Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
XIV
Illusions

XIV

 - Entrez mon cher Tennilhas, entrez… 
   La voix, aiguë et sifflante, retentit dans l’immensité de la pièce. Tennilhas ouvrit la grande porte en émail blanc d’une main tremblante et se retrouva face à un singulier individu. 
   Son visage était peu avenant. Un nez mutin surplombait de minces lèvres, ses yeux de charbon, masqués par de petites lunettes rondes, jetaient un regard espiègle autour de lui et, sur son crâne dégarni, seuls quelques cheveux blonds se dressaient encore. Confortablement installé dans son fauteuil de cuir, l’homme scrutait le nouvel arrivant tout en manipulant entre ses doigts gourds un coupe-papier en fer, dont le chrome luisant reflétait sur le mur la lumière environnante. Le bureau où se trouvaient les deux hommes était spacieux et opulent. Des dizaines de cadres renfermant de splendides natures mortes ornaient la tapisserie saumâtre, plusieurs appliques en cristal diffusaient une lumière blanchâtre et douce, une bibliothèque en bois lustré épandait dans l’atmosphère ses senteurs forestières originelles, derrière un simple comptoir en inox, une multitude de  bouteilles d’alcool, si transparentes qu’elles en paraissaient neuves, trônaient sur un bar en acajou, et, derrière le grand bureau d’ébène, recouvert de dossiers tous plus volumineux les uns que les autres, se tenait un gigantesque écran de verre, maintenant éteint, mais dont la petite veilleuse rouge clignotante attestait d’une utilisation récente. Juste à côté, une étagère aux multiples rangées contenait l’incroyable assaut pondéral d’une infinité de cassettes, de documents, de papiers, de livres et d’appareils les plus hétérogènes. Quant à la façade extérieure de la pièce, elle était enveloppée de grandes verrières, translucides et maquillées par l’intense azur du ciel. Seule une d’entre elles était ouverte et déversait dans le bureau un air chaud et bienfaisant. Tennilhas, la peur au ventre devant cet individu qu’il redoutait tant, regardait la fenêtre avec envie. Ah, si seulement il pouvait être un oiseau ! Il s’envolerait par cette échappatoire inopinée, loin des tensions de ce face-à-face. Il prendrait son envol et s’évaderait dans la ville, il admirerait la beauté des immeubles et des monuments, la beauté de l’édifice qu’il vient de quitter. Un gratte-ciel d’un bleu infini, un géant de verre et de béton, aussi haut et imposant qu’une montagne. Un monstre de technologie coulé dans un moule d’esthétisme. Et lui, Tennilhas, chef de la sécurité civile et « protecteur » de Nùmen, plongerait du dernier étage par cette fenêtre ouverte sur le monde, cette issue de secours. 
   Mais, au lieu de ça, il se tenait là, droit et anxieux, la respiration calquée sur celle de son redoutable vis-à-vis. A l’étroit dans son blazer marine, il dissimulait son regard inquiet derrière des lunettes noires et son impressionnante carrure paraissait maintenant ridicule face à l’insoutenable auscultation de son interlocuteur. Ces yeux, si inquisiteurs, si observateurs, le paralysaient. 
 Soudain, brisant le silence ambiant, le mystérieux inconnu prit la parole :
 - Alors, comment se porte la sécurité dans notre belle ville de 
Nùmen ?….   
   Il ajouta : « Mais, ne restez pas debout, prenez un siège, je vous 
en prie… ».
   Tennilhas, se rapprochant lentement de l’homme, s’assit et répondit d’une voix craintive :
 - Voilà bien le problème, Monsieur le Maire. D’après les statistiques, le taux de criminalité urbaine ne cesse de croître. Vols, meurtres, délinquance, agressions, cambriolages, racket… c’est le lot quotidien d’une partie de nos concitoyens. Essentiellement ceux des quartiers déshérités. A mon humble avis, il faut faire quelque chose, réagir pour endiguer cette vague de violence… Pourquoi ne pas mettre en place un plan anti-criminalité ? Ainsi, la population se sentirait plus en sécurité, et cette action rehaussera votre prestige en vue des prochaines élections municipales. Qu’en dites-vous ?.
