XI
Sorkleen savourait ce moment avec une telle béatitude
qu'il lui paraissait si fictif et trop idéal. Presque
trop beau pour être vrai. Midilhen et lui dansaient
déjà depuis plusieurs minutes et rien ne semblait
pouvoir altérer cette parfaite union. L'enfant ressentait
une profonde harmonie dans son corps. Il vivait enfin !
Tout à coup, alors que le dernier slow
du bal touchait à sa fin, Sorkleen fut pris d'un violent
vertige. Ses tempes se mirent à bourdonner brutalement
et sa tête répercutait les bruits sourds de la
salle en un grondement étourdissant. Ses mains moites
se refermèrent instinctivement sur ses yeux ravagés
de spasmes et il sentit le sol se dérober sous ses
jambes chancelantes. Son visage pâlît, sa vision
se troubla et d'intenses flashes de couleur vive envahirent
son esprit. Il les distinguait mal, prisonnier de son inexplicable
malaise. Mais soudain, les flashes se firent plus précis
et plus abondants mais aussi plus horribles. Sorkleen discernait
maintenant dans le tourment de son délire des formes
distinctes, des images. L'une d'elle frappa violemment son
esprit: il vit une grande armée, battant la campagne
en une longue et interminable procession, composée
de visages hideux et terrifiants qui semblaient porter sur
leurs faces répugnantes toute la terreur du monde.
Ils fondaient sans merci dans les rues de Nùmen, détruisant,
brûlant, tuant tout sur leur passage, laissant derrière
eux un sillage de mort, de chaos et d'atrocité. Terrorisé
par cette épouvantable hallucination, Sorkleen se retrouva
bientôt en proie à une multitude d'effrayantes
chimères. Un monstre, sombre comme la nuit, faisait
luire ses yeux de braise dans les ténèbres et
hypnotisait le regard horrifié de l'enfant ; Midilhen,
l'amie si chaleureuse, errait, seule et apeurée, dans
un univers infini, enfermée dans une obscurité
angoissante, comme perdue…
Sorkleen se sentit subitement transporté,
attiré par les yeux du démon ; son corps, proche
de l'étouffement, s'engourdit et se contracta à
une allure vertigineuse. L'enfant tombe dans une abîme
sans fin… il lutte mais ne peut résister très
longtemps… il s'enfonce toujours plus loin dans son cauchemar…
et s'évanouit, à bout de forces.
Ignorant tout des atroces visions qui dévastent
l'esprit de son ami, Midilhen parvint à retenir Sorkleen
juste avant qu'il ne chute lourdement sur le sol. Effrayée
par la vue de son compagnon inerte, elle poussa un long cri,
mêlé d'inquiétude et d'émotion.
Surpris par ce hurlement, les invités cessèrent
immédiatement leurs diverses occupations. L'orchestre
se tut, stoppant net le bel élan musical de ses instruments.
Rapidement, un silence inattendu se fit dans la pièce.
Dehors, la douce nuit d'été avait fait place
à un vent froid et tumultueux, entraînant avec
lui de gros nuages noirs, souvent annonciateurs de mauvais
présages. Les vitres translucides du salon supportaient
difficilement les violentes bourrasques et les convives devenaient
de plus en plus nerveux, crispés par le surprenant
malaise de Sorkleen et par l'ambiance tendue qui régnait
maintenant dans le grand château, d'ordinaire si familial.
L'atmosphère était chargée et le mutisme
des hôtes lourd de sens. L'accès de folie de
Sorkleen avait brisé la gaieté environnante
et la suspicion s'était désormais installée
parmi les invités. Pourquoi cette soirée, qui
avait si bien débuté, prenait-elle maintenant
un mauvais chemin ? Etait-ce à cause de l'arrivée
d'Iskahel ? Ou du vertige subit de l’enfant ? Quoiqu’il en
soit, tout le monde sentait bien une gêne et un embarras
certain gagner la grande pièce, maintenant si froide.
Surmontant sa vive émotion, Ternen se précipita
alors vers Sorkleen, toujours inanimé dans les bras
de Midilhen, qui tentait désespérément
de lui faire reprendre connaissance par des tapes énergiques.
