XIII
Cela faisait à peine un jour que Sorkleen
et ses compagnons étaient arrivés au château
de Sawen et cela avait paru une éternité pour
l’enfant. Bien sûr, la demeure était accueillante,
bien sûr les invités étaient tous sympathiques
; mais il y avait quelque chose d’autre, quelque chose d’indescriptible
et de néfaste, mais que seul le garçon pouvait
ressentir. C’était sans doute même cela qui avait
déclenché son malaise de la veille. Et plus
Sorkleen réfléchissait, plus il se sentait persuadé
que l’arrivée subite d’Iskahel avait pu être
un des motifs de la mésaventure d’hier. Mais pourquoi
Iskahel ? Pourquoi cet homme, d’apparence banale, anodine,
simple ? Et dans quel but ? Iskahel cachait-il un terrible
secret, connu de lui seul ? L’enfant en était intimement
convaincu. Et si ce mystère s’avérait nuisible
par la suite, le garçon se jurait de le percer et d’anéantir
toutes conséquences préjudiciables qui pouvaient
en découler. Une fois encore, il jouerait son rôle
de messie, il serait le justicier. Ce à quoi on l’avait
prédestiné. Le malaise intérieur de Sorkleen
ne s’était donc pas encore totalement dissipé.
Il devait lutter, il devait combattre contre ces forces invisibles,
mais si destructrices. Et cela lui remémorait son enfance
difficile avec le professeur Satgen, un homme sévère
et autoritaire. Un homme pourtant d’apparence banale, simple
et anodine…
Ternen se dirigeait d’un pas ferme vers la chambre
de Sorkleen. Il allait devoir lui annoncer, qu’en définitive,
ils ne retourneraient pas à Nùmen, mais qu’ils
s’embarqueraient plutôt pour un grand voyage très
loin d’ici, aux confins d’Asfhlon ; un passionnant périple,
jalonné d’inconnu et de dangers. Cela sera sans nul doute
très difficile à accepter pour l’enfant, mais
il devra s’y plier. Enfin arrivé au seuil de la porte
de la chambre, Ternen frappa trois petits coups. Le jeune adolescent
répondit :
- Oui, entrez !
Ternen poussa la porte. L’enfant était affairé
à la préparation de ses bagages, deux valises
grandes ouvertes gisaient, bouche bée, affalées
sur le lit.
- Je ne te dérange pas ?
- Non, non, pas le moins du monde.
L’homme secoua la tête et prit un air grave :
- Sorkleen, j’ai quelque chose à t’avouer.
- Quoi donc ? demanda le garçon, intrigué
par l’attitude équivoque de son aîné.
- Eh bien, en fait, nous ne partirons pas pour Nùmen
aujourd’hui. Je suis vraiment désolé, mais tu
peux arrêter là tes préparatifs.
- Quoi ? Comment ça, nous ne partons pas ! Mais,
il n’y a pas dix minutes, tu m’avais affirmé que nous
retournerions à Nùmen sans tarder ! Tu me l’avais
promis ! Regarde, j’avais même commencé à
préparer mes affaires ! Qu’est-ce qui se passe ? s’écria
Sorkleen, estomaqué.
- Nous ne partons pas, c’est tout ! Je ne peux t’en dire
plus pour le moment.
L’enfant n’en revenait pas.
- Mais…
- Allons, viens, interrompit Ternen. Il y a quelqu’un
que je voudrais te présenter. Suis-moi !
Ternen était réellement navré
d’avoir annoncer cela si brutalement à son ami, qui se
réjouissait de quitter ce lieu, empreint de tant de mauvais
souvenirs. Mais il le fallait, car la mystérieuse conversation
qu’il avait eue tout à l’heure pouvait changer la face
du monde. Sorkleen, la mort dans l’âme, se résigna
et emboîta le pas à Ternen. Ils retournèrent
dans la salle à manger, puis pénétrèrent
dans une petite pièce contiguë, que l’enfant n’avait
encore jamais vu, ni même remarqué d’ailleurs.
