la ville de Terenah, téméraire îlot de cent
mille âmes niché au cœur de la nature profonde,
farouche et indomptable. A ceci, il convient de rajouter l’immense
forêt du Notlin, recouvrant la quasi-totalité du
pays de Xia. En définitive, Asflhon est un curieux mais
savoureux amalgame entre une Nature omniprésente encore
à la recherche de ses droits et une civilisation humaine
prépondérante qui draine dans son sillage les
innovations les plus ambitieuses. Une lutte qui opposerait un
géant malade à un nain puissant et orgueilleux.
Le cosmos contre l’étoile.
La voiture grimpait depuis maintenant plus de
deux heures. Suivant l’étroit chemin du Khan-Rena (le
Saint-Oracle), le véhicule zigzaguait au milieu d’un
paysage sauvage, d’une nature bordée d’énormes
rochers et dont le ciel d’un noir d’encre semblait chatouiller
les premiers sommets enneigés qui s’offraient à
la vue de nos héros. Dans cet univers de montagnes, dans
cet olympe des Dieux intouchables, si loin de la réalité,
sur ce Paradis terrestre lacéré de vents froids
et tacheté de névés, la civilisation ne
s’était pas encore implantée, montrant - si besoin
est – les limites de son pouvoir dévastateur. Ces monts
irréductibles, grandioses et bruts, se dressaient
fièrement, barrant la route à une humanité
avide d’espace. Surgissant dans la nuit telles d’imposantes
chimères, ils semblaient profiter en toute quiétude
de leur existence paisible, troublée de temps en temps
par la visite d’un passionné téméraire,
parvenu jusqu’ici dans une utopique envie d’évasion et
idolâtrant impudemment ces paysages déserts et
ces parois rocailleuses inaccessibles.
Sorkleen, emmitouflé dans une couverture, dormait paisiblement.
Dans sa tête, plus un rêve, plus une vision ne le
hantaient. Peut-être avait-il besoin de ce voyage ? Si
loin de la société, il jouissait pleinement de
sa liberté, à mille lieues des contraintes physiques
et morales que lui imposaient son statut de « justicier
». Ici, il s’épanouissait. Entouré de panoramas
toujours plus splendides les uns que les autres, le garçon
avait presque oublié ses mésaventures de Nùmen.
A ses côtés, Midilhen contemplait, l’air rêveur,
les pics d’un blanc bleuté par la nuit qui paraissaient
transpercer la voûte céleste. Elle aussi s’était
libérée du poids étouffant de la vie dans
la capitale, elle laissait son esprit et son âme s’emplir
de l’air pur des montagnes avoisinantes et ressentait au fond
d’elle-même un bien-être inaltérable. Accoudée
sur le rebord de la vitre, elle vit défiler sous ses
yeux émerveillés les superbes paysages d’Astinorth,
assombris et transformés par la nuit. Le premier col,
situé à plus de deux mille mètres d’altitude,
fut franchit sans encombres et, après quelques minutes
de descente, les montagnes durent laisser leur place aux collines,
d’ordinaire si verdoyantes mais que l’obscurité et l’épaisse
forêt recouvraient totalement d’un voile brumeux et noirâtre.