- Que s’est-il passé ? demanda Ternen, déboussolé.
- Je… Je n’en sais rien, balbutia sa fille. On dansait
tranquillement quand, tout à coup, je l’ai vu tituber
et gesticuler dans tous les sens. J’ai juste eu le temps de
le rattraper avant qu’il ne tombe par terre. Je… Je ne comprends
pas.
- Très bien. Tout d’abord, nous devons nous calmer,
cela ne servirait à rien de paniquer…
Sahen, qui assistait à la scène avec attention,
ajouta :
- Parfaitement ! Essayons d’abord de le faire revenir
à lui. Laissez-moi faire !
Sahen se dirigea vers le jeune adolescent d’un pas décidé,
bousculant au passage plusieurs convives. Il était
en effervescence, ravi, pour une fois, de pouvoir appliquer
ses quelques connaissances médicales.
- Allons, allons ! Poussez-vous ! Allez… ! clama-t-il
en agitant ses bras avec autorité. « Laissez-le
respirer ! » Et, s’adressant à un domestique,
il dit : « Allez me chercher un grand verre d’eau,
je vous prie ! ».
- Tout de suite, monsieur, acquiesça le valet.
Une fois le rafraîchissement apporté,
Sahen, sûr de lui, souleva la tête moite de l’enfant
et l’appuya contre son genou fléchi ; il expliqua :
« cela facilitera le retour veineux », puis il
sortit un mouchoir en lin blanc de sa poche, l’imbiba d’eau
et tatoua de légères compresses le visage livide
de son infortuné patient. Mais Sorkleen ne réagit
pas. Il lutte encore et toujours dans son cauchemar, des visions
terrifiantes assènent son esprit sans discontinuer.
Il voit une énorme boule de feu, rouge et chaude comme
du sang, engloutir Nùmen dans un fracas horrible et
épouvantable. Il entrevoit des enfants, courant éperdument
dans tous les sens à la recherche d’un abri quelconque,
essayant vainement d’échapper aux flammes de l’Enfer.
Mais la gigantesque météorite embrase tout,
et, en quelques minutes, Nùmen est rayée de
la carte, balayée comme un vulgaire fétu de
paille, rasée par un feu purificateur maléfique
et inconnu, qui se consume sans cesse, léchant dangereusement
les façades des maisons, brûlant vives des milliers
de personnes, anéantissant en un instant toute civilisation
humaine, tellement orgueilleuse et dédaigneuse des
forces naturelles, et obligée, maintenant, d’expier
ses fautes. Une terreur indescriptible emplit l’imagination
de Sorkleen. Sous ses pieds, l’abîme béante semble
l’attirer irrésistiblement. Il tombe… il tombe dans
un gouffre noir et sans fond. Le démon aux yeux rougeâtres
comme des cendres encore chaudes le fixe longuement. Lui aussi
l’attire. L’enfant résiste mais sent ses os se glacer
et son cœur s’emballer brusquement. Il se perd…
Dans le grand salon, les invités, les
yeux rivés sur Sahen et le jeune garçon, s’arrêtèrent
de respirer, le souffle coupé par la tension du moment.
Et si Sorkleen ne se réveillait pas ? Pour l’instant,
les efforts de Sahen demeuraient vains, mais les clignements
nerveux des paupières et les mouvements soudains du
corps de l’enfant témoignaient de son activité
vitale. Tout à coup, Caffreen, jusqu’alors très
calme, se mit à pleurer. Des pleurs de pitié
et d’apitoiement. Mitilda, quelque peu affolée, prit
immédiatement le nouveau-né dans ses bras et,
tendrement, entama une douce berceuse. Mais Caffreen ne s’arrêtait
pas, comme obsédée par un désir inassouvi.
Le désir de s’évader, d’échapper au moment
présent. Comme Sorkleen.
Agacé par ces cris ininterrompus, le vent
redoubla de puissance comme pour mieux couvrir les plaintes
déchirantes du nourrisson. Les battants des portes
et les volets claquaient en un angoissant et singulier duo.