Toujours escorté par son compagnon, Sorkleen déboucha
dans une salle étroite et sombre, aux murs clairsemés
de tapisserie verdâtre, l’absence de fenêtre plongeait
le lieu dans une obscurité étouffante, presque
identique à celle que le garçon avait aperçue
dans ses cauchemars d’hier. Le mobilier se constituait d’une
simple table, cerclée de trois chaises bancales et en
osier mité. Etonnement, cette pièce semblait être
le seul endroit du château à baigner dans une dépravante
rusticité. Et Sorkleen, habitué à vivre
dans un confort très agréable depuis son arrivée,
ressentit une certaine appréhension à la vue de
ce lieu, si différent, si farouche, si sauvage. Son cœur
se mit soudain à battre la chamade et ses mains se couvrirent
de sueur ; en un instant, l’adolescent crut revivre l’enfer
de la veille. Mais, heureusement, son léger malaise s’estompa
rapidement.
- Viens Sorkleen ! Approche-toi ! dit Ternen en prenant
le garçon par le bras.
Mais celui-ci, réticent, hésitait.
- Euh… oui, oui… j’arrive.
Ternen saisit subitement son ami par les épaules
et déclara :
- Sorkleen, je te présente mon ami et conseiller,
Atrios.
Aussitôt une imposante silhouette se détacha
de l’obscurité environnante et arriva à hauteur
de l’enfant.
- Bonjour Sorkleen, je suis Atrios. J’espère que
tu vas mieux depuis la veille ?
Intimidé par l’impressionnante carrure de son interlocuteur,
il répondit d’une voix hasardeuse :
- Euh… oui, ça va. Mais qui êtes-vous, je
ne me souviens pas avoir remarqué votre présence
hier ?. Le garçon avait soudainement retrouvé
un peu d’assurance, car le visage émacié de l’homme
paraissait amical. Des yeux d’un bleu métallique perçant
et profond contrastaient avec les longs cheveux gris et soyeux
qui encadrait son faciès. On pouvait difficilement lui
donner un âge, car si ses cheveux le vieillissaient quelque
peu, l’individu bénéficiait d’une belle prestance.
Il se tenait droit et immobile, un peu comme Ternen. C’était
aussi peut-être pour cela que les deux hommes semblaient
amis. Atrios reprit :
- Et pourtant, j’étais bien là lors de la
soirée. D’ailleurs, je ne t’ai pas, pour ainsi dire,
quitté des yeux durant toute la réception. Il
faut dire que j’étais autant fasciné par ton adresse
dans le domaine de la danse que dans celui de la galanterie,
un vrai gentleman, bravo !. Atrios avait prononcé cette
phrase pour détendre l’atmosphère et amadouer
l’enfant.
Le garçon, gêné, ne dit mot.
- Alors bien sûr, comme tout le monde, j’étais
très inquiet pendant ton malaise, même si je ne
le montrais pas, poursuivit Atrios, tout en jetant un regard
complice à Ternen. Et comme tout le monde, je me suis
ensuite posé la question : Mais pourquoi ? Quelles sont
les raisons de ce vertige inopiné ? Alors, je décidai,
de connivence avec Ternen, de… comment dire ? Eh bien, oui !…
De t’espionner !…
- M’espionner ! Comment ça ? Et dans quel but ?
Vous n’avez pas le droit, clama Sorkleen, qu’animait un léger
sentiment de révolte.
- Oui, oui, je sais que je n’avais pas le droit, et j’en
suis désolé, mais il le fallait. Il fallait que
j’écoute ce que tu allais confesser à Ternen,
ton témoignage m’était précieux et primordial.
J’entreprit donc de me dissimuler derrière la grande
colonne de la salle à manger et d’écouter. D’écouter
pour comprendre, pour analyser, pour expliquer même. Car
je peux expliquer - enfin indirectement, corrigea-t-il, – tes
malaises et tes horribles visions. J’ai ce pouvoir.
- C’est vrai ? Vous pouvez ? Alors, expliquez-moi ! Je
veux savoir, j’ai besoin de savoir ! s’écria l’adolescent,
oubliant désormais toute animosité.
- Calme-toi, Sorkleen. Comme je te l’ai dit, je ne peux
expliquer ces phénomènes qu’indirectement. Pour
tout savoir, tu as besoin de l’aide de personnes très
compétentes, et il se trouve que je connais ces personnes.
- Alors, présentez-les-moi, coupa le garçon,
j’ai tant de choses à leur raconter.
