Illusions - Le roman de science-fiction !
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Roman de science-fiction écrit par Rémi Lorme d'après les scénarii de Sawen
I
Illusions

I



   Bleu. Comme la couleur de ses yeux, comme la lumière nacrée des néons du laboratoire. Bleu comme cette immensité céleste entourant le monde des choses et de la vie, mais lui ne pouvait l’atteindre, prisonnier de cette infranchissable barrière de béton. Comme une liberté volée : sa liberté.

   En cette période troublée et violente, une lumière douce et apaisante semblait émaner de la blancheur immaculée des murs de la pièce. Au centre se tenait le caisson, à la verticale, fixé sur un podium surmonté d’une plate-forme froide et grisâtre. Autour, tout n’était que câbles, tubes, ordinateurs et appareils électroniques variés qui jouaient dans l’air une étrange symphonie de sons et de lumières.
   Le mécanisme d’ouverture de la porte d’accès principale s’enclencha brusquement et le professeur Satgen entra, accompagné d’un assistant, chargé de plusieurs documents présentant divers graphiques et images médicales. Satgen ajusta ses lunettes et se pencha sur un petit boîtier métallique fixé au podium et pressa un bouton, ce qui entraîna aussitôt la mise en marche d’un moniteur, placé non loin. L’assistant jeta un coup d’œil rapide à ses documents puis prit la parole :
- Voyez plutôt la courbe de production de méthyanophine est stable et la température interne a conservé un niveau constant. Finalement, tout a bien évolué selon nos plans.

   En effet, il y a deux heures de cela, le signal d’alarme raccordé au sas avait retentit, déchirant l’air de son cri aigu. Un émoi sans pareil s’était alors emparé de tout le personnel, courant maladroitement dans tous les sens, se heurtant, criant dans un vacarme d’écolier.
«  Le corps est touché ! » annonçait-on au département de biologie. « C’est la température ! La chaleur a endommagé les installations ! » pouvait-on entendre du côté de la thermologie.
   Mais ce n’était rien de tout cela. Cet avertissement signalait en fait la naissance d’une vie, une de plus. Le projet avait été correctement mené à son terme et avec même un peu d’avance sur les délais prévus.

   Le professeur Satgen, silencieux, s’approcha du caisson et écarquilla les yeux comme pour mieux discerner sa création à travers l’épaisse condensation du hublot. Il distingua seulement le mouvement oscillatoire d’un diaphragme, témoin que son projet était bien vivant. D’un hochement de tête, le professeur commanda à son adjoint l’ouverture du sas. Ce dernier actionna un interrupteur et, dans un grincement mécanique, la porte coulissa vers le haut, libérant tout ce liquide nourricier si longtemps retenu prisonnier. L’atmosphère s’emplit soudain d’un souffle nouveau. Les vapeurs chaudes émanant du flux se dissipèrent peu à peu, laissant deviner une petite silhouette dans l’encablure du caisson.
   Comme pour célébrer la réussite du projet, plusieurs autres collaborateurs accoururent, prévenus par Satgen au moyen d’un interphone. L’instant était solennel. Le professeur eut du mal à contenir son émotion, il resta un moment immobile, ailleurs, incapable de détourner son regard de la créature. Dans son esprit, de nombreux sentiments se bousculaient : soulagement, bonheur, fierté…
   Lui qui, après avoir essuyé les sarcasmes de ses nombreux confrères lors du dernier congrès de Biophysique de Nùmen et après des années de labeur acharné et de sacrifices, tenait enfin sa revanche. La vengeance d’un homme meurtri et raillé qui obtenait son précieux sésame, le brandissant tel un diplôme depuis trop longtemps désiré. Son sourire était celui d’un enfant récompensé de ses efforts.

   Il avait consacré de longues années de son existence à la mise en place de ce procédé de biologie artificielle, qui, suivant une période d’incubation de trois années terrestres, permettait ensuite une évolution chronique des différents stades de la vie : de l’œuf à l’embryon puis au corps même. La formation de l’embryon nécessitait à elle seule près d’un an et demi d’efforts soutenus. Ensuite, lors du dernier stade, on inculquait à la « création » des sensations nerveuses, sensorielles et émotionnelles telles que le concret et l’immatériel, le chaud et le froid, le bonheur et la tristesse…
   Cet apprentissage se faisait à l’aide d’implantations de données informatiques dans le cerveau lui-même par l’intermédiaire de microprocesseurs intelligents logés dans les différentes parties de l’organe. Outre la maîtrise des sensations, l’ouie, l’odorat, le toucher, la vue, le goût, la mémoire et la parole étaient surdéveloppés ainsi que les facultés physiques et intellectuelles qui se trouvaient incroyablement accrues.
   Ce fut une véritable révolution dans le domaine de la biologie, avec l’émergence de cette nouvelle forme de vie préfabriquée ; mais, comme tout progrès, elle se heurta à des problèmes évidents d’éthique, relayés par les détracteurs du professeur Satgen qui n’envisageait pas l’utilité d’une telle étude. On comprend alors aisément la raison pour laquelle les laboratoires spécialisés dans cette pratique étaient disséminés un peu partout et tenus secrets de la population.