Aussitôt, le courant fut brusquement coupé et
l’immense salle à manger se retrouva plongée
dans une obscurité inquiétante, identique à
celle ou se trouvait Sorkleen à l’heure actuelle. Une
obscurité dense et farouche, presque démoniaque.
Soudain, comme par enchantement, les impénétrables
ténèbres commencèrent à s’amenuiser
dans l’esprit embrumé de Sorkleen. Son cœur s’apaisa
et ses os se réchauffèrent au contact instantané
de la mince lumière jaunâtre qui luttait opiniâtrement
contre l’obscurité déclinante. Ce combat, féroce
et sans merci, plongeait l’enfant dans une sorte de transe
intérieure, dont les effets physiologiques se faisaient
grandement ressentir. Sueurs, frissons, tremblements, spasmes,
les invités, troublés par ces stupéfiants
phénomènes, ne savaient plus quoi faire. Malgré
toute l’attention de Sahen, la plupart d’entre eux était
persuadée que Sorkleen ne tarderait pas à mourir.
Midilhen et Mitilda étaient aux bords des larmes, Sawen
trépignait d’inquiétude, Ternen, malgré
son attitude stoïque, laissait transparaître un
grand émoi. Cependant Caffreen, dans les bras de sa
mère, avait brusquement cesser de pleurer. Maintenant
elle souriait, même si, pour les autres, l’angoisse
de l’instant présent était insoutenable. Le
tourment de Sorkleen ne s’arrêterait-il donc jamais
? Ce dernier, loin de se douter de l’agitation impromptue
qu’il causait, baignait maintenant dans une lumière
bienfaisante. Son cauchemar s’était mué en rêve.
Il vit un esprit, ceint d’un bel halo bleuté, défiler
puis s’arrêter juste devant lui, il écarquilla
les yeux et aperçut une jeune femme. Son visage, blanc
comme de la neige pure, était rassurant. Un ange ?
Probablement. L’apparition tendit une main frêle et
douce en direction de l’enfant, celui-ci, nullement effrayé,
frôla de ses doigts la main de la créature et,
en un éclair, il s’éveilla ! Immédiatement,
la lumière revint dans le salon et le vent retomba
au dehors. L’horreur était terminée.
Sorkleen se tenait là, hébété,
au milieu du salon, entouré par tous les convives.
Il restait silencieux. Aussitôt, Midilhen se jeta dans
ses bras en poussant un cri de soulagement. Ternen peinait
à retenir ses larmes. Quant aux autres, ils respiraient
enfin ! Après ces quelques minutes d’intense suspense
qui leur avaient parues à tous interminables, l’heureux
dénouement s’était finalement produit. Bernen
se tourna vers Sahen et lui serra chaleureusement la main
:
- Très beau travail, mon frère. Mais,
tu nous avais caché des talents de médecin !
Bravo !
- Mais… tu sais, je n’ai rien fait. Je ne comprends
pas. En plein délire, il s’est réveillé
comme ça, d’un coup ! C’est très étrange
!, répondit Sahen, encore étonné de cette
mésaventure.
- Comment ça « d’un coup » ? C’est
toi qui lui as fait reprendre conscience, non ?
La question resta sans réponse, car Sahen, voyant
Sorkleen qui essayait maladroitement de se relever, partit
aider l’enfant.
- Allez viens, accroche-toi à moi ! proposa-t-il.
Ternen, qui se sentait un peu responsable de cet incident,
s’avança :
- Attends, je vais t’aider ! Appuie-toi sur nous deux,
dit-il à Sorkleen, encore très pâle et
chancelant. Voilà, très bien ! On va te raccompagner
jusqu’à ta chambre et tu te reposeras tranquillement.
En guise de remerciements, Sorkleen marmonna
quelques mots incompréhensibles. Il ne revenait toujours
pas de son incroyable malaise. Mais, bizarrement, il se sentait
plutôt bien, il avait chaud et n’éprouvait seulement
que les effets de la fatigue, vraisemblablement dus au vertige.
Pendant ce temps, Sawen et Mitilda s’occupaient de reconduire
leurs hôtes dans leurs chambres, car tout le monde était
las des événements de cette incroyable soirée.