Atrios soupira longuement :
- Ah, la jeunesse ! Toujours si insouciante !. Il ajouta
: « Mais si tu veux rencontrer ces gens, il te faudra
parcourir un long voyage, pénible et fatiguant. C’est
pourquoi tu comprends, j’espère, que vous ne pouvez retourner
à Nùmen, du moins pas pour l’instant ».
- C’est évident ! Voilà donc le motif des
petites cachotteries de Ternen. Je comprends tout.
Ce dernier se gratta la tête, dubitatif.
- Mais, pourquoi faites-vous tout cela pour moi ? Dans
quel but voulez-vous m’aider ? questionna Sorkleen, dont la
méfiance naturelle avait refait surface.
- Parce que, comme Ternen, je suis persuadé que
tu es « l’élu » ! Après avoir entendu
la description de tes divers flashes, le doute n’était
plus permis dans mon esprit. Tu es « l’élu »
! Et, comme tu t’en doutes, tout le monde a foi en toi.
Encore ! Il semblait à Sorkleen que ces
dernières paroles ne lui étaient pas inconnues.
Ternen avait dit la même chose lors de leur première
rencontre à Nùmen. N’y avait-il donc que lui qui
pouvait sauver Asfhlon des Forces du Mal ? Et, d’abord, pourquoi
lui ? Parce qu’il était spécial, différent
des autres, parce qu’il faisait partie des premiers êtres
créés artificiellement. Tout simplement, parce
qu’il prévoyait l’avenir. Et le monde futur semblait
perdu, écrasé par les atroces cauchemars de l’enfant,
anéanti par ces effrayantes chimères. Les destins
de civilisations entières ne paraissaient reposer aujourd’hui
que sur le dos d’un jeune adolescent. D’un enfant. Un enfant
qui ne désirait qu’une chose : vivre une existence normale.
Jouer, aimer et partager des moments privilégiés
avec ses proches. Mais y parviendrait-il un jour ? Le sort en
était jeté…
Tapis dans la demi-obscurité de la pièce,
les trois compagnons continuaient à discuter, et Sorkleen
dénonçait son « rôle »
de messie avec véhémence :
- J’en ai assez que l’on me prenne pour ce que je ne suis
probablement pas. Et puis, c’est quoi exactement « l’élu
» ? Après tout, si c’est moi, autant savoir à
quoi je sers, déclara l’enfant avec ironie.
Les deux hommes se regardèrent avec étonnement,
puis partirent d’un grand fou rire.
- Quoi ? Qu’y a-t-il de si drôle ? Pourquoi riez-vous
?
Mais, bientôt, le garçon se mit à
rire à son tour et la petite salle, d’habitude si maussade,
fut brutalement emplie d’une gaieté communicative. L’ambiance
était conviviale et détendue. Atrios, essuyant
ses yeux,
répliqua :
- « L’élu ? ». Eh bien, c’est une personne,
ou plus précisément un héros, annoncé
et prédit par les plus grandes sommités du monde
de la voyance. Un sauveur attendu depuis des siècles,
pour rétablir l’ordre, la justice et l’égalité
dans le Génorquen. On trouva sa trace pour la première
fois dans un recueil de textes anonymes datant de près
de quarante siècles et dans lesquels cet « élu
», ce messie était mentionné. Atrios se
frotta le menton et réfléchit longuement. «
Attends, je crois me rappeler certains passages où il
est question de « l’élu », cela disait :
Et quand viendra l’enfant du futur,
Un enfant bercé par la Nature,
Un enfant d’asphalte et de mer,
Vaillant, courageux et fier,
Le Mal désertera notre contrée,
Hardiment par l’élu chassé.
- Mais ça n’est qu’une légende ! Cet «
élu » n’existe pas ! Et ce n’est pas parce que
je possède moi aussi des dons naturels ou que la ressemblance
décrite est frappante que je suis forcément ce
messie ! Qu’on me laisse tranquille avec ça ! cria Sorkleen,
à bout de nerfs et fatigué par la longue discussion.
Une fois encore, on le jugeait sans réellement
le connaître, sans l’apprécier. Quelquefois, il
se surprenait à rêver d’être un autre, il
rêvait qu’il quittait son corps et se réfugiait
dans l’anonymat d’un inconnu, loin de toute cette liberté
volée. Mais, bien vite, comme aujourd’hui, « on
» le faisait brusquement revenir à la dure réalité.