   Deux des savants présents déconnectèrent les derniers fils reliant le caisson aux appareils de mesure, cependant que l’assistant du professeur sortit la créature du sas et, épaulé par deux brancardiers, la déposa sur un lit roulant, enveloppée dans une chaude couverture.
   Un liquide clair d’une teinte verdâtre, dégouttait de son corps, ses yeux étaient clos et son visage d’une pâleur mortuaire.

   On le transporta dans une pièce contiguë afin de le soumettre à des analyses postnatales. Il fut d’abord nettoyé, débarrassé de ce fluide visqueux puis séché, toujours inconscient ; ensuite Satgen l’allongea sur un long matelas de cuir brun, il appliqua sur son torse et ses tempes plusieurs petites électrodes reliées à un ordinateur et à un oscilloscope dont les variations et les clignotements répétitifs paraissaient rassurer le scientifique.
   Puis, une infirmière installa la créature sur un socle ceint de deux grands panneaux sombres et teintés, et d’un geste, mit en marche le passage des rayons X ; deux radiographies nettes apparurent alors sur l’écran du moniteur voisin, grandement éclairé par le triple plafonnier circulaire tombant de la voûte.
   Aussitôt, Satgen releva les résultats obtenus et scruta les images avec attention. Il nota aussi soigneusement les pulsations cardiaques, la tension artérielle et consigna dans un large dossier les données de l’activité chimique du cerveau grâce à un encéphalogramme.
   Les examens achevés, le professeur Satgen rappela les deux brancardiers qui devisaient confortablement installés sur le sofa de la salle d’attente.
- Menez-le à sa chambre, je vous prie.
Ils s’exécutèrent et le lit roulant s’éloigna lentement dans le couloir, disparut au tournant, emportant sa « création » vers le début de la vie.

   Dans les heures qui suivirent l’aboutissement du projet, Satgen et son équipe se retrouvèrent dans une petite salle un peu à l’écart des autres, près de l’entrée secondaire du laboratoire. On y ouvrit une bouteille de liqueur, conservée spécialement pour l’occasion et deux secrétaires arrivèrent les bras chargés de mets certes frugaux mais idéaux pour cette réunion de fête. Voyant la boisson arriver, un des docteurs présents, la montrant du doigt, s’exclama en riant :
- Aaah !… du « Genkalhas » ! Le meilleur du coin… Il nous vient des serres de ce bon vieux laboratoire !
Une fois tout le monde en place, le professeur Satgen s’avança vers un bureau, s’y appuya et prit la parole :
- Messieurs, mes chers collègues ! Je lève mon verre à toute cette formidable équipe qui, au bout d’un travail acharné au prix parfois de quelques sacrifices, a réussi l’impossible. Aujourd’hui est un jour de gloire pour notre laboratoire ! Bravo à tous !…
Tout le monde à la ronde leva son verre, en lançant des cris d’approbation.
- … l’opportunité qui nous a été offerte par le Gouvernement de prouver notre valeur nous a permis, une fois de plus, de faire avancer la science, poursuivit-il. C’est une récompense collective et, pour moi, un bel avancement en prime dans ma carrière, ajouta-t-il d’un air moqueur.
Il n’y eut dans l’assistance que quelques réactions de joie, les autres se demandant sur quel ton ils devaient prendre ces dernières paroles.
- … pour finir, je voudrais tous vous remercier, chers confrères ! Bravo pour cette belle réussite !… Et maintenant, l’heure est à la fête ! Régalez-vous !… Mais n’oubliez pas de reprendre le travail ensuite !
Des applaudissements se firent entendre un peu partout.
«  A votre santé, Professeur ! ».
   La collation ne dura qu’une demi-heure, car il était clair dans l’esprit d’un scientifique que les rares moments d’évasion se devaient d’être courts pour être mieux appréciés et, rapidement, l’étude reprenait ses droits.
Avant de partir, deux collaborateurs de Satgen abordèrent la question du nom final du projet abouti.
- Concernant le nom, professeur… Nous restons sur ce que nous avions défini au début du programme ?
- Tout à fait ! Le nom est depuis longtemps choisi… Il marqua une courte pause comme pour jauger son auditoire, puis décréta : « L’enfant s’appellera Sorkleen ! ».

   Sorkleen ! Ce nom, dont la mention seule suffit à évoquer la légende, était celui d’un officier disparu au cours d’une grande bataille lors de laquelle il avait fait preuve de ténacité, de bravoure et de bonté, sauvant des griffes ennemies plusieurs de ses compatriotes et terrassant à lui seul une partie des opposants. Depuis lors, ce nom était devenu synonyme de loyauté, de générosité et d’audace. Il semblait résonner aux oreilles du professeur Satgen comme un accord de violon aux notes tendres et délicates. Il l’emplissait d’un orgueil incommensurable car sa réussite était aussi sa vengeance.

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