Seule Gunvindhal repartit tout de suite, en raison d’un rendez-vous
fixé très tôt le lendemain matin à
Osthor. Sorkleen, toujours soutenu par Sahen et Ternen et
suivi de près par Midilhen, dont l’inquiétude
s’était enfin apaisé, et, curieusement, par
Iskahel, intrigué de l’évanouissement de l’enfant,
arrivait finalement en vue de sa chambre, située à
l’aile nord du château. C’est Iskahel qui ouvrit la
grande porte de bois, permettant ainsi à la petite
troupe de pénétrer dans la pièce. Elle
était grande et luxueuse. A côté du lit,
recouvert de draps fins, se tenait une imposante armoire d’ébène,
aux battants de portes richement ornés, trois chandeliers
aux bougeoirs teintés d’or diffusaient une lumière
douce et agréable, un large tapis de velours noir supportait
une table de verre cristallin et opalescent, et enfin une
grande fenêtre, fraîchement peinte, offrait la
vision idyllique de mille et un petits points lumineux, immobiles
et glacés, scintillant dans l’immensité céleste.
Les deux frères déposèrent délicatement
Sorkleen sur le lit, et, presque instantanément, celui-ci
s’endormit, épuisé, sous le regard heureux de
Midilhen. Les trois hommes laissèrent les enfants seuls
et sortirent de la pièce. Adossés aux murs du
couloir, ils discutaient sur les événements
de la soirée.
- C’est vraiment très curieux, ce malaise soudain,
entama Iskahel.
- En effet, répondit Ternen. J’ai essayé
de demander à Sorkleen ce qui s’était réellement
passé, mais je n’ai pu tirer de lui que des bribes
insignifiantes. Toutefois, je le questionnerai encore demain,
lorsqu’il se sentira mieux.
- Pauvre gosse ! se lamenta Sahen, qui ressentait une
curieuse affection pour Sorkleen depuis l’incident.
- En tout cas, j’espère qu’il se remettra rapidement,
dit Iskahel en poussant un soupir. Sur ce, messieurs, je vous
laisse. Je suis un peu fatigué. Bonne nuit et à
demain !
- Bonne nuit ! répétèrent en chœur
les deux frères.
Sahen, réprimant un bâillement, ajouta
:
- Je crois que je vais en faire autant. Bonsoir, Ternen
!
Ce dernier, l’air pensif, répondit :
- Mmh… Oui, bonsoir !
Ternen resta seul un moment. Il écoutait
les bruits de pas de son frère qui s’éloignait.
Cheminant vers le salon, il y rencontra Sawen, occupé
à donner ses consignes aux domestiques.
- Alors, comment va-t-il ? Il a réussi à
s’endormir ? demanda le maître de maison.
- Oui, oui, tout va bien, il se repose. J’ai laissé
Midilhen à ses côtés, on ne sait jamais…
- Très bien. Sage précaution.
- En revanche, et au vu de la tournure prise par les
événements ce soir, je pense qu’il serait préférable
de rentrer à Nùmen sans tarder, déclara
Ternen.
- Sûrement. Et vous partiriez quand ?
- Demain matin, enfin, si tout va bien…
- D’accord. Alors, bonne nuit et à demain.
- Bonne nuit, papa.
Restée seule avec Sorkleen, Midilhen
le regardait avec les yeux attendris d’une mère pour
son enfant, d’une femme pour son époux. Elle veillait
sur lui. Tout à l’heure, elle avait eu tellement peur
qu’elle s’obligeait à rester auprès de lui,
juste par précaution, au cas où il se réveillerait
subitement. Tout en le fixant longuement, elle parlait. A
elle, à lui :
- Dis-moi, Sorkleen, que s’est-il passé, ce soir
? Qu’est-ce qui t’es arrivé ? Hein ? Je ne sais pas,
je ne sais plus, je ne comprends pas. Tu ne me caches rien,
n’est-ce pas ? Alors ?… Si tu as un problème, dis-le
moi, je t’en prie, parle-moi ! s’il te
plaît ! Mais Sorkleen restait muet, comme insensible
aux suppliques de son amie. Celle-ci, lasse de tant d’interrogations
évasives, s’assoupît à son tour, aux côtés
de celui que, secrètement, elle aimait.
|