Il se sentait prisonnier, piégé par son propre
destin, sa propre nature. Quelle ironie !
Atrios renchérit :
- Allons, allons calme-toi ! Tu pourrais très bien
être ce messie ; pour ma part, sache que j’en suis persuadé.
Comme l’enfant recommençait à maugréer,
Atrios rajouta immédiatement :
- Je crois qu’il vaut mieux que tu ailles te reposer un
peu. Tu devras être fin prêt pour le grand voyage,
toi qui recherches si ardemment les significations cachées
de tes dons et de tes visions. Nous partirons dans deux heures.
- Nous ? rétorqua Sorkleen.
Ternen, qui n’avait pas dit un mot jusqu’alors, intervint
:
- Oui, Atrios vient avec nous. Il nous sera d’un grand
secours en cas de danger. Ses connaissances sont complètes
et utiles.
- Très bien. Et où allons-nous exactement
?
- Nous partons pour les falaises d’Asthinorth, là-bas
se trouve un village troglodyte abritant des vieux sages Saals,
au savoir sans limites. Ils t’aideront à trouver ce que
tu recherches avec tant d’ardeur et pourront te dire si oui
ou non, tu es bien « l’élu ». Mais, l’expédition
est fatigante et tu as besoin de toutes tes forces. Alors, finis
de préparer tes bagages et reposes-toi si tu en éprouves
le besoin.
- D’accord, mais ça ira ! A tout à l’heure
!… Et merci !
- A plus tard, répondirent en chœur les deux amis.
Dès les deux heures écoulées,
Atrios, Ternen, Midilhen et Sorkleen, enfin parés pour
ce qui allait être le premier grand voyage du garçon,
firent leurs adieux à Sawen et à Mitilda, tout
en les remerciant chaleureusement de leur accueil hospitalier.
C’était un moment empli d’intense émotion ; Mitilda,
toujours très sensible, sentait les larmes lui monter
aux yeux, tandis que Sawen souhaitait à ses amis «
les meilleurs vœux de réussite possible ». Tous
les invités, ou presque, étaient au courant du
but de l’expédition et chacun y allait de son petit mot
d’encouragement. Bernen et Naarlen saluèrent affectueusement
leur frère, Sahen félicita Sorkleen pour sa ténacité
et sa bravoure, et Navhira enlaça tendrement sa nièce,
protestant même auprès de Ternen sur le fait de
l’embarquer dans cette folle aventure. Mais celui-ci fit la
sourde oreille. Il savait très bien que la présence
de Midilhen à ses côtés galvaniserait Sorkleen,
si désireux de pouvoir enfin montrer ses capacités
très prometteuses. Et puis Midilhen, informée
de l’effroyable teneur des visions du garçon, dans lesquelles
elle aussi était présente, voulait savoir de quoi
il en retournait, ce que tout cela, tous ces flashes, signifiaient.
Malgré l’effervescence de l’instant, les adieux furent
rapides car Atrios ne voulaient pas s’attarder plus. La nuit
commençait à poindre à l’horizon et le
temps fraîchissait. Il fallait se dépêcher.
Sawen avait mis un chauffeur à la disposition des voyageurs,
et plusieurs domestiques s’occupaient d’empiler, tant bien que
mal, les bagages dans le profond coffre de la voiture. Cette
même voiture qui les déposera à l’aérodrome
de Laes, d’où ils prendront le jet privé alloué
par Sawen jusqu’à Alvhio, et, de là, ils se rendront
par leurs propres moyens jusqu’au village. C’était donc
l’heure, l’heure d’un nouveau départ. Pour Sorkleen,
il semblait que cette journée avait duré des siècles
et qu’elle finissait comme elle avait commencé : par
un renouveau, un changement. Tout à l’heure, il s’était
levé, l’esprit encore habité par les tourments
de la veille et maintenant, à la suite d’une après-midi
riche en rebondissements et en informations diverses, il se
préparait au grand voyage, à ce qu’il appelait
lui-même « le dénouement de ses rêves
». Il frémit de bonheur. Cette fois-ci, il allait
enfin pouvoir montrer ce dont il était capable. Même
si, vraisemblablement, peu de réels dangers guetteraient
les quatre amis sur le chemin d’Asthinorth, Sorkleen devra faire
preuve de sagacité face aux sages Saals, qu’Atrios qualifiait
de redoutables à plus d’un titre. Ce serait alors non
pas ses compétences physiques qui entreraient en jeu,
mais plutôt ses capacités intellectuelles. Mais
Sorkleen n’appréhendait pas le rendez-vous chez les Saals,
il restait maître de lui-même, de ses émotions
et de ses sentiments. Du moins, en apparence. Mais une fois
là-bas ?…
Sans écouter davantage les ultimes et éternelles
recommandations de Mitilda, d’un naturel très inquiet,
les quatre amis s’engouffrèrent rapidement dans la grosse
voiture. Atrios se tenait à l’avant, en signe d’autorité.
Après tout, c’était lui qui « organisait
» ce voyage, il s’était promis de conduire Sorkleen
et les siens au village des sages Saals, afin de trouver les
significations des visions de l’adolescent. Cependant, Atrios
cherchait peut-être lui aussi une réponse personnelle,
et il mettrait sûrement à profit le séjour
au village troglodyte pour approfondir ses connaissances intimes,
déjà très exhaustives. Mais, le branlement
soudain du moteur le tira de son imagination. Enfin, ils partaient.
Midilhen se retourna et eut juste le temps d’apercevoir Sawen
et Mitilda agitant leurs bras en guise d’au revoir. Même
si elle était habituée à ce genre d’aventure,
elle aussi demeurait toujours émue au moment de la séparation..
Et puis, Sorkleen l’accompagnait, et en cas de besoin, elle
ne devra pas le décevoir. Curieusement, depuis le malaise
d’hier, elle avait peur pour lui. Peur que tout recommence,
peur que l’horreur les rattrapent à nouveau. C’était
la même peur qui rongeait l’esprit de Ternen. Comme à
son habitude, il restait dans son coin, la main sous le menton
et ne laissait rien transparaître. En réalité,
il craignait pour son élève. Depuis le début.
Il n’avait jamais osé lui dire mais l’entraînement
intensif suivi sous ses ordres ne servirait peut-être
à rien. Un jour ou l’autre, les Forces du Mal reviendront
et elles gagneront. Quoi que fasse Sorkleen. Il n’était
tout simplement pas à la hauteur. Ternen luttait constamment
contre sa propre pensée et laissait l’enfant baigner
dans cette illusion, cette espérance qu’un jour peut-être,
celui qu’il considérait néanmoins comme
« l’élu » chasserait les démons et
autres créatures diaboliques. Malheureusement, la description
des flashes de ce dernier rendait Ternen plus que pessimiste.
Il n’attendait plus rien de cet Univers glacé et prisonnier,
retenu par d’innombrables liens maléfiques qui saignaient
ses poignets et lacéraient ses chevilles. Le monde s’offrait
en pâture au Mal ; bien sûr il résistait,
mais pour combien de temps ? Même torturé, il ne
dira mot. Jusqu’au jour où sa propre implosion décimera
définitivement tout espoir, et ce monde, si vivant, si
humain, sombrera dans un abîme béant, d’où
jamais il ne ressortira. Mais ce n’était pas ce que voulait
Ternen !
« Nous devons lutter ! », se dit-il intérieurement.
Pris dans un inexplicable tourbillon de vengeance et de hargne,
il ferma les yeux et, tout au fond de ce gouffre, sombre et
froid comme la mort, il lui semblait distinguer une petite lueur.
Une lumière frêle et pâle, un feu que l’on
devrait continuellement attiser, car ses braises rougeâtres
semblaient entretenir l’espérance de tout un peuple.
C’était plus qu’une lueur d’espoir, c’était un
symbole auquel on devait se rattacher. Un sauveur. Sorkleen,
peut-être ? Non, il ne le voyait pas, il ne le sentait
pas. Mais qui, alors ? Qu’était-ce ? Ternen ne parvenait
toujours pas à le définir. Il s’approcha, comme
on s’enfonce au plus profond de ses rêves, et vit le visage
d’un nouveau-né, souriant à la vie, au monde.
Alors, c’était « ça » le messie tant
attendu ? Cela paraissait inconcevable à Ternen, mais
à la vue de ce nourrisson, pur et innocent, il ne put
s’empêcher de pleurer. De pleurer de joie. Enfin !…
- Eh Ternen ! Ca ne va pas ?
C’était Sorkleen qui tapotait l’épaule de
son ami. Très pâle, celui-ci répondit :
- Oui, oui… Tout va bien. C’est juste un peu de fatigue.
- C’est vrai que tu n’as pas encore dormi. Papa, tu es
incorrigible !, s’écria Midilhen. Repose-toi jusqu’à
ce que l’on arrive à Laes, ou bien tu finiras par t’épuiser.
Allez !…
Exténué par sa longue veille de la
nuit précédente, durant laquelle il avait pris
la liberté de contacter Atrios et d’échafauder
le rendez-vous du lendemain avec Sorkleen, Ternen n’opposa pas
de résistance et laissa le sommeil le gagner. Très
rapidement, les paupières bien closes, il s’endormit,
heureux et rassuré.
Après un bref trajet, la voiture atteignit
l’aérodrome de Laes sans encombres. Les quatre amis descendirent,
bagages à la main ; ils n’avaient pas emmené énormément
d’affaires, car le voyage et la visite chez les Saals ne dureraient
probablement que deux ou trois jours. Et puis, ils ne voulaient
pas se charger inutilement. Ils pénétrèrent
dans le hall principal où se massait une foule compacte
et hétérogène. Il était vrai qu’avec
l’été, les voyages se multipliaient et beaucoup
d’aéroports et de gares de la région étaient
bondés. Atrios, qui passait réellement pour l’instigateur
de cette aventure, posa son sac à l’abri des regards
étrangers et se dirigea vers la caisse des réservations,
tout en criant à ses amis :
- Restez là ! Je dois encore m’occuper de quelques
détails ! Ca ne sera pas long, mais si vous désirez
aller faire un tour…
Ternen répliqua :
-Non, non ! Nous allons t’attendre ! N’est-ce pas les
enfants ?
Comme il n’obtint pas de réponse, il se
retourna et vit Sorkleen et Midilhen, main dans la main, qui
se dirigeaient vers la sortie. Surpris mais heureux, il sourit.
Les deux enfants avaient besoin de se retrouver
ensemble tous les deux, comme pour mieux exorciser les mésaventures
de la veille, comme pour mieux harmoniser leur relation. Ils
déambulèrent ainsi pendant dix minutes, longeant
un grand parc, recouvert d’une crinière verte flamboyante,
s’arrêtant un moment pour observer un couple de cygnes
qui s’ébattaient majestueusement sur l’eau cristalline
d’un étang. Ils ne se parlaient pas, mais leurs regards
complices et amoureux suffisaient à se faire comprendre.
Quoiqu’il puisse arriver, les deux jeunes adolescents paraissaient
intouchables, inséparables, rien au monde n’aurait pu
venir troubler leur amour, si fort et si passionné. Même
pas les problèmes de Sorkleen, même pas les angoisses
de Midilhen, même pas ce voyage qui s’annonçait
plus que périlleux. Rien. La perfection semblait exister
dans cette relation. Et, alors qu’ils se reposaient sur un banc,
entourés de frais ramages et bercés par le clapotis
de l’eau, Sorkleen s’avança vers son amie et déposa
sur ses lèvres mouillées un long baiser d’amour,
qui paraissait effacer à lui seul toute la rancœur du
monde. Midilhen, d’habitude si farouche, ne résista pas
car, curieusement, elle entendit une petite voix résonner
dans sa tête. Une petite voix qui lui disait de bien profiter
de cet instant tellement empreint de bonheur mutuel qu’il ne
serait que passager et que, comme dans toutes les histoires
d’amour, la discorde succèderait à l’entente.
Mais Midilhen était persuadé que cet amour durerait
même au-delà de la mort et qu’en aucun cas, cette
union ne s’altérerait. Pour une fois, elle avait décidé
de vivre au jour le jour. Car elle se répétait
que, bien souvent, la vie était comme un livre : on rit
à la première page et on pleure à la dernière…
Brusquement hélés par Ternen, qui
commençait à s’impatienter, Sorkleen et Midilhen,
un peu confus, quittèrent leur communion si bienfaisante
et retournèrent en courant à l’aérodrome.
- Eh bien, où étiez-vous passés ?
Voilà un quart d’heure qu’on vous attend avec Atrios
! Et si vous ne vous dépêchez pas plus, l’avion,
lui, n’attendra pas ! Alors, prenez vos bagages et allons-y
!
- Euh… Nous sommes vraiment désolés, papa,
répondit Midilhen, à bout de souffle, mais nous
n’avions pas entendu vos appels et nous étions…
- Je ne veux pas savoir ce que vous faisiez ni où
vous étiez, la prochaine fois, tâchez d’être
plus attentif, c’est tout !, coupa Ternen, contrit. Il savait
très bien qu’il n’y avait aucun risque à ce qu’ils
ratent l’avion, car Atrios, grâce à l’aide de Sawen,
avait pu réserver le jet privé de ce dernier,
mais, son inquiétude pour Sorkleen croissait vertigineusement
depuis ses étranges rêves tout à l’heure
dans la voiture, et il ne désirait pas arriver trop tard
à Alvhio. Après avoir emprunté un petit
tunnel dérobé, ils débouchèrent
sur le tarmac de la piste d’envol. Un vent frais balayait les
nuages, dévoilant un horizon teinté d’orange et
de noir. La nuit approchait. Et elle serait sûrement totale
lorsqu’ils arriveraient à Alvhio. C’était une
raison supplémentaire pour se hâter. En découvrant
l’immense appareil, chromé et brillant sous les reflets
de la lune naissante, Sorkleen s’émerveilla. Il n’avait
jamais encore vu d’avion, mais celui-ci était sans doute
le plus grand et le plus luxueux de tous. S’adressant à
Atrios, il demanda :
- C’est vraiment cet engin que nous prenons pour allez
à Alvhio ?
- Oui, mon garçon. Et quand tu reviendras, tu pourras
remercier Sawen…
- Pourquoi donc ?
- Eh bien, parce qu’il lui appartient ! Tu ne le savais
pas ?
- Non !. Sorkleen poussa un long soupir. Décidément
ce Sawen était un homme puissant, mais aussi toujours
prêt à rendre service. Comme Ternen, son fils adoptif.
Les quatre compagnons embarquèrent donc
dans la carlingue lustrée et prirent place sur les grands
sièges de velours mauve. L’intérieur de l’appareil
était aussi fastueux que l’extérieur. S’il n’y
avait qu’une trentaine de places, elles possédaient toutes
une petite table, ornée de dessins argentés, dans
laquelle s’incrustait une télévision, un téléphone
et un large plateau destiné aux divers repas. Certains
fauteuils étaient même équipés d’une
mini-chaîne stéréo, avec les commandes sur
l’accoudoir et les haut-parleurs emboîtés sur chaque
côté de l’appui-tête. Les hublots, larges
et transparents, offraient la vision d’un panorama considérable.
L’immense allée centrale entre les deux rangées
de sièges, tapissée et moquetté d’un bleu
apaisant, permettait le passage facile de plusieurs personnes,
sans risques d’embouteillages. Enfin, deux cabinets de toilette,
une salle de bains, un salon de jeux et un bar-restaurant complétaient
ce fastidieux décor, que Mitilda qualifiait souvent de
« ville volante ». Comme à son habitude,
Sawen avait peut-être fait dans la démesure, mais
le confort offert par l’appareil était très convivial
et plus qu’appréciable. C’était un luxe utile.
Soudain, la voix du commandant, nasillarde à
travers le micro, se fit entendre :
« Chers amis, merci d’avoir prit place dans ce vol
en direction d’Alvhio. Il est 21h15, nous serons en vue du comté
d’Alvhio d’ici trois heures. La température au sol est
de 22°. Merci d’attacher vos ceintures. Nous sommes parés
pour le décollage ». Sorkleen sentit les battements
de son cœur résonner dans sa tête et se mélanger
au bourdonnement incessant de ses tempes. Il était ému
et impatient. Même si c’était son premier grand
voyage, il n’avait pas peur. Tous ses amis étaient là,
présents avec lui dans cette aventure. Et puis, il allait
aussi enfin découvrir ce que signifiaient ses rêves
et ses visions. Il réaliserait sa propre quête.
Celle que le destin lui avait fixée.
Au bout d’un moment, le grand oiseau de métal
prit son essor et, dans un grondement assourdissant, s’envola
de sa cage, transportant avec lui quatre héros des temps
modernes, tous à la recherche de leur accomplissement
personnel.
|