Arrivé à proximité de l’entrée de
la vallée, le chauffeur stoppa le véhicule le
long d’un petit ruisseau et les passagers, bien que surpris
pour la plupart, ne se firent pas prier pour sortir, tant leurs
membres ankylosés et leurs tempes encore toutes bourdonnantes
de l’abrutissant voyage les faisaient souffrir. Cela faisait
près de sept heures qu’ils ne s’étaient pas dégourdi
les jambes et c’est Ternen, s’apercevant que l’extrême
longueur du trajet commençait à fatiguer ses amis,
qui avait ordonné une courte halte ; car, même
si ce repos était nécessaire, il ne faisait que
retarder leur arrivée au village Saal. Sorkleen et Midilhen,
quittant précipitamment les moelleux sièges de
la banquette arrière, coururent se désaltérer
à la source voisine et, ôtant leurs chaussures,
ils trempèrent leurs pieds transis dans l’eau froide
et revigorante. Quel bonheur de se reposer enfin ! Malgré
la fraîcheur de la nuit, tous deux s’étendirent
ensuite sur deux immenses pans de rochers plats et profitèrent
du bref calme qui leur était accordé. Ils restèrent
ainsi, sans parler, communiquant par pensées. Ils partageaient
le même plaisir, celui de se retrouver seuls, face à
la Nature, sans être obligé de parler, de parler
pour ne rien dire, de parler pour briser ces silences qui vous
mettent mal à l’aise. Lorsque l’on est avec les autres,
le silence est la pire des humiliations, et, même si ce
que l’on dit est futile et sans importance, il faut parler,
on doit parler, par convention, pour ne pas se faire remarquer.
Parler pour passer inaperçu, pour se fondre dans le moule
de la société. Quelle ironie ! Mais, ce soir,
les deux enfants n’avaient nul besoin de paroles pour se comprendre.
Un simple regard, un geste, un sourire valaient autant qu’un
long discours. Une fois de plus, leur complicité puérile
servait leur dessein. En osmose et heureux, leurs mains se refermèrent
presque instinctivement l’une sur l’autre. Il leur semblait
que ce moment de pur bonheur partagé ne s’arrêterait
jamais. Il durerait éternellement. Sans obstacles, sans
embûches, aussi doux et intense que la noirceur de la
nuit environnante. De leur côté, Ternen et Atrios
devisaient, tranquillement appuyés sur le capot de la
voiture, pendant que le chauffeur, s’aidant d’un énorme
jerrican rouge, était affairé à remplir
le réservoir d’essence et à vérifier la
pression des pneumatiques, mis à rude épreuve
par les nombreux cahots qui avaient jalonné le périple.
Eux aussi savouraient ce moment de tranquillité. La nuit
baignait l’atmosphère de son implacable obscurité,
mais les étoiles scintillaient dans le ciel et un vent
léger secouait les bosquets d’ajoncs voisins. Ici, la
végétation, favorisée par la source aux
alentours, prenait le pas sur les rochers et, dans l’herbe folle,
deux petits mulots s’ébattaient allègrement dans
un craquement de branches continu, accompagné par une
colonie de crapauds, dont les coassements lointains résonnaient
dans la nuit. Ternen et Atrios avaient l’impression d’un retour
à la Nature, brut et sauvage, mais sans dangers, sans
risques, comme une cohabitation parfaite mais inattendue entre
l’homme et le monde extérieur. En revanche, ils éprouvaient
le besoin de parler. Ils ne pouvaient rester là, indéfiniment
silencieux, se contentant d’entendre sans écouter les
bruits de la nature. C’est Ternen qui, le premier, prit la parole
:
- Alors, mon cher Atrios, as-tu une idée sur l’heure
à laquelle nous arriverons ?
- Eh bien… Si l’on excepte cette pause, nous en avons
encore pour trois heures de route. Donc, d’ici l’aube nous serons
à destination, répondit-il.
Ternen acquiesça d’un signe de la tête. Puis, dévisageant
Sorkleen et Midilhen qui riaient à gorge déployée,
il ajouta :
- Regarde-les ! Les parfaits tourtereaux ! Je suis vraiment
très heureux pour Sorkleen. Après toutes ces épreuves,
il a quand même réussi à retrouver une raison
de vivre. C’est merveilleux. Et puis ma fille s’entend si bien
avec lui…
- Oui, certes… A son tour, il regarda avec intérêt
les deux enfants puis demanda subitement : « Mais est-ce
que tu comptes un jour lui dévoiler notre secret ? ».
- Notre secret ?
- Allons, ne fais pas l’innocent ! Tu sais très
bien comme moi qu’il finira par s’en rendre compte et ce jour-là,
je crains que leur relation n’en soit fortement ébranlée.