Ce petit discours avait redonné confiance à Tennilhas. Il se sentait un peu plus sûr de lui-même. Mais ce n’était pas toujours le cas. En effet, le maire Doben appliquait, depuis le début de son mandat, une politique impitoyable, axée sur le refus des pauvres et l’aide aux plus aisés, n’hésitant pas à corrompre jusqu’à ses propres conseillers ou à dissimuler aux yeux de la population des manigances ayant trait à des intérêts personnels (comme ce fut le cas lors de la reprise du projet « Nelhon »). C’était un homme dur et sans merci. Et l’accentuation des différences sociales se faisait énormément ressentir, les plus miséreux désertaient Nùmen ou, parfois même, mourraient. La capitale du Génorquen était devenue en quelques années un bastion de l’autocratie, loin, très loin des valeurs essentielles qui avaient fait sa brillante réputation : la liberté, la justice et l’égalité sociale. Et puis, l’arrivée - très liée au règne implacable de Doben, disait-on dans les couloirs de l’administration - de hordes de Forces Maléfiques, semant le chaos et la terreur parmi la population et étrangement introuvables, renforçaient ce sentiment de crainte dans la ville. Bien sûr, la police municipale et l’armée avaient bien tenté de les réduire à néant, mais sans aucun succès. Un complot visant à renverser le maire Doben s’était même tramé au sein de ses ennemis les plus acharnés, mais, protégé et informé par sa police secrète personnelle des moindres tentatives de trahison, ce dernier déjoua la machination et exécuta sans pitié les félons. Craint et respecté, parfois même envié pour son pouvoir apparemment total et sans limites, peu de personnes osaient contredire ses projets ou ses décisions. En définitive, Doben dirigeait d’une main de fer tous les circuits économiques, sociaux et politiques de la ville. Et il n’hésiterait pas à écraser quiconque se mettrait au travers de son chemin, de son ascension secrète et intime qu’il prévoyait depuis si longtemps. Une escalade brutale à travers la hiérarchie sociale, un bond de fauve dans la jungle urbaine qui le mènerait sans étapes au pouvoir absolu. Le pouvoir d’un dictateur nourri d’une ambition démesurée : celle de conquérir le monde. Par n’importe quels moyens…
   Doben fixa longuement son interlocuteur avant de clamer d’une voix pleine de reproches :
 - Vous savez très bien que j’ai horreur que l’on me donne des conseils !    Après tout, je suis le maire et, jusqu’à nouvel ordre, le maître de cette ville ! Je n’ai que faire de votre avis ! Il ne me semble avoir jamais entendu les habitants se plaindre… Alors, gardez votre plan anti-criminalité pour 
vous !… Et puis, de toute façon, ce ne sont que des statistiques ! Allons, laissons là cette affaire. Vous pouvez disposer !
   Visiblement touché par une telle réprimande, Tennilhas se tut pourtant. Il avait l’habitude de ces confrontations tendues, et puis il n’était qu’un conseiller parmi tant d’autres… Mais, en dévisageant son patron, une question occultait sans arrêt son esprit : Pourquoi les citoyens devraient-ils continuer à vivre dans la terreur ? Même si le maire ne voulait pas en entendre parler, c’était ça la réalité, bon sang !. Cette fois, la coupe était pleine, il ne pouvait plus se taire. Se taire pour oublier, pour ignorer les malheurs de ce qui souffrent, là-bas. Juste en-dessous. Si près, si loin. 
   Oubliant ses scrupules et osant le tout pour le tout, il rétorqua soudain :
 - Mais Monsieur, ouvrez les yeux ! Même si vous manipulez les habitants, que vous leur bourrez le crâne de mensonges, d’illusions et de tromperies, ils ont néanmoins conscience, eux, de la dure réalité. Malgré leur conditionnement moral, ils ne pourront jamais oublier leurs souffrances physiques dues aux diverses agressions. Et je pense, par conséquent, qu’il pourrait bien y avoir quelques surprises lors des prochaines élections … Alors, si vous ne voulez pas quitter prématurément votre poste, réagissez !
