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Au dehors, la nuit, déjà bien avancée,
était claire et sans nuages. Les étoiles, en
parfaite symbiose, brillaient de mille feux, répandant
leur lumière douce sur les murs de la villa. C’était
une belle soirée d’été, sans un seul
souffle de vent. Une soirée idéale pour passer
un moment en famille. Dans la grande salle à manger,
l’ambiance agitée du début de repas avait cédé
sa place à une atmosphère simple et feutrée,
bercée par la musique douce et mélancolique
que diffusait un minuscule orifice métallique, incrusté
dans le mur. Le dîner était maintenant terminé
et les convives se divertissaient à leur manière,
tout en attendant avec impatience le grand bal prévu
pour la fin de soirée. Certains continuaient à
discuter, d’autres, fatigués et repus, commençaient
à s’assoupir, les enfants présents couraient
encore dans tous les sens, témoins d’une jeunesse insouciante
et innocente, un petit groupe d’invités se tenaient
à l’écart dans le salon-fumoir qu’ils emplissaient
avec ardeur de volutes de fumée grisâtre et odoriférante.
Une heure s’écoula ainsi, au gré des diverses
occupations des convives. Sawen, sentant alors une certaine
passivité gagner ses hôtes, fit débuter
le grand bal tant espéré. Deux domestiques,
dépêchés par le maître de maison,
avertirent donc le grand orchestre, dissimulé derrière
un large rideau rouge, de se tenir prêt. Après
avoir réduit l’intensité lumineuse des quatre
lustres de la pièce, ils écartèrent le
rideau au moyen de grosses poulies, et, aussitôt, un
grand ensemble d’instruments refléta ses lumières
dorées et tachetées de brun sombre sur les invités,
émerveillés par tant de splendeur. Tous se levèrent
pour applaudir en chœur cette vision si parfaite et si luxueuse
de l’homogénéité musicale. Un grincement
aigu et empreint de nostalgie monta soudain de l’orchestre
: un petit violon, en bois poli et brillant, entamait sa complainte
dramatique. Aussitôt après, tous les autres instruments
suivirent l’accord donné par le violon et une parfaite
harmonie symphonique envahit l’atmosphère, déchirant
l’air de ses notes martelées, soufflées et pincées.
Quelle unité dans ces sons ! Quelle concordance dans
cette musique ! Le rythme, si ordonné, résonnait
dans les poitrines des spectateurs, emplissant leurs âmes
mélancoliques d’une passion muette : celle de l’amour.
Les convives, hésitants, restaient dans la demi-obscurité,
n’osant pas se lancer dans une folle sarabande et étourdissante.
Sawen, amusé par tant de timidité, se dirigea
alors vers le centre de la pièce, en compagnie de Mitilda
et tous deux commencèrent à danser, sous les
vivats de leurs proches. En les observant ainsi, serrés
l’un contre l’autre, main dans la main, unis par un amour
réciproque et presque indestructible, Alçia
sentit les larmes lui monter aux yeux, et, saisissant le bras
de Bernen, elle se précipita sur la piste de danse,
entraînant son mari stupéfait, sous les regards
amusés des autres couples. Elle l’enlaça tendrement
et, menés par une musique tendre, ils se mirent à
danser à leur tour. Cette tentative eut pour effet
de faire oublier à certains leur pudeur et leur réserve,
et, très rapidement, la grande salle fut envahie par
de nombreux amoureux, se décidant enfin à partager
avec leurs moitiés ces quelques minutes de bonheur.
Ainsi, Ternen et Gunvindhal, séparés dans la
vie actuelle, retrouvèrent un peu de leur jeunesse
amoureuse ; Etsinar, à travers l’insouciance de ses
vingt ans, invita Inhisha à prendre part au bal ; celle-ci,
confuse et intimidée par tant d’assurance, accepta
néanmoins et tous deux, mutuellement étreints,
se laissèrent ensuite aller à de doucereux déhanchements
; Navhira, que la plupart des invités masculins désirait
pour cavalière, se rapprocha d’Isvhin, assis seul en
bout de table, et lui proposa subitement de lui accorder la
prochaine danse. Isvhin, stupéfait par une telle proposition
et par l’éclatante beauté de son interlocutrice,
vacilla soudain de sa chaise, et, les jambes mal assurées,
tomba à la renverse. Navhira fut prise d’un grand fou
rire, que masquaient heureusement la musique et l’obscurité
du salon. Isvhin se releva, déconfit et gêné.