C’est dans ton devoir de maître de tout lui révéler,
même ce qu’il n’est sûrement pas prêt à
entendre. Alors, t’es-tu décidé ?
- J’avoue que n’y avait pas encore réellement réfléchi
!, répondit Ternen, gêné. Mais crois-tu
qu’il soit bon de lui dire ?
- Tu sais ce que j’en pense, Ternen. Fais-lui en part
sans plus tarder, si tu veux un bon conseil. C’est à
toi de décider. Mais dis-toi bien une chose : Sorkleen
n’a pas toute la vie pour savoir, lui.
- Oui, oui, je sais… Une fois arrivés au village,
je le prendrai à part et lui révèlerai
le secret, répondit Ternen d’une voix légèrement
tremblante. D’ici là, je te demande de ne pas ébruiter
cette conversation, je crois que, pour le moment, tout ce dont
Sorkleen a besoin c’est de quelqu’un à qui parler et
avec qui s’amuser. Ma fille, en l’occurrence.
- Cela va de soi. Tu as raison, laissons-les goûter
à cet instant de bonheur tant mérité. Ils
s’apercevront bien vite que ces moments-là deviennent
de plus en plus rares au fil de l’existence. Allons ! Remontons
en voiture si nous voulons arriver chez les Saals dès
l’aurore.
Ternen héla les deux jeunes adolescents,
les tirant de leur torpeur amoureuse si bienfaitrice. Ces derniers,
un peu déçus que ces quelques minutes de bonheur
mutuel aient pris fin si vite, se dirigèrent, cahin-caha,
vers le véhicule et s’installèrent sur la banquette
arrière, ragaillardis cependant par la petite pause.
La voiture, encore chaude de l’éprouvant trajet, reprit
sa course. Ternen, assis au milieu de la banquette arrière,
redoutait le moment où, seul à seul, il devra
affronter le regard de son élève, enfin informé
de ce mystérieux secret. N’allait-il pas détruire
la relation qui existait entre lui et Midilhen ? Dans l’automobile,
il se tenait entre les deux enfants, les séparant et
les éloignant l’un de l’autre. Déjà. Il
voyait cette situation comme un symbole de la future discorde.
En effet, ne serait-il pas l’unique responsable de la fin de
cette histoire d’amour si passionnelle ? Et si Midilhen, plus
fragile et plus sensible que son compagnon, ne se remettait
pas de cette rupture ? Il s’en voudrait à mort. Désorienté
par toutes ces questions, il lui sembla soudain que ses épaules
s’alourdissaient, contraintes de porter le terrible poids de
la séparation, et que son cerveau bouillonnait, forcé
de supporter les complaintes, les pleurs et les lamentations
d’un amour meurtri, obligé d’entendre les gémissement
déchirants des amants, hurlant comme deux entités
unies que l’on arracherait l’une à l’autre. Ternen, inquiet
pour l’avenir, s’imaginait déjà les pires choses.
Pour la première fois, il était vraiment tourmenté,
lui d’ordinaire si impassible, si flegmatique. Dans cette automobile
qui filait à toute allure sur les routes escarpées
d’Astinorth, il se sentait coupable, et, dans sa tête,
les voix des étoiles résonnaient au plus profond
de son âme. Elles se parlaient, enfreignant la loi du
silence dans ce cosmos sans limites. Comme un condamné
qui violerait le verdict du juge, n’hésitant à
braver les dangers d’un univers si autoritaire.
Ternen leva les yeux vers le ciel. Tout autour de lui, la nuit
était infiniment claire.
Dans la vallée, le plateau était
entouré d’impressionnantes falaises, si raides et si
abruptes qu’elles paraissaient inaccessibles à l’homme.
Pas un interstice où passait la main, pas la moindre
excavation sur laquelle s’agripper, pas un seul piton rocheux
où s’arrêter. Rien. Juste un énorme mur
de roche lisse comme une mer d’huile. Ces monstres de pierre
cernaient tout en bas une grande forêt, encore plus noire
que les précédentes car même la lumière
de la lune n’osait pas s’aventurer dans ce sanctuaire clos et
obscur, et deux petits lacs que l’on pouvait presque apparenter
à des étangs tant leurs eaux stagnantes et sans
fond étaient assombries par les éléments
qui les entouraient. La route n’empruntait ni le bois, ni les
étendues d’eau, elle se contentait de les longer, les
défiant opiniâtrement. Malgré la noirceur
de la nuit, le paysage environnant était magnifique.
Outre les falaises, la forêt et les lacs, un petit ruisseau
frêle serpentait à travers l’épaisse végétation,
crochetant les fougères, se glissant subrepticement au
creux d’un buisson de rhododendrons, courant le long des racines
d’un tronc d’arbre mort, arrosant avec malice les pieds des
champignons avoisinants, jouant à cache-cache avec une
branche de pin à moitié arrachée et touchant
terre, transportant ses aiguilles avec vigueur tel un bateau
frêle sur l’océan en furie, avant de finir sa course
effrénée sous un petit pont de pierres, disparaissant
ainsi aux yeux de la nature. Les cimes des arbres les plus hauts
bruissaient sous le vent et les chouettes, épanouies
dans l’obscurité, faisaient entendre leurs ululements
lugubres. Le plateau était à la fois inquiétant
mais aussi attirant. Les quatre voyageurs le craignaient autant
qu’ils le désiraient. Dangereuse mais excitante, inaccessible
mais troublante, c’était là les caractéristiques
de la vallée. Une vallée bénie. Une vallée
sacrée.
Après un dernier détour afin d’éviter
un passage boueux et marécageux qui n’aurait fait que
ralentir leur progression, la falaise principale s’offrait enfin
à la vue de nos quatre héros. Immense et vertigineuse,
elle ne différait des autres que du fait de son exploitation
par l’homme. En effet, un énorme tube de métal
de plusieurs centaines de mètres déroulait son
insolite parcours à perte de vue, paraissant même
rejoindre le ciel à un certain moment. La paroi avait
été creusée et aménagée de
sorte que l’on puisse y accéder facilement. Parvenue
au pied de cette extraordinaire
« construction », mi-humaine, mi-naturelle, la voiture
s’immobilisa et les passagers sortirent. Ravis de voir leur
périple toucher à sa fin, ils étirèrent
leurs membres engourdis et emplirent leurs poumons de l’air
revivifiant qui baignait ces reliefs. Les deux enfants ne savaient
pas encore où on les emmenait mais ils n’éprouvaient
aucune crainte quant au déroulement futur de leurs aventures.
Ce voyage était tellement excitant ! Dans l’insouciance
de son jeune âge, Sorkleen, promenant son regard aux alentours,
demanda naïvement :
- C’est ça, le village Saal ? Eh bien, c’est gai
! Et en plus, il n’y a personne à part ces deux gardes
à l’allure peu commode.
Effectivement, deux gardiens au regard noir, grands
et corpulents et portant tous deux une épaisse barbe
brune guettaient la venue des voyageurs. Casqués et solidement
armés, ils se tenaient immobiles et silencieux, auprès
d’une vaste cage recouverte d’épaisses vitres, certainement
un ascenseur, et dont on pouvait entrevoir derrière elle
une machinerie complexe et variée. Un réceptacle
en cuir souple servait probablement à amortir la chute
du poids lorsque l’ascenseur s’élevait et plusieurs câbles
de métal, reliés à d’énormes piliers,
soutenaient toute l’installation.
La question de Sorkleen demeura sans réponse.
Atrios se contenta de rétorquer d’un ton ironique :
- Au lieu de maugréer, lève les yeux et
regarde par toi-même !
Sorkleen s’exécuta et vit, perchée
à plus de huit cent mètres de hauteur et creusée
par la Nature, une gigantesque grotte qui recouvrait le village
Saal. Si l’on n’apercevait qu’une infime partie du hameau, l’émanation
de fumées de cheminée témoignaient de son
activité. Le village, enfoui sous une immense voûte
de pierres, était protégé de la civilisation,
de l’homme et de sa soif de conquête. Les habitants, troglodytes,
avaient choisi ce mode de vie afin de rester au plus près
des éléments naturels et de respecter la façon
de vivre de leurs ancêtres. Ils perpétuaient la
riche tradition Saal. Eux aussi avaient leurs propres lois,
leurs propres règles, leurs propres mœurs. Ils étaient
persuadé que c’était la Nature elle-même
qui leur avait montré cette grotte et leur avait permis
d’en faire leur lieu d’habitation et de vie. Ca n’était
pas les Saals qui avaient imposé leur société.
Non, ils ne considéraient pas cette implantation comme
une violation de l’espace naturel, au contraire de leurs voisins
humains des grandes villes. Ils ne faisaient que se servir et
profiter, munis d’une permission spéciale, des beautés
utiles que leur offrait la Nature, parfois si généreuse
et peu rancunière envers la race même de ceux qui
l’ont tant abîmée. De tout temps, les Saals ont
vécu dans une précarité et une humilité
qu’ils ne reniaient pas et qu’ils voyaient comme un destin de
l’existence, comme un mode de vie, ni plus ni moins agréable
qu’un autre. Cette vie proche de la Nature dénotait également
de leur passé, riche en culture. Les premiers Saals,
débarqués dans la vallée il y a plusieurs
millénaires, ont perduré la légende selon
laquelle les Saals étaient les « élus »
de la Nature et devaient se contenter de ces bienfaits et de
ces présents. Tout comme elle, le peuple Saal avait souffert
de la cruauté des hommes, allant même jusqu’à
renoncer à leur patrie d’origine et à s’exiler
dans cet environnement austère et dangereux. C’est pourquoi
ils se sentaient aussi proche de la Nature et du monde extérieur.
Bien sûr, certains Saals, tels que Sawen par exemple,
avait bénéficié d’une vie plus facile et
plus agréable, bien loin de la sobre existence de ces
« ermites » pleins de sagesse et de philanthropie,
malgré les souffrances endurées. Mais ça
n’était qu’une minorité, quelques privilégiés
parvenus à se frayer un chemin dans la jungle urbaine
des grandes cités, comme Nùmen ou Drassiousi.
Mais la plupart ne profitait que des fragiles conditions de
vie dans les montagnes et les régions reculées
d’Asflhon. Ces Saals ne différaient en rien des autres
hommes, seulement ils accordaient à la Nature une place
plus importante que ceux des villes et elle le leur rendait
bien en retour, leur offrant le gîte et le couvert. Selon
eux, « le respect mutuel entre la Nature et l’homme est
source de bonheur ». Cette philosophie, quoiqu’un peu
désuète et utopique, intéressait grandement
Atrios, lui aussi lié de près au peuple Saal.
Il se demandait pourquoi, alors que le monde nouveau leur offrait
le confort et le luxe d’une vie facile, où tout est réglé
en conséquence, les Saals préféraient une
existence humble et modeste, discrète et sage, contrairement
aux facéties futuristes des citadins des capitales.
Agités à l’idée de voir enfin
le village Saal, but de leur éprouvant trajet, Sorkleen
et Midilhen accoururent lorsque les deux gardes, d’une voix
tonitruante, prièrent les voyageurs de prendre place
dans l’ascenseur. Vite rejoint par Atrios et Ternen, la petite
troupe se trouva bientôt rassemblée dans cette
cage de verre. Le premier garde pressa un bouton et, lentement
dans un bruit de ferraille, l’appareil s’éleva.
Alors que l’aube, dans son éternel réveil
matinal, dardait ses premiers rayons de soleil, l’ascenseur
filait le long du tube de métal, baigné par les
reflets rougeâtres de l’aurore. Une aurore qui marquait
le début des vraies péripéties de Sorkleen,
un enfant pas comme les autres. « L’élu ».
Celui que la Nature avait doté de mystérieux pouvoirs.
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