Tennilhas avait parlé avec une telle assurance et une telle franchise que Doben en resta stupéfait. Pour une fois, il avait osé crier haut et fort ce qu’il pensait vraiment, il avait brisé la loi du silence, il avait contredit les affirmations pourtant sans équivoques de l’intouchable tyran, il avait franchit les limites pour le bien de la communauté. Il avait surtout soulagé son cœur et sa conscience, salis par des années de mutisme forcé, de cachotteries gouvernementales, de complots administratifs. Mais, en contrepartie, il s’attendait à une violente réaction de la part de son vis-à-vis, outré par cette critique inattendue. Depuis le commencement de son règne, personne ne lui avait parlé d’une manière si désobligeante, nul ne l’avait blâmé, nul ne lui avait manqué de respect. Pour lui, c’était inconcevable. Doben, le fauteuil tourné, avait brusquement fait volte-face à l’écoute de cette violente riposte. Le regard noir, il ouvrit la bouche comme pour punir l’insolence de son adjoint, mais se ravisa brutalement. Tennilhas, qui s’attendait au pire, fut surpris du brusque revirement de comportement du maire. Lui qui d’habitude ne supportait pas qu’on le désapprouve, pour une fois, il resta silencieux, acceptant le reproche. Au bout d’un moment, il déclara simplement :
 - Merci mon cher ! Merci de m’avoir fait prendre conscience de la vérité. De plus, vous avez raison, je vais agir ! Face à cette recrudescence de la violence, nous devons tout tenter pour rétablir l’ordre social ! C’est très bien… 
   Cette répartie laissa Tennilhas totalement estomaqué. Il n’en revenait pas. Non seulement Doben l’avait écouté et allait appliquer ses conseils, ce qui n’arrivait jamais, mais, en plus, il agirait pour le bien-être de la population, ce dont il se moquait éperdument à l’ordinaire. Jamais il ne s’était soucié des malheurs de la société auparavant. Ce changement si brut éveilla immédiatement les soupçons de Tennilhas : « Hum… Il doit avoir une idée derrière la tête ! C’est vraiment trop bizarre… Mais, dans le fond, s’il change, pourquoi pas ? Bah, faisons-lui confiance pour une fois ! », se dit-il intérieurement.
 - Mais que comptez-vous faire pour arrêter la violence ?, demanda Tennilhas.
   Doben sembla hésiter un instant, puis répondit :
 - J’avais pensé à faire appel aux deux « Justiciers » ! Du moins, en ce qui concerne l’élimination des Forces Occultes, le reste c’est nous qui nous en chargerons. Comment se nomment-ils déjà ?
 - Ah oui ! Sorkleen et Ternen !
 - C’est cela ! Mais, à propos, où sont-ils en ce moment ? J’aurais pensé qu’avec la forte présence de Forces Maléfiques, ils se montreraient et nous aideraient à nous en débarrasser. Mais je vois que ce n’est pas le cas…
 - J’avoue aussi que je suis un peu déçu, monsieur. A l’heure actuelle, personne ne sait où ils se trouvent.
 - Eh bien, voilà votre prochaine mission, mon cher, s’écria le maire. Prenez autant d’hommes et de matériel que vous voulez et trouvez-moi ces deux « héros ». Ils nous seront précieux, car eux seuls peuvent nous aider ! Il me les faut absolument ! Allez, vous avez une semaine ! 
   Tennilhas, heureux d’obtenir enfin un « rôle », rétorqua :
 - Vous êtes sûr que c’est la meilleure solution, monsieur ? Je veux dire par là que les deux justiciers pourraient nous faire faux bond, j’ai oui-dire qu’ils n’aimaient pas trop travailler pour quelqu’un. Surtout pour ceux qui contrôlent Nùmen. N’oubliez pas que l’enfant a eu une enfance difficile ici, et je gage qu’il sera ardu de le convaincre de nous aider ! Et, de plus, ils se cachent et ça ne sera pas chose aisée de les déloger ; j’aurais vraiment besoin de beaucoup de temps et d’hommes car ils résisteront, c’est certain. Enfin, c’est comme vous voulez…
   Une fois encore, Tennilhas avait parlé avec honnêteté et spontanéité, mais, une fois encore, le maire Doben ne répliqua pas violemment et accepta le point de vue de son interlocuteur :
 - Je vous donne carte blanche, ne vous inquiétez pas. Je suis absolument persuadé de l’efficacité de mon plan. Je leur ferai une proposition qu’ils ne pourront refuser. Et puis, Ternen a travaillé pour moi dans le temps. Non, croyez-moi Tennilhas, d’ici quelques jours, nous aurons deux des meilleurs combattants à notre service, et Nùmen sera enfin délivrée de ces Forces du Mal. Après tout, ils en sont les spécialistes, non ? Si d’ici une semaine, vous n’êtes pas parvenu à mettre la main dessus, nous aviserons. En attendant, mettez-vous à leur recherche sans plus tarder ! Je compte sur vous, Tennilhas !
 - Très bien, monsieur !. Il avait répondu d’une voix calme et posée, sentant bien qu’un inhabituel mais agréable climat de confiance s’était établi entre les deux hommes au fil de la discussion.
   Soulagé et confiant, Tennilhas quitta la pièce.
   Resté seul, Doben croisa les bras et fixa attentivement le ciel au-dehors. Il demeura ainsi, immobile, durant plusieurs minutes, observant les ébattements amoureux d’un couple de moineaux, laissant une brise estivale fouetter son visage. 
   Tout à coup, las du spectacle si idyllique de la nature, il ferma violemment la fenêtre et retourna s’enfoncer dans son fauteuil tout en s’écriant : 
« Hahaha ! Quel niais, ce Tennilhas ! Hahaha !! ». 
 Et, sur son visage âpre et sévère, durci par son insensibilité traditionnelle, une lueur rougeâtre se refléta dans ses yeux. Il sourit. 
 Un plan ingénieux et machiavélique avait germé dans son esprit. Et Sorkleen en serait, indépendamment de sa volonté, l’un des principaux rouages. 

   A l’origine du projet « Nelhon », le maire Doben, désireux d’un contrôle total de tout Asflhon, était au courant des moindres mouvements de ses 
« créatures ». Il savait pertinemment qui étaient Sorkleen et Ternen, il savait que ce dernier, écœuré des techniques de travail en laboratoire, avait fui sa place et ses responsabilités dans le projet « Nelhon », et, malgré le fait que Ternen possédait beaucoup d’informations sur son fonctionnement, le maire l’avait laissé partir, tout en sachant qu’il pourrait lui être utile dans l’avenir ; il savait aussi que le garçon s’était échappé du laboratoire, et il n’avait rien fait pour l’en empêcher. Au contraire, il avait même ordonné de ne pas lancer de recherches pour retrouver le fuyard, et, effectivement, Sorkleen n’avait éprouvé aucunes difficultés à rejoindre Nùmen, à nul moment il ne fut inquiété par les forces de police. D’ailleurs, cela l’avait surpris. Après tout, on ne laisse pas s’échapper l’un des premiers êtres créés en laboratoire aussi facilement ! Mais, une fois encore, Doben s’était servi de son pouvoir d’action sans limites pour son propre intérêt. 
Cet homme, ambitieux à l’extrême, s’était juré de devenir le maître incontesté d’Asflhon, et pour y parvenir, il avait usé des stratagèmes les plus horribles. Dès le début de son élection, il avait repris le cours du projet 
« Nelhon », puis l’avait « amélioré » par la suite. En effet, si, à l’origine, le projet « Nelhon » ne consistait qu’en la création d’un être parfait, capable de devenir le « justicier » et le défenseur de la ville de Nùmen, le maire, aidé en parallèle par les plus éminents biologistes, avait décidé de composer une armée maléfique, rassemblant toutes les Forces du Mal avoisinantes, autant celles créées à Nùmen même, que celles récupérées aux alentours. Peu de gens, comme Ternen, étaient informées de ce nouveau dessein, excepté l’entourage personnel de Doben. Disséminés aux quatre coins de la ville, enterrés sous plusieurs tonnes de béton et protégés par un service spécial aux ordres du maire, des dizaines de laboratoires, bâtis à sa demande, pareils à des usines à la chaîne, travaillaient sans relâche à l’élaboration de créatures maléfiques, de démons ou de terrifiantes chimères. Ces êtres diaboliques n’étaient en fait que les armes du pouvoir de Doben et ses principaux instruments de guerre, asservis et conditionnés dans le seul but d’amener le maire à la tête d’un univers tout entier. La force, seule, couronnerait de succès les présomptueux desseins de Doben. Les créatures, cachées un peu partout dans la ville, commençaient à semer la terreur et n’attendaient plus que l’ordre du maire pour passer à l’offensive générale et, ainsi, prendre le contrôle de Nùmen.
   Le maire Doben, voulant faire bonne figure devant ses conseillers et passer pour un bienfaiteur aux yeux de la population, faisait mine de tout mettre en œuvre pour résoudre les divers problèmes municipaux, mais, en définitive, il profitait de la crédulité et de la naïveté de son entourage pour échafauder son plan.
   Un plan perfide et sournois, tout à l’image de son concepteur.

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