Visiblement, il ne revenait pas encore de sa surprise. Lui
qui, tout au long de la soirée, n’avait parlé
à personne qu’à son père et son frère,
se voyait maintenant offrir l’occasion unique de partager
une danse avec Navhira, « la reine de la soirée
», l’archange tombée du ciel, la beauté
à l’état pur ! Cela lui paraissait tellement
irréel… mais c’était bien vrai ! Encore étourdi,
Isvhin, enserrant sa cavalière, se rendit sur le parquet
luisant de la piste de danse, prêt à vivre un
rêve éveillé. Les musiciens, abandonnant
alors leurs entraînants tourbillons, entamèrent
une série de slows. Navhira se balançait langoureusement,
laissant découvrir des jambes fines et délicates
à travers les plis de sa longue robe, sa taille, maladroitement
ceinte par les bras d’Isvhin, était mince et suivait
allègrement le rythme lent des notes, quant à
son visage, qui surplombait une poitrine envoûtante,
il semblait être bercé par la mélancolie
des sons. Les yeux fermés, Navhira rejeta élégamment
ses longs cheveux bruns en arrière, sous les yeux ébahis
de son compagnon, qui n’en menait pas large. Séduit
et ensorcelé par la splendeur de la jeune femme, il
se trémoussait de façon pataude et gauche, essayant,
tant bien que mal, de suivre la cadence et les pas de sa partenaire.
Seules quelques personnes avaient - volontairement
? – échappé à ce brusque engouement mutuel.
Atrios, continuellement bougon, restait dans son coin, maussade
et taciturne. Naarlen bavardait sans entrain avec Sahen, tous
deux victimes de leur timidité naturelle. Istryll veillait
avec attention sur Caffreen qui s’était endormie, et
qu’elle ne quittait pas des yeux. Esmial subissait avec dépit
les revendications de Mitryll, qui se plaignait de la chaleur
suffocante de la salle à manger, de la lourdeur du
repas et de la musique trop forte. Quant à Sorkleen,
il dévisageait longuement Midilhen. Il hésitait.
S’il l’invitait à danser et qu’elle refuse, comment
réagirait-il ? Peut-être n’y avait-il que lui
qui ressentait un amour envers son amie ? Pour Midilhen, peut-être
que leur relation était juste amicale, que ca n’allait
pas plus loin ? Si elle refusait, il aurait l’air malin. Mais,
après tout, pourquoi
pas ? Pourquoi ne tenterait-il pas ? Peut-être qu’elle
n’attendait que ça, en réalité ? Après
un dernier tâtonnement, Sorkleen, d’un pas décidé,
se dirigea vers Midilhen, tout en murmurant : « C’est
bon ! J’y vais ! Je me jette à l’eau ! Qu’est-ce que
je risque, finalement ? D’avoir l’air ridicule ? Eh bien,
tant pis !… ». Et il joignit le geste à la parole.
Plein d’espoir, il s’approcha de Midilhen et lui souffla discrètement
à l’oreille, comme pour éviter d’ébruiter
sa requête :
- Euh… Midilhen, j’aurais voulu savoir si… euh… ben,
si tu voudrais pas danser avec moi ? Oh ! Bien sûr,
t’es pas obligé, tu peux dire non…, répéta-t-il
naïvement.
Contrairement à ce qu’envisageait Sorkleen,
Midilhen ne sembla pas surprise. En réalité,
elle avait attendu cette proposition depuis le début
du bal ; et maintenant elle s’extasiait, ravie de la demande
de son ami.
Radieuse, elle s’écria en guise de réponse
:
- Oh oui ! Bien sûr, avec joie !
Sorkleen contenait son bonheur, mais, en fait,
il trépignait de joie, et, au fond de lui, les rapides
battements de son cœur lui firent alors prendre conscience
que ce serait certainement le moment le plus romantique de
sa vie.
- Bien ! Alors, allons-y !
Sous les yeux éberlués des quelques
solitaires encore attablés, les deux enfants s'avancèrent
vers le parquet luisant et lustré de la salle à
manger, qui répétait en échos incessants
les nostalgiques mélodies du grand orchestre, et, s'enserrant
affectueusement, Sorkleen et Midilhen débutèrent
leur fol tourbillon musical, calquant leurs pas et leurs sentiments
sur le tempo langoureux des notes. Bien que la plupart des
invités, amusée, fixait le couple d'enfants
qui tentait de suivre le bercement amer des violons, ces derniers
n'y prêtaient pas attention. Ils étaient dans
leur monde. Ce monde qu'ils inventaient et qu'ils retrouvaient
avec plaisir lors d'un jeu ou d'une discussion. Un monde d'enfant,
certes, mais un monde magique, où le Mal est banni,
où l'Amour étend sans fin son règne sensible.
C'était plus qu'un univers juvénile et insouciant.
C'était un rêve. Une utopie…
Et, tout en dansant, Sorkleen se rendit alors
compte que son devoir premier était de discerner et
de chasser toutes illusions avilissantes hors de cet idéal
si bienfaisant, et qui demeurait, aujourd'hui peut-être,
la dernière lueur d'espoir du monde